Chaleur ur­bai­ne: dé­con­strui­re les idées re­çues au­tour d’in­ter­ven­ti­ons pos­si­bles

IRM - Innovation · Recherche · Matériaux

La chaleur urbaine fait l’objet de nombreuses idées reçues. En étudiant de manière interdisciplinaire les quartiers de la Jonction (Genève) et du Schönberg (Fribourg) un projet de recherche suisse a non seulement déconstruit ces idées reçues, mais a également mené à des interventions concrètes travers des démarches participatives à différentes échelles.

Publikationsdatum
22-06-2026
Séréna Vanbutsele
Architecte et urbaniste, professeure et responsable de l’institut TRANSFORM, HEIA-Fribourg
Marlyne Sahakian
Professeur à l’Université de Genève, Institut de Recherches Sociologiques
Julien Forbat
Collaborateur scientifique à l’Université de Genève, Institut de Recherches Sociologiques
Luana Pagin
Étudiante master à l’Université de Genève, Institut de Recherches Sociologiques
Estela Schaffner
Architecte, urbaniste et doctorante à l’HEIA-FR et à l’Université de Genève

Les effets du changement climatique dans les villes européennes sont bien documentés: les populations urbaines seront notamment confrontées à des périodes de canicule plus longues et plus fréquentes. De plus en plus de politiques publiques et de recherches visent à atténuer ces moments et à s’y adapter. Sur la base d’un projet suisse sur la transition énergétique, deux études de cas – le quartier de la Jonction à Genève et le quartier du Schönberg à Fribourg – ont fait l’objet d’une recherche-action sur la chaleur dans les espaces extérieurs. L’hypothèse est que des espaces extérieurs frais et vivables seraient une alternative crédible à un déploiement massif de climatisation artificielle intérieure. 

Sur la base de données empiriques sur le confort thermique, de modélisations des microclimats, ainsi que de deux années d’enquêtes et d’entretiens menés auprès des habitant·es et de deux living-labs mis en place pour co-créer des espaces extérieurs frais1, nous avons dégagé sept idées reçues sur la lutte contre la chaleur en ville. Nous proposons de les déconstruire.

Idée reçue 1: il faut prévoir plus d’espaces frais en ville

Bien sûr! Mais le trajet pour y accéder doit également être au centre des réflexions. Sur la base d’enquêtes menées auprès de la population, nous avons réalisé des cartes interactives mettant en évidence des dizaines de points de fraîcheur de proximité2 tant à Fribourg qu’à Genève. Si ces lieux existent et sont connus, le chemin pour y accéder est souvent problématique car trop long ou trop chaud. Par ailleurs, les trajets du quotidien — travail, courses, école — sont difficilement ajustables, même par forte chaleur. L’enquête révèle également que parmi les dispositifs de fraîcheur — type micro-oasis de la Ville de Genève , ce sont les installations dans des lieux de passage ou d’attente pour les transports publics qui étaient le plus appréciées. Ces constats soulignent l’importance de la mobilité en période de forte chaleur, de la fraîcheur des parcours et de la mise en réseau des espaces frais existants dans une logique de proximité. Aménager les trottoirs et pistes cyclables avec de l'ombrage et de la végétation, réduire le trafic motorisé ou installer des brumisateurs devient alors une priorité.

Idée reçue 2: la densification réchauffe la ville

Pas nécessairement! Il existe des formes urbaines qui peuvent atténuer ce réchauffement. Si la densification apporte des solutions notamment à la pénurie de logements et à l’expansion urbaine, elle exacerbe l’effet d'îlot de chaleur urbain lorsqu’elle rime avec augmentation du bâti et diminution de la végétation. Néanmoins, une approche sensible de cette problématique par des formes urbaines bien étudiées peut limiter le réchauffement.

La modélisation de trois scénarios au Schönberg le confirme : une densification stricte dégrade globalement le confort thermique extérieur du quartier. Toutefois, le micro-climat de certaines zones s'améliore de façon très localisée, notamment là où de nouveaux bâtiments ou des surélévations apportent davantage d’ombre ou favorisent la circulation d'air froid. Si la densification se combine avec une végétalisation accrue et une revalorisation des espaces verts existants, on peut s’attendre à une amélioration du confort thermique global dans le quartier. 

Cet exercice de prospective par scénario confirme l’importance d’étudier l’impact de transformations urbaines sur les micro-climats pour assurer un équilibre entre volumes construits et espaces extérieurs végétalisés. 

Idée reçue 3: il faut planter des arbres

Bien entendu! Mais il n’y a pas que leur quantité qui compte. L'arbre est une mesure phare de lutte contre la chaleur: l'ombrage qu’il déploie et son évapotranspiration, permettent d’atténuer l’augmentation de la température de l'air alentour. Sans compter les multiples autres co-bénéfices de sa présence en ville. Néanmoins, les simulations réalisées pour le Schönberg nuancent l'idée que planter des arbres systématiquement serait la solution. Un scénario simulant la végétalisation renforcée du quartier — conversion de 10000 m² de parkings en surfaces perméables, alignements d'arbres le long des rues et ajout de 885 arbres — prédit bien un abaissement global des températures. Mais lorsque les arbres obstruent un couloir de ventilation, ils provoquent localement une hausse de chaleur. Dans ce cas précis, la plantation systématique masquait également des perspectives visuelles jugées importantes par les usager·ères. 

Planter des arbres exige donc une stratégie paysagère intégrant les couloirs de ventilation, les perspectives, la composition urbaine mais aussi la disponibilité de pleine terre et la qualité des sols. 

Idée reçue 4: il existe un standard de confort thermique à viser

Au contraire! Il s’agit plutôt de réfléchir en termes de «justice thermique». La mesure de la chaleur intègre des paramètres techniques — température, humidité, circulation de l'air, rayonnement — à différentes échelles. Mais le confort thermique, lui, est une sensation subjective, influencée par les habitudes, les activités, l’environnement, la durée d'exposition et l’historique climatique de la personne. Ainsi, faire un footing en ville ou se baigner et se prélasser au bord d'un lac ou d’une rivière génèrent un ressenti très différent. Un lien est également à faire avec les espaces intérieurs: selon nos enquêtes, le manque de sommeil n'est pas causé par une seule journée de canicule, mais par l'accumulation de plusieurs jours et nuits consécutifs de chaleur.

Si le confort thermique dépend de ce que fait un corps dans l’espace et du temps qu’il y passe, alors plusieurs questions se posent:  qui a accès à des espaces frais à proximité? Qui peut quitter la ville ou aménager son emploi du temps selon la météo? Qui assume des responsabilités envers des enfants ou des personnes âgées? Qui ne sait pas nager ou ne peut se dévêtir dans l'espace public? Et qui est représenté·e dans les décisions politiques liées aux canicules? Autant de questions qui lient le confort thermique aux inégalités socio-économiques, ouvrant un champ d’étude autour de la «justice thermique» et invitant à identifier des groupes vulnérables afin de prioriser les mesures à prendre. 

Idée reçue 5: il faut généraliser la climatisation

Attention! Mutualisons et utilisons mieux l’existant. La climatisation permet certes de rafraîchir un environnement intérieur mais elle présente plusieurs risques. Très énergivore, elle aggrave l’îlot de chaleur urbain en augmentant les rejets de chaleur dans les espaces extérieurs. Généralisée, elle crée une accoutumance au frais et rend les températures élevées moins tolérables. Utilisée de manière individuelle, elle peut engendrer un isolement social en incitant une personne à rester chez soi, plutôt qu’à entretenir des relations sociales à l’extérieur.

Une approche par la justice thermique invite à cibler en priorité les populations les plus vulnérables, dont le logement ou le quartier les exposent davantage à la chaleur, plutôt que de généraliser la climatisation à toutes et tous. Toutefois, il faudrait en premier lieu revoir l’architecture de nos constructions en s’inspirant du patrimoine et en tissant des liens entre le bâti et son territoire. La climatisation est une conséquence des constructions en béton. Construire ou rénover en s’inspirant des techniques traditionnelles et de celles des pays du Sud, en tirant partie des matériaux locaux, permet de créer une inertie contribuant à garder de la fraîcheur dans les bâtiments. 

À l’échelle d’une ville, il s’agit de réfléchir à mutualiser et à reprogrammer des espaces frais intérieurs existants accessibles au plus grand nombre. Il existe des espaces collectifs, tels que bibliothèques, églises, écoles, espaces culturels, etc., qui pourraient ouvrir leurs portes comme point de chute frais pour toutes et tous. Des espaces plus privatifs, tels que centres commerciaux, cinémas ou bureaux climatisés, pourraient aussi être réimaginés dans ce sens. À Genève, en période de canicule, les piscines et cinémas sont accessibles aux retraités gratuitement. Ce modèle pourrait être étendu à d'autres groupes vulnérables, notamment les personnes souffrant de manque de sommeil lors des nuits de forte chaleur.

