Que re­ste-t-il de la sin­cé­ri­té con­struc­ti­ve de Zum­thor?

Extension de la Fondation Beyeler

Pour son agrandissement, le célèbre musée bâlois joue la carte de la dispersion et de la dissimulation, au risque de basculer dans une architecture de façade.

Data di pubblicazione
06-11-2026

Il régnait une inquiétante douceur, fin septembre à Riehen (BS), lors de la présentation des extensions réalisées par l’Atelier Peter Zumthor pour la Fondation Beyeler. Ni la splendeur du parc, dont l’agrandissement de plus de 10000 m2 a été confié à des paysagistes de renom (Vogt Landschaftsarchitekten), ni même la présence d’un botanical curator de l’équipe de la Fondation, ne suffisaient à dissimuler la sécheresse qui éprouve la végétation depuis plusieurs mois.

Le merveilleux musée de 1997, inondé de lumière zénithale habilement dosée par Renzo Piano et niché au cœur d’un jardin public surplombant un paysage rural boisé, constituait, avant même son extension, un haut lieu d’interaction entre culture et nature. L’alliance de conditions d’exposition optimales, d’un patrimoine ancien préservé dans son état d’origine et d’un cadre naturel romantique et soigneusement négligé ravissait déjà les sens. Quand s’ajoute à ce tableau bucolique la touche de Peter Zumthor, orchestrateur d’une architecture sobre et mesurée, mais surtout sensible à son environnement, on est au diapason.

Des MEP sur invitation remportés en 2016

La Fondation avait besoin de nouveaux espaces d’exposition, d’un espace événementiel et de nouveaux bureaux. À l’issue des mandats d’étude parallèles, le projet de l’Atelier Peter Zumthor a convaincu le jury en séparant le programme en trois entités distinctes: un bunker en béton calcaire damé manuellement pour le musée Wyss, une tour de verre pour les bureaux (Erlen Torhaus), et un pavillon en bois, ouvert sur le jardin, servant de lien entre l’ancien et le nouveau musée (Ammann Pavillon).

Tout est admirablement exécuté, jusqu’au bail emphytéotique de cent ans conclu avec la commune de Riehen, qui permet à la Fondation d’échanger des portions de jardins mitoyens récemment acquises contre le droit de placer le nouveau pavillon dans la partie du parc qui appartient à la Ville. La Fondation agrandit ainsi le parc dans son ensemble et y place ses nouvelles dépendances. Seule condition: conserver tous les grands arbres. L’implantation du musée et sa forme en Y découlent de cette injonction.

Les trois espaces déploient, chacun à leur façon, la maestria zumthorienne dans l’orchestration de l’éclairage et de l’ensoleillement. Les bureaux, dotés de grandes baies vitrées, sont parfaitement orientés pour être inondés de lumière naturelle sans effet d’éblouissement. Quant au musée, il propose un astucieux jeu de piste où le visiteur déambule, attiré par la lumière du jour qu’il devine sans forcément la percevoir. Les grandes ouvertures sont placées de manière à susciter le désir de voir ