Clo­re et re­lier

Une économie circulaire du bâti ne se limite pas à la minimisation des déchets et des rejets, mais implique, au-delà de la matérialité de l’architecture, de futurs processus circulaires et relie des secteurs tels que l’économie et le social par des systèmes qui se soutiennent et se renouvellent mutuellement.

Data di pubblicazione
08-06-2021

Pour atteindre les objectifs climatiques 2030 et préserver les écosystèmes restants avec leur biodiversité de plus en plus essentielle, il ne suffit plus de bâtir en ménageant l’environnement. C’est par l’adoption de principes circulaires stricts qu’il s’agit de réduire les millions de tonnes de déchets de chantier générés en suisse et dans le monde et d’éviter la destruction d’énergie grise liée à la démolition de beaucoup de bâtiments encore habitables. Il faut en outre diminuer, voire supprimer à l’avenir, la consommation de ressources primaires telles que pétrole, graviers et métaux dans la construction. Souvent exploitées comme si elles étaient inépuisables, leur extraction atteint et souille aussi des paysages, dont des sites hors d’Europe. De plus, des masses d’eau et d’énergie entrent dans la majorité des étapes de production, dont la plupart sont liées à des rejets nuisibles au climat. Les ouvrages que nous édifions selon les standards actuels finiront probablement dans 30 à 70 ans comme ceux d’aujourd’hui. La tendance ne fera donc que se renforcer, si la production et la conception matérielle du bâti ne changent pas.

Le principe linéaire de ­production-consommation-élimination qui gouverne notre modèle économique doit donc être remplacé par des cycles de matériaux fermés, débarrassés du superflu. Dans cette optique, les fondamentaux de l’économie circulaire sont essentiels : réduction de la consommation, réparation ou réemploi de biens usagés et recyclage seulement en bout de chaîne. Les principes sont anciens, mais chez nous, malheureusement, ils sont peu à peu tombés dans l’oubli avec l’industrialisation. Autrefois, par exemple, un mur en briques qui n’était pas maçonné au ciment mais au mortier de chaux pouvait être ­démonté pièce par pièce, puis réemployé.

Subtile expression de la circularité

En architecture, de premières mises en œuvre montrent que les résultats sont aussi diversifiés que les processus d’économie circulaire décrits ci-dessus. Réduction-réemploi-réfection-recyclage se complètent ou se recoupent en fonction des projets. Les plus efficients sont des réaffectations, des réactivations ou des adaptations de bâtiments existants où, avec la structure porteuse, la part renfermant le plus d’énergie grise est maintenue. Au niveau du processus de réduction, cela peut contribuer à l’économie de ressources puisque le cycle de vie d’un ouvrage se voit prolongé. De même, la réfection peut amener un renouveau avec des bâtiments qui survivent à leurs usagers – ce qui jadis allait de soi.

En Suisse, le recyclage de matériaux tels que le béton, l’acier ou le verre est très avancé et différemment développé. Mais cela est loin de suffire, car les procédés sont énergivores et le plus souvent liés à un décyclage. Ainsi, la thématique du réemploi est en passe de devenir l’emblème de l’économie circulaire appliquée au bâti : de nouvelles réalisations en éléments réutilisés revendiquent une image encore inédite avec une détermination et une créativité croissantes. Cela démontre le potentiel de durabilité, de raffinement et de qualité inhérent à l’offre de seconde main.

Vous pouvez en savoir plus sur l'économie circulaire dans notre e-dossier.

Des matières naturelles non collées et compostables telles que le bois, la paille ou la terre constituent des réponses locales au défi global des déchets de chantier. Il s’agit également d’aborder le traitement en fin de cycle des composites de ces matériaux – car ils ne peuvent pas toujours être employés tels quels. De plus, la production et la valorisation de matériaux naturels peut générer des emplois dans des régions rurales ou des pays pauvres, avec une plus-value sociale ajoutée à l’atout environnemental. Cela fait aussi partie de l’économie circulaire.

Finalement, toutes les mesures appliquées à une construction et à son contexte doivent être harmonisées. Une approche systémique doit peser les options au cas par cas – confronter les avantages de choix low-tech vs high-tech, vérifier si un élément est toxique ou entraîne un trop long transport, voir s’il n’implique pas un découpage excessif et si son insertion est localement pertinente. Cela requiert de la détermination, un esprit d’innovation ainsi que de l’expérience et notre regard suisse habité par la perfection doit s’habituer aux évolutions esthétiques qui en découlent.

Banques de données et volonté politique

Nombre d’enjeux vont toutefois au-delà de la réalité architecturale. Nos vieux bâtiments n’étant généralement pas conçus dans une optique circulaire, il importe donc que l’approche Cradle to Cradle gouverne les nouveaux projets – notamment grâce à des banques de données numériques indiquant quels matériaux sont disponibles, où, en quelle quantité et quand. Grâce à des éléments répertoriés jusqu’à la dernière vis, à la séparabilité des systèmes et à une déconstruction balisée, de tels ouvrages préfigurent un avenir où le réemploi du bâti ira de soi. Un autre aspect porte sur de nouvelles méthodes pour ­optimiser le bilan des coûts, du transport, du concept statique et de la consommation de matériaux liés à des structures intégrant des éléments de seconde main – en particulier en combinaison avec des pièces neuves. Des décisions politiques, comme celle prise fin 2020 par le Parlement européen pour le droit du consommateur à une infor­mation obligatoire sur la réparabilité des produits, peuvent favoriser la fabrication de biens plus durables et réapprendre aux étudiants et aux apprentis comment on répare des objets.

Vérité des coûts

Au surplus, une nouvelle approche économique s’impose. Car force est d’admettre que, dans le calcul actuel des coûts liés à la construction, la fin est escamotée : les matières premières entrant dans le bâti neuf et les ouvrages eux-mêmes se transforment en déchets ou sont dégradés à la fin du cycle de vie, sans prise en compte de leur valeur résiduelle. Ce bilan doit être complété en confrontant les rendements à court terme à des valeurs relevant de l’écologie, de la ­durabilité et de la résilience.

L’économie circulaire n’est donc pas qu’une autre de façon de construire et de consommer, mais une démarche systémique qui aura des effets structurels, conceptuels et commerciaux, voire sociaux, au cours des prochaines années – effets qui n’impacteront pas seulement l’architecture, mais également les transports, le tourisme, le textile et l’agriculture. Cela ne peut réussir que si tous les éléments de l’anthroposphère sont réorganisés selon les principes de circularité, de résilience et de régénération qui prévalent dans la nature, où il n’existe pas de déchets. Dans ce sens, l’économie circulaire implique une profonde remise en question de tous les acteurs de la construction.

Commandés par l'Office fédéral de l'environnement, les numéros spéciaux suivants sur l'économie circulaire ont été publiés par Espazium - Les éditions pour la culture du bâti :

 

No. 1/2021 «Architecture circulaire : Bâtiments, concepts et stratégies d’avenir»