Idée reçue 6: il suffit à chacun de changer ses pratiques et habitudes

Ce n’est pas faux! Néanmoins des actions collectives sont indispensables. La population suisse est experte pour se tenir au chaud par périodes de grand froid, c’est historique et culturel. Cependant, les bonnes pratiques face au chaud ne sont pas autant ancrées: boire de l’eau, changer son habillement, son régime alimentaire, changer de parcours ou de moyen de déplacement, faire des baignades ou des pauses3. Lors de nos enquêtes, nous avons constaté que certaines pratiques - utilisation d’éventails, brumisateurs, ombrelles - sont encore hors norme et mériteraient d'être encouragées par les politiques publiques. À cela s’ajoute également les bonnes pratiques liées à la physique du bâtiment tel qu’ouvrir et aérer un bâtiment la nuit et le fermer et l’ombrager le jour. 

Des freins structurels persistent aussi en matière d’infrastructures, tels que l’accès à des points d’eau, des parcs, des ombrages ainsi que des espaces de jeux, de sport, de détente et de travail adaptés. Les cadres institutionnels et les attentes sociales constituent des obstacles moins visibles mais tout aussi structurants tels que les horaires de travail rigides, l’impossibilité de faire une sieste, l’accès limité au télétravail, la rentrée scolaire fixée à la mi-août à Genève, ou encore la tension entre libérer les enfants scolarisés pendant les canicules sans pour autant que les parents puissent s’en occuper. Dépasser ces freins exige des transformations collectives, à la fois infrastructurelles et institutionnelles, qui ne peuvent reposer sur les seuls comportements individuels.

Idée reçue 7: le confort thermique extérieur est de la responsabilité de l’aménagement urbain

Pas uniquement! Diverses perspectives sont nécessaires. Les living labs à la Jonction et O’frais au Schönberg4 montrent que la lutte contre la chaleur peut aussi devenir une opportunité d'amélioration des quartiers concernés, à condition de faire évoluer les pratiques traditionnelles de l’urbanisme.

D’une part, il s’agit d’allier davantage les stratégies à court, moyen et long terme. Des plans d’urgence canicules peuvent s’appuyer sur des aménagements, même temporaires, offrant des refuges de fraîcheur— mutualisation de lieux collectifs climatisés, installation de points d’eau et ombrage, re-végétalisation. Et ces initiatives peuvent elles-mêmes alimenter des stratégies de densification à long terme. 

D’autre part, il s'agit d’articuler davantage les transformations spatiales et les changements sociaux en partant des usages des espaces. Considérer les besoins humains et du vivant — sécurité, autonomie, santé, lien social — permet d’imaginer des moyens de les satisfaire, pour et par le collectif. Les expériences menées montrent qu'adapter les espaces aux canicules peut aussi renforcer le vivre-ensemble, à condition d'associer acteur·rices de l'aménagement et de la cohésion sociale.

Conclusion: dépasser les silos disciplinaires et opérationnels

En déconstruisant ces sept idées reçues sur la chaleur urbaine, cet article témoigne de l’importance d’une approche interdisciplinaire combinant mesures de terrain et simulations sur les micro-climats, données sur le ressenti humain et vivant, le confort, les pratiques sociales, le cadre spatial et les cadres institutionnels. La collaboration avec d’autres formes de connaissances est également essentielle. Nos recherches ont mené à des interventions concrètes dans des espaces publics à la Jonction et au Schönberg à travers des démarches participatives à diverses échelles. Pour cela, nous avons travaillé avec des acteur·rices tel·les que les services de la Ville, le monde associatif, une coopérative d'habitation genevoise, des propriétaires fonciers, mais aussi les habitant·es des quartiers. Dans les deux cas, l’acteur académique est devenu agent de changement. La coordination s’est avérée chronophage mais essentielle face à la complexité de transformer nos espaces de vi(ll)e et apporter du bien-être au plus grand nombre en période de fortes chaleurs. 

1 Données récoltées dans le cadre du projet SWICE WP5 financé par l’OFEN.

2 Liens vers la carte interactive pour Fribourg et pour Genève.

3 Astuces les plus fréquemment citées par l’enquête d’été 2025 LivingLab La jonction.

4 Développés dans le cadre du projet SWICE WP5 financé par l’OFEN.

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