Porteous: architecture par occupations
De la STEP au centre socio-culturel, le chemin de la reconversion de Porteous à Vernier (GE) est long. Parti d’un acte de résistance et orienté vers l’hospitalité, il repose sur une méthode incrémentale: d’abord l’occupation, ensuite la construction.
La grande majorité des équipements publics qui se construisent aujourd'hui sont issus d'un concours d'architecture. L'architecte s'inscrit, télécharge un cahier des charges comprenant les plans de l'existant, le programme et le coût de l'ouvrage, visite le site, imagine et dessine un projet puis rend ses planches. Le ou la lauréat·e se voit ensuite confier par le maître de l'ouvrage un mandat de réalisation de son projet. Le processus est si bien huilé qu'on en oublie d'autres manières de faire.
Pour le projet Porteous, on aurait du mal à parler d'un projet d'architecture au sens où on l'entend d'habitude, mais plutôt d'une architecture qui se fait par occupations successives. Rien ne se passe comme d'habitude: le bâtiment était occupé avant même que les architectes interviennent; le programme se construit tous les jours, en y habitant; quant au maître d'ouvrage, il est en partie constitué par l'association des ancien·nes squateur·euses.
De la STEP au squat
La première occupation du site remonte au milieu des années 1960 lorsque le Canton met en place un nouveau système d'assainissement urbain, comprenant un réseau de collecteurs primaires d'égouts, des stations de pompage et d'épuration des eaux usées et des usines de traitement des ordures, tous situés le long du Rhône. La STEP d'Aïre est un des bâtiments du dispositif d'ensemble. L'architecte Georges Brera et son collaborateur Peter Böcklin ainsi que le bureau d'ingénieurs Heinz Weisz sont chargés de réaliser une usine dédiée au procédé anglais du nom de Porteous, c'est-à-dire le séchage des boues d'épuration et leur transformation avant incinération. À peine dix ans après sa mise en service, la fonction originale de Porteous est abandonnée et le bâtiment est transformé en centre de désodorisation, puis définitivement abandonné en 1997. Le site, longtemps oublié, est pourtant un exemple remarquable de l'architecture brutaliste genevoise d'après-guerre. Sur le tard, en 2020, le Département du territoire procède à l'inscription à l'inventaire de deux immeubles dignes d'être protégés: l'usine Porteous et La Verseuse, ancien bâtiment administratif. Tous deux «présentent des qualités structurelles, spatiales et esthétiques remarquables»1. Pourtant, ils n'ont que très peu servi.
Pendant vingt longues années, sur le site devenu friche en marge de la ville, une intense flore et faune recouvre peu à peu le colosse en béton. Le bâtiment, tagué de partout, est sporadiquement occupé. Loin des regards, il devient un lieu privilégié pour des squateur·euses en tout genre: personnes en situation de sans-abrisme, fêtard·es non autorisé·es, féru·es d'urbex… Ces décennies sont peu étudiées lorsqu'on parle du lieu. Pourtant, l'aspect du site, comme il se présente à nous aujourd'hui, provient en grande partie de cette période.
En 2017, l'histoire s'accélère. Le Conseil d'État souhaite attribuer le bâtiment au Service de probation et d'insertion (SPI) pour le transformer en un centre de détention pour personnes en fin de peine; en clair, un bâtiment pénitencier. En réaction, le collectif issu du mouvement militant «Prenons la ville» (PLV) profite en 2018 de la traditionnelle «course aux radeaux» qui se tient chaque année fin août sur le Rhône, pour occuper le bâtiment par abordage. Pendant sept mois, un bras de fer s'installe. D'un côté, une partie des services du Canton et de l'autre, le collectif. Assez vite, une autre ligne se dessine au sein de l'administration, grâce à la force du lieu, mais aussi au soutien de l'architecte cantonal dans les dialogues. Les habitant·es de la commune de Vernier, sur laquelle est située Porteous, ainsi que la scène architecturale genevoise, au travers de ses fédérations FAS et FAI, se rangent du côté des squatteur·euses. On va même jusqu'à appeler sur place l'architecte français Patrick Bouchain, qui s'est fait une notoriété dans l'Hexagone avec ce type de démarches non conventionnelles: il soutient le projet d'occupation. Au même moment, à l'EPFL, en lien avec le TSAM, l'architecte Thierry Buache, alors encore étudiant, réalise son travail de master sur la STEP d'Aïre. Celui qui cofondera le bureau Sujets Objets, qui jouera un rôle majeur dans le projet, propose alors de protéger le site, autant son patrimoine architectural que naturel. Coup du destin ou heureux hasard, en cette année 2018, différents acteur·ices, aux intérêts parfois très différents, ont convergé vers le désir commun de s'opposer au programme carcéral en proposant en lieu et place un programme social et culturel.
C'est à cette période que se construisent les très belles et iconiques cabanes2 sur le toit. Les (auto)constructions en bois de récupération se marient à merveille avec les lettrages et les blazes colorés sur le béton. Les amoureux du béton brut(aliste) sont bien obligés d'acquiescer. L'art du «bricoleur» se superpose, occupe et efface celui de l'ingénieur3. Mais des parties du bâtiment usées par le temps ne sont pas aux normes et la sécurité des personnes qui occupent le site n'est pas garantie. Paradoxalement, c'est pour cette raison que les négociations vont vite. Alors que le collectif (soutenu par l'opinion publique) joue la montre, le Canton, lui, n'a qu'une angoisse: qu'un accident survienne sur le site et qu'un·e des occupant·es se blesse. Le collectif obtient gain de cause: le programme pénitentiaire est abandonné et c'est le Département de la cohésion sociale qui hérite du bâtiment pour en faire un projet «culturel et social». En revanche, les squateur·euses, restructuré·es en une association, doivent quitter l'intérieur du bâtiment, jugé trop dangereux. Ils et elles ont cependant l'autorisation de déployer des activités culturelles et artistiques en dehors et obtiennent surtout la garantie de participer à l'avenir du site.
Transformation douce et projet de rénovation
À partir de 2019, la transformation du lieu prend alors deux directions. D'abord une évolution incrémentale, par chantiers participatifs gérés par les membres de l'association et aidés par les architectes de Sujets Objets ou la paysagiste Camille Fréchou, qui a aussi pratiqué le site avec ses étudiant·es lorsqu'elle enseignait à l'EPFL. Ces actions, aux petits budgets, prennent diverses formes, pas nécessairement construites. C'est ainsi par exemple qu'un financement obtenu en 2022 auprès de la Fondation pour la promotion des lieux pour la culture émergente (fplce) suffit pour aménager le Chic & Schlag, un espace polyvalent au rez du Rhône, accueillant une buvette, une cuisine, un lieu de travail, d'échange ou d'expositions. Pour l'association, celui-ci «fait office à la fois d'interface d'accueil pour les publics, d'écrin pour abriter la programmation et de porte d'entrée sur la suite des réflexions pour la transformation du bâtiment». Volontairement, la programmation se veut ouverte, et l'architecture discrète, incomplète. Les architectes prolongent, accompagnent en quelque sorte la logique d'occupation du lieu. Depuis, pas à pas, au gré des festivals ou d'autres moments de convivialité ouverts au public, le bâtiment continue à être occupé, et se transforme. L'été passé, en collaboration avec Ultrarécup et Recycle.mjb, associations engagées dans des projets mêlant engagement social et réduction de l'empreinte écologique, des chantiers participatifs permettent d'améliorer l'accueil du bâtiment. Ainsi, un nouvel espace à l'étage est ouvert ce printemps. En très peu de temps, Porteous sort de la marge et se positionne en bonne place sur la carte des lieux de la culture alternative genevoise.
En parallèle de ces transformations «douces» du site, un projet bien plus ambitieux est en cours. Après l'association en 2019, c'est récemment la fondation Porteous qui vient d'être créée. L'un de ses membres est issu de l'association, les autres sont des figures de la scène architecturale locale, de la société civile et de la sphère politique. La fondation, de droit privé, a pour mission la maîtrise d'ouvrage du futur projet de rénovation du bâtiment, ce qui inclut la recherche de fonds, le suivi des travaux et la pérennisation du programme culturel et social. Une étude de faisabilité très détaillée planchée par Sujets Objets et l'association Porteous propose une transformation du bâtiment, qui allie à la fois son exceptionnel caractère patrimonial, le site naturel protégé sur lequel il se trouve et les usages qui s'y sont développés depuis son occupation. Le défi est difficile à relever. Il s'agit de transformer une usine, non chauffée, avec des espaces destinés à des machines, en un lieu culturel accueillant du public, respectant les normes actuelles, notamment en termes de sécurité incendie, d'accessibilité aux personnes à mobilité réduite ou encore d'isolation thermique. Quid aussi de la programmation? Ses contours semblent pour l'heure volontairement ouverts. On comprend que l'idée est de trouver, au fur et à mesure, des correspondances entre les espaces d'un monument contraignant, de fait, et les besoins et désirs des usager·ères. Les idées se déploient tous azimuts: entre un nouveau lieu pour la culture genevoise avec des résidences d'artistes, des espaces de diffusion et d'exposition, des activités sociales; un lieu ancré dans le quartier avec une bibliothèque et/ou une ludothèque pour les enfants du Lignon voisin.
Comment sauvegarder l'occupation?
Au moment où nous écrivons cet article, un projet de loi devrait être soumis au Grand Conseil, qui devra voter l'acceptation du budget de la transformation du site. Le lieu, en marge, avait permis son occupation par un écosystème vivant, humain et autre qu'humain, qui n'avait pas sa place ailleurs. C'est toujours le cas aujourd'hui. Avec l'aval du Grand Conseil, la page qui s'ouvrira permettra d'imaginer un nouveau récit. Sur ce dernier point, des questions restent ouvertes. Le projet d'architecture va-t-il nier ou au contraire s'appuyer sur les traces vivaces et la dynamique actuelle d'occupation du site? Par exemple, considérant les normes de sécurité en vigueur, les cabanes sur le toit survivront-elles? De même, pour la couverture de tags sur le béton, acceptera-t-on que les œuvres palimpsestes qui recouvrent ces surfaces mal aimées constituent elles-mêmes une forme de patrimoine vivant? En d'autres termes, le projet résistera-il à la seule manière de procéder décrite en ouverture de ce texte? On sent le désir chez les architectes de Sujets Objets de faire avec ces manifestations immédiates d'occupations. L'histoire récente du lieu s'est construite sur l'idée de lutte et de résistance et sur le désir d'hospitalité aux vivants. L'avenir nous dira si c'est ce chemin-là qui sera préservé et poursuivi.
Mounir Ayoub est architecte et enseignant à Genève et Tunis.
Notes
1 Sur la valeur patrimoniale de Porteous, lire Christian Bischoff, notamment «Expérimentations tous azimuts», pp. 14-17, dans Heimatschutz/Patrimoine 2/2024
2 Sur les cabanes, lire Béatrice Manzoni, «Porteous: réflexion sur l'acte de construire des cabanes», dans TRACÉS 9/2019
3 Sur la distinction entre bricoleur et ingénieur, nous faisons référence à Claude Lévi-Strauss dans La pensée Sauvage (1962). À ce sujet, lire le très éclairant article «Le bricolage: paradigme critique du réemploi» de Philippe Simay publié dans Faces 85/2025. Celui-ci, reprenant l'argumentaire de Lévi-Strauss écrit: «Alors que l'ingénieur mobilise des ressources matérielles planifiées en fonction d'un projet prédéfini, le bricoleur travaille avec ce qui est disponible à portée de main, c'est-à-dire des matériaux souvent récupérés et hétérogènes. Cette distinction (…) met en lumière deux logiques de production et de savoir bien distinctes: d'un côté, une pensée rationnelle, organisée et anticipatrice; de l'autre, une intelligence pratique, faite d'improvisation, d'adaptation et de sensibilité contextuelles (…) Ces pensées sont d'ordre symbolique, reposant sur des dynamiques d'interprétations analogiques. Pour autant, elles ne sont pas moins complexes et cohérentes. Elles témoignent d'une autre rationalité qui ne devrait pas faire l'objet de mépris ou de discrédit.»