La di­ver­si­té ar­chi­tec­tu­ra­le com­me stra­té­gie ur­bai­ne

Entretien avec Dominique Perrault

Dominique Perrault intervient sur trois bâtiments de l'EPFL. Fidèle à son idée qu'il n'y a pas de lieu maudit, il a choisi de souligner la structure en arêtes du campus.

Data di pubblicazione
15-07-2013
Revision
23-10-2015
Cedric van der Poel
Codirecteur d'espazium.ch, espace numérique des éditions pour la culture du bâti

Comme de nombreuses universités ces dernières années, l’EPFL a engagé un travail en profondeur de réaménagement de son campus. Prototype du campus extra-muros des années 1970, structure monofonctionnelle isolée du centre urbain, ses qualités d’hier ne semblent plus correspondre ni aux exigences de ce qu’on appelle aujourd’hui la «société du savoir», ni à l’actuelle conception du développement urbain. Alors que les universités construites au cœur des villes repensent leur rôle au sein de la cité, les institutions localisées à l’extérieur se restructurent et tentent d’y introduire de la mixité urbaine. L’EPFL s’y attelle depuis plus de dix ans et base sa stratégie non seulement sur l’agrandissement et la diversification du campus, mais également sur l’amélioration de l’ancienne structure. Les constructions du Rolex Learning Center, de logements pour étudiants, d’un hôtel, de futurs pavillons dédiés à la rencontre entre art et science et du Swiss Tech Convention Center ont ouvert le campus au sud et rompu les barrières de la route du Lac et de la ligne du m1. 
Menée par l’agence Dominique Perrault Architecture, l’amélioration de la structure fonctionnelle des années 1970 se fait quant à elle par l’addition d’éléments qui, tout en offrant de nouvelles capacités de recherche, d’enseignement et de services, intensifient le cœur, simplifient les circulations, caractérisent les rues et reconfigurent l’espace public. L’architecte français, qui a fait de la Suisse l’un de ses terrains de prédilection, nous explique les grandes lignes de son intervention qui porte sur trois bâtiments: le nouveau centre administratif, l’agrandissement des halles mécaniques et le projet ambitieux d’un lieu de rencontre aérien. 

Tracés: Dans Les mots de l’architecte, film réalisé en 2008 par Richard Copans, vous avancez le principe qu’en architecture il n’y a pas de lieu maudit et vous dites aborder les sites de vos projets sans jugements stylistiques. Seules comptent pour vous les réalités du contexte. Selon vous, quelles sont les réalités du campus de l’EPFL? 
Dominique Perrault: Dans ma réponse à l’appel d’offre pour l’agrandissement et la réhabilitation des halles de mécanique et de l’ancienne bibliothèque centrale lancée par l’EPFL en 2008, j’ai avancé l’idée que le Learning Center permet d’assumer la diversité architecturale de ce campus. A l’inverse du bâtiment de SANAA ou du futur pavillon qui sera réalisé par Kengo Kuma (lire l'article L'art de la simplicité), nous avons dû intervenir sur des structures existantes. Plutôt que de rechercher une certaine unité, j’ai insisté sur cette diversité architecturale en l’élevant au rang de véritable stratégie urbaine contemporaine. J’ai voulu en faire une valeur et un choix revendiqué. 
La structure de base du campus est caractéristique du développement urbain des années 1970. Elle a été pensée en arêtes de poisson, avec un corps central à partir duquel se développent plusieurs ramifications. Plutôt que de vouloir complètement renverser cette stratégie d’occupation et de conquête du sol, mon projet veut la renforcer et la faire évoluer en accentuant le corps central et en caractérisant certaines arêtes. D’une certaine manière, il s’agit de faire évoluer le campus du standard au non-standard, du générique au particulier.

Les trois bâtiments – deux extensions et une nouvelle réalisation – doivent donc être considérés comme trois pièces d’un seul projet pour le campus?
En effet, même si le travail sur les trois bâtiments est extrêmement différent. Il ne s’agit pas de posture stylistique mais d’écritures architecturales spécifiques qui répondent aux fonctions particulières et différentes des bâtiments en question. L’ancienne bibliothèque centrale (BI), inaugurée en juin dernier, accueille en grande partie l’administration centrale de l’EPFL (photo). Par le travail polychromique de son enveloppe, j’ai voulu renverser le cliché trop souvent confirmé d’une administration triste et physiquement invisible au sein des campus. C’est un bâtiment joyeux et pourvu d’une certaine vision du point de vue de la silhouette architecturale. Il retrouve également le lien avec le sol. Le grand défaut de la structure des années 1970 est, à mon avis, la séparation qu’elle a créé entre les usagers et le sol, la rue. Un nouveau front de rue sera donc proposé, offrant un programme multifonctionnel au rez-de-chaussée avec une Poste, un restaurant, une banque et l’entrée principale de l’administration. L’idée est aussi de reconfigurer l’espace public de l’avenue Piccard, qui conduit le piéton de la station de métro au Learning Center en passant par les halles de mécanique, deuxième phase du projet. 
Repensées, réaffectées et agrandies, les halles accueilleront fin 2014 plusieurs laboratoires de recherches qui dépendent de différentes facultés. Alors qu’auparavant chaque discipline se développait physiquement de manière isolée le long de sa propre arête, le nouveau programme des halles tend à adopter les grands principes pédagogiques de l’économie du savoir: ceux de l’interdisciplinarité et du partage de la connaissance. Le bâtiment est donc basé sur une mutualisation de l’espace, des services et des installations qui, soit dit en passant, permet également des économies de coûts substantielles. Il sera enveloppé dans une cotte de maille en inox robotisée qui suivra les mouvements du soleil et les lumières des saisons (image). 

Le dernier bâtiment projeté est une nouvelle construction dont les visualisations font penser à la ville spatiale de Yona Friedman…
Oui, il renvoie également au projet Cloud de Hans Hollein. C’est une image mythique. Comme son nom l’indique, le Teaching Bridge est un bâtiment de liaison qui vient se poser comme un pont sur la colonne vertébrale des bâtiments existants (image). Les grandes entrées situées de part et d’autre de l’avenue permettront de retisser du lien avec la rue. J’ai voulu qu’il fasse écho au bâtiment de SANAA. Ce dernier flotte au-dessus de la terre alors que le Teaching Bridge flotte au-dessus de l’architecture. C’est un bâtiment de l’air alors que le Learning Center est une œuvre de la terre. Formé d’une multitude d’alvéoles transparentes, il a été conçu comme une excroissance géométrique de la structure des années 1970. Chaque alvéole mesure ainsi 7.20 m par 7.20 sur 3.90 de haut, dimensions exactes du module de fabrication de toute la structure de base. Bâtiment sans cloison où chaque alvéole correspond à une plateforme – un peu à l’image de la Bibliothèque nationale allemande de Hans Scharoun –, il sera le lieu de rencontre physique entre les étudiants qui suivent une formation en ligne et les enseignants. C’est en fait le lieu de rencontre entre les enseignements virtuel et physique.
Là également, le travail sur l’enveloppe devrait être particulier. Nous sommes en train d’étudier la possibilité d’utiliser un verre sur lequel on dépose une pellicule de nanoparticule qui permettrait de contrôler, par l’intermédiaire d’un smartphone, l’intensité de lumière par opacification ou éclaircissement du verre. On se dirige donc vers un bâtiment beaucoup plus immatériel que ceux imaginés par Hans Hollein ou Yona Friedman. Si elle se concrétise, cette innovation va transformer la peau de l’architecture, elle va modifier la texture et le grain des enveloppes architecturales.

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