Le stade de la Pontaise
Une histoire à relancer, un patrimoine à reconvertir
Ouvrage d'exception inauguré en 1954 à Lausanne, le stade olympique de la Pontaise a connu l'usure du temps. Devenu obsolète, on en planifie la destruction dans les années 2000. Mais le vent tourne et il est aujourd'hui sauvé. Reste cette question: quelle reconversion pour réinventer et relancer le stade?
Avec le concours d'architecture ouvert en 1948 pour la construction d'un stade à la Pontaise, la Ville de Lausanne fait preuve d'ambition. Elle veut un ouvrage de pointe pour le sport de haut niveau – un stade qui puisse accueillir les Jeux olympiques. Dans l'attente d'une attribution – qui n'aura jamais lieu –, le stade est inauguré le 23 mai 1954. Ce jour-là, la Suisse affronte l'Uruguay en match de préparation de la Coupe du monde de football. Et en juin puis juillet, le rendez-vous mondial investit la Pontaise pour cinq rencontres. La presse salue le «Colisée de béton», sa modernité et sa beauté. Suivent d'autres matchs vibrants, des meetings internationaux d'athlétisme marqués par des records d'Europe et du monde et un certain nombre d'événements historiques, dont le concert de Michael Jackson en 1992: 47 000 personnes, un record.
Cependant, l'ouvrage vieillit. Malgré certains ajustements, il peine de plus en plus à s'adapter aux nouvelles exigences imposées aux infrastructures sportives. Dès le début des années 2000, après le refus opposé au financement de sa transformation en profondeur, son sort devient incertain. Et la démolition du stade et des autres équipements de la Pontaise s'impose en 20071. Si l'opération s'inscrit dans une perspective globale de relocalisation et de modernisation de l'offre sportive, elle vise surtout à libérer du terrain pour la construction de l'écoquartier des Plaines-du-Loup – un «morceau de ville» de 30 ha devant, à terme, accueillir 11 000 habitant·es et emplois.
Le projet de relocalisation du sport provoque de fortes réactions, dont une initiative populaire proposant notamment de conserver le stade olympique. En septembre 2009, le net rejet de l'initiative vient toutefois légitimer l'option promue par la Municipalité2. Restent les perdants, au rang desquels les défenseurs du patrimoine, qui voient la démolition du stade comme une erreur majeure. Conçu par l'architecte Charles-François Thévenaz et l'ingénieur Emile Thévenaz, l'ouvrage est en effet exceptionnel. Seul équipement sportif suisse des années 1950 à conserver une apparence encore peu altérée, il consiste en une enceinte fermée – option rare pour l'époque – et se distingue en assurant à la totalité du public une visibilité parfaite. Dans les deux tribunes, couvertes par des porte-à-faux de plus de 18 m, aucun support vertical n'arrête le regard vers le terrain. Quant à la forme élégante des volumes et du plan général, elle confère à l'ensemble plusieurs aspects remarquables. Elle permet notamment de concentrer la plus grande part du public dans les meilleures zones de vision – les deux tribunes – et de réduire le nombre de gradins sur les petits côtés, ouvrant ainsi des vues spectaculaires sur le grand paysage3.
Sauver un stade obsolète?
Le calendrier de développement des infrastructures sportives de remplacement donne au stade un sursis. Durant ce temps, les sensibilités évoluent: le regard se fait plus critique en matière de «table rase», alors que se renforcent l'attention au patrimoine et l'intérêt pour la reconversion de bâtiments existants. Fort de ce contexte, Patrimoine suisse plaide pour l'ouvrage: demande de classement en 2010 – rejetée – et inscription sur sa liste rouge en 2018. Du côté du Conseil communal, c'est un postulat de 2020 qui marque un possible infléchissement des positions. Il invite la Municipalité à étudier les possibilités de conservation et reconversion du stade4. Notons encore l'appel «Fun Pontaise: Réanimons le stade!», qui, au début 2024, interpelle les milieux professionnels sur un futur possible pour l'édifice5.
Contre toute attente, à l'automne 2024, la Municipalité annonce que le stade ne sera pas rasé, mais reconverti. Une étude a confirmé la faisabilité conjointe de sa conservation et d'un développement de quartier relativement dense – condition impérative au regard des contraintes budgétaires de la Ville. Le potentiel immobilier du 3e secteur de développement de l'écoquartier des Plaines-du-Loup s'en trouve toutefois réduit, passant de 115 000 à environ 80 000 m² de droits à bâtir. Et la vocation du stade devra évoluer. Il n'accueillera plus les événements d'ampleur – leurs incidences sonores, d'accès et de logistique n'étant pas compatibles avec un voisinage densifié. Quant aux clubs sportifs hébergés, ils sont déjà, ou seront, réinstallés dans des infrastructures mieux adaptées6.
Le Syndic Grégoire Junod évoque donc la réaffectation du stade en ces termes: «Si on veut en faire un centre de quartier et un centre de ville aussi, il faut chercher une diversité d'activités pour que le lieu soit vivant.»7 Le stade pourrait accueillir des commerces, des bureaux, des activités culturelles ou associatives, avec en son cœur un parc permettant des activités récréatives et du sport de loisir8. À cela s'ajouterait un éventuel programme public, par exemple une bibliothèque9 – ce qui n'est pas sans rappeler un ancien projet de «Maison du livre et du patrimoine». Préservé et réaffecté, le Stade de la Pontaise deviendrait ainsi «un objet architectural unique à l'échelle nationale et internationale tout en répondant aux besoins du quartier»10. Qu'en disent les potentiels destinataires? Pour l'Association écoquartier, qui s'engage en faveur d'un urbanisme plus durable et participatif11, il ne s'agit pas seulement de réaliser une reconversion «pour», il faut la développer «avec» ses destinataires. À l'automne 2025, cette association citoyenne organise donc une visite du stade et une séance d'échange ouvertes à toutes les personnes intéressées, dont les habitant·es de la Pontaise et des Plaines-du-Loup. La démarche permet aux participant·es de s'informer, de questionner ce que pourrait être le stade par rapport aux besoins du quartier ou au-delà, et d'énoncer des suggestions. Entre autres retours, beaucoup d'observations et d'idées portent sur les nouveaux usages à héberger dans le stade. À titre d'exemples: le stade devrait réserver de l'espace à l'imprévu et au temporaire; il pourrait conserver un périmètre sportif tout en accueillant des plantages, des projets citoyens et autres; il devrait impérativement offrir un certain nombre de locaux à bas loyers – car les locaux abordables manquent aux Plaines-du-Loup, en particulier pour accueillir des activités peu ou pas rentables mais utiles au voisinage; le stade pourrait aussi être en partie confié à la gestion de gens du quartier constitués en association, etc.12
Nouveaux arbitrages et processus
Reconvertir n'est pas automatiquement préserver. Pour Alberto Corbella, conservateur cantonal des monuments et des sites, il s'agirait d'attribuer au stade une note *1*, monument d'intérêt national, mais sans inscription comme monument historique7. Cette réévaluation de la note actuelle *3* à la note *1* assujettirait les transformations à des exigences relativement fortes, mais sans les empêcher totalement. Toute intervention sur le bâti devrait donc respecter un cadre renforcé.
L'équation de la reconversion renvoie ainsi à des paramètres multiples: le cadre limitant dicté par la valeur patrimoniale du stade; les enjeux de proximité visibilisés lors de la démarche organisée par l'Association écoquartier – dont le besoin de locaux abordables et l'intérêt pour une gestion du site en partie laissée aux habitant·es. Sans oublier la volonté des autorités d'implanter sur le site un certain nombre d'entreprises profitables, aptes à contribuer à l'amortissement financier du projet.
Après une phase opposant des ambitions urbanistiques, sportives et patrimoniales, la décision de conserver le stade a donc mené à un nouveau champ de tensions et d'arbitrages. Pour le projet de reconversion, il s'agit désormais de définir l'intérêt général – dont un équilibre entre rentabilité et utilité sociale – et de prévenir les dérives que pourraient constituer une muséification excessive, une disneylandisation ou une gentrification du site.
Reste également ce point possiblement déterminant: le type de processus à retenir pour aller de l'avant. Du côté de la Ville, rien n'est encore précisément annoncé en la matière. L'Association écoquartier, quant à elle, plaide pour s'inspirer d'exemples alémaniques, telles les opérations pionnières conduites par le baubüro in situ de Bâle. Ces opérations, qui sont particulièrement probantes en termes de réemploi et de reconversion de l'existant, montrent notamment le potentiel des logiques d'expérimentations temporaires des lieux et de dialogue entre les parties prenantes. La programmation n'est pas définie «hors sol», elle se précise graduellement, depuis le terrain et de manière collaborative. Point clé: la dynamique procédurale repose sur l'implication précoce des acteurs intéressés – porteur·euses de projets, mais aussi habitant·es, usager·ères potentiel·les et autres. Pour réinventer un stade mythique comme celui de la Pontaise, une reconversion menée de la sorte – qui serait une première en Suisse romande – y gagnerait une dimension particulièrement inspirante. Une belle aventure.
Philippe Solms a été coordinateur de l'Association écoquartier de 2011 à 2023.
Notes
1 Municipalité de Lausanne, rapport-préavis 2007/19
2 L'initiative «Pour l'installation des stades d'athlétisme et de football du projet Métamorphose dans la région de la Pontaise» est rejetée par 56.4 % des votant·es.
3 Franz Graf et Giulia Marino, Le Parc des Sports de la Pontaise. Vélodrome municipal, Stade olympique. Étude patrimoniale. EPFL-ENAC-TSAM, 2008
4 Postulat Beaud et consorts du 16.08.2020 «Conservation du stade olympique de la Pontaise: de la contrainte à l'opportunité»
5 Les 17 et 18.04.2024, sous les auspices de la revue TRACÉS et du F'AR, l'appel donne lieu à des rencontres et ateliers. Le matériel réuni à cette occasion est consultable à l'adresse ecoquartier.ch/fun-pontaise
6 Municipalité de Lausanne, rapport-préavis 2025/07 et communication orale de G. Dekkil, BDM – Ville de Lausanne, 18.11.2025
7 Journal 24heures du 21.10.2024
8 Municipalité de Lausanne, communiqué du 13.03.2025
9 Communication orale de G. Dekkil, BDM – Ville de Lausanne, 18.11.2025
10 Municipalité de Lausanne, communiqué du 13 mars 2025
11 L'Association écoquartier est active dans le canton de Vaud. À Lausanne, elle suit le projet de l'écoquartier des Plaines-du-Loup depuis son lancement en 2007.
12 Association écoquartier, Lausanne. Quelle reconversion pour le Stade olympique de la Pontaise? Lausanne, 2025, publication téléchargeable depuis ecoquartier.ch/safari-pontaise