«Com­mon Ground», vrai­ment?

L’édition 2012 de la Biennale d’architecture de Venise a ouvert ses portes le 29 août. Alberto Caruso, rédacteur en chef de archi, s’est entretenu avec Pierre-Alain Croset, commissaire de l’exposition consacrée à Luigi Snozzi à l’Arsenal, pour évoquer la portée de l’œuvre de l’architecte.

Data di pubblicazione
29-08-2012
Revision
01-09-2015

Alberto Caruso: Comment interprétez-vous le thème du «Common Ground» et qu’attendez-vous d’une biennale placée sous ce titre?
Pierre-Alain Croset: La problématique recoupe une préoccupation récurrente du Mouvement moderne, ce qui est déjà positif en soi. Dans les années 1920 et 30, certains acteurs de l’avant-garde architecturale mondiale s’étaient regroupés pour créer des groupes d’intérêts tels que les CIAM, afin de renforcer la diffusion des principes de l’architecture moderne. Cette vision hégémonique de l’architecture reposait certes sur une grande naïveté culturelle, politique et sociale, mais les protagonistes d’alors étaient unis par une solidarité et une générosité intellectuelle, qui méritent d’être saluées et réévaluées à la lumière de la profonde crise économique et morale que nous traversons aujourd’hui. A cet égard, le choix de ce thème revêt une importance majeure. J’espère que cette Biennale se traduira par quelques manifestations très concrètes de la solidarité entre architectes, non pas dans le sens d’une alliance purement corporatiste, mais sous la forme d’un nouvel engagement sociopolitique. Je ne sais pas si l’exposition en elle-même suffira à donner vie à cette idée. Mais j’émets le vœu que, dans le cadre des manifestations annexes ou lors de rencontres informelles à l’occasion des journées de vernissage, les architectes auront envie d’aborder la problématique pour montrer que le changement est en cours et que le triomphe du narcissisme et les excès individualistes ont fait leur temps.
Le fait que, à côté de trois professionnels suisses très actifs sur la scène architecturale contemporaine, le directeur de la Biennale David Chipperfield ait également invité Luigi Snozzi dans l’exposition à la Corderie est une reconnaissance éloquente de l’influence de sa pensée architecturale.

A.C: Quel rôle votre exposition peut-elle jouer dans cette perspective?
P-A. C.: L’invitation de Chipperfield me paraît parfaitement logique, dans le sens où Snozzi est l’un des rares architectes européens qui se soit engagé pour une appréciation des dimensions «collective» et «politique» de l’architecture au cours des trente dernières années. Il a mis le dialogue entre l’objet architectural et son contexte, ainsi que la réinterprétation critique de l’histoire et de la géographique du lieu au centre de sa démarche conceptuelle. Il s’y est employé sans compromis et avec une remarquable cohérence. Ainsi, Luigi Snozzi est à la fois hautement actuel et hors mode. Je sais que Chipperfield est un grand admirateur de la pensée de Snozzi. Cela remonte aux années 1990, où il l’a côtoyé à Lausanne comme professeur invité à l’EPFL. Et cela me rappelle une interview consacrée au travail de David Chipperfield, publiée dans un des premiers numéros de «El Croquis». Il y expliquait que sa démarche avait alors été inspirée par l’interprétation que Snozzi faisait de l’espace urbain. Une influence qui ne se s’exerce pas seulement au niveau théorique, mais que l’on peut également discerner dans son langage formel. Le palais de justice de Salerne ou les premières réalisations berlinoises de Chipperfield témoignent de choix formels qui s’orientent toujours plus «vers le purisme et le classicisme» tout en intégrant leur contexte dans une mesure croissante. Il serait intéressant d’en parler avec Chipperfield et Snozzi autour d’une même table, même si l’influence de Roger Diener est également en jeu dans le travail de Chipperfield.
Quant à la place de l’installation dédiée à Snozzi dans la Biennale, je peux dire que nous nous sommes efforcés de mettre en évidence la cohérence et la pertinence à long terme des idées de Snozzi sur la ville, en proposant notamment une compilation d’aphorismes qui remontent jusqu’à 1973. S’y ajoutent des esquisses de projets qui constituent un «Common Ground» sur lequel d’autres architectes peuvent intervenir.

A.C.: Le travail de Luigi Snozzi pour la commune tessinoise de Monte Carasso conserve-t-il encore sa force exemplaire plus de trente ans après? Et cette exemplarité a-t-elle changé de nature dans la situation actuelle marquée par une relation à ce point modifiée, disparate et déconcertante entre édifice envisagé et aménagement territorial?
P-A. C.: Monte Carasso reste une expérience unique en Europe de par la durée exceptionnelle d’un processus que Luigi Snozzi encadre depuis 30 ans, comme architecte responsable impliqué dans toutes les décisions urbanistiques et architecturales. Cette longévité est aussi à mettre au crédit du maire Flavio Guidottti, comme l’un des rares politiciens également préoccupés de la durabilité des mesures qu’ils engagent. Après trente ans de service, il a finalement pris sa retraite l’an dernier. Je répondrais donc par oui à votre question: Monte Carasso reste un exemple, dont la portée est peut-être encore plus grande aujourd’hui. Il faut toutefois déplorer que le projet soit demeuré unique en son genre et n’ait pas fait d’émules dans d’autres communes, en Suisse ou à l’étranger. Pour l’exposition de Venise, l’idée du «Common Ground» est notamment illustrée par un film sur Monte Carasso, tourné par Alberto Momo et auquel Luigi Snozzi a collaboré comme auteur. Le propos se focalise sur les gens qui ont personnellement vécu l’expérience inédite de Monte Carasso: habitants, enfants, élus et architectes, dont les voix accompagnent les images de promenades et d’événements organisés dans la commune.

 A.C.: Quelle portée a, selon vous, la décision prise par David Chipperfield de montrer l’oeuvre de Luigi Snozzi dans un contexte où les images de projets dus à des architectes stars ont une influence prépondérante sur la nouvelle génération d’architectes?
P-A. C.: Le choix de Chipperfield traduit une déception profonde et largement répandue face aux grands gestes architecturaux – qui ont produit des ouvrages accusant souvent de multiples défauts au bout de quelques années et engendrant des frais insupportables aujourd’hui. Nombre d’architectes starifiés n’en seront pas moins présents à Venise. Au grand dam de Snozzi, qui ne voit aucun point commun entre lui, Zaha Hadid et Norman Foster. Ceux qui s’attendent à une Biennale «tendance» seront sans doute déçus, car les commissaires n’ont eu que très peu de temps à disposition, ce qui excluait d’emblée une sélection stricte des participants à la section internationale. Mais j’attends les résultats avec beaucoup de curiosité et je pense qu’il y aura des contributions intéressantes. Le choix du thème est pertinent et le propos stimulant.

 

 

 

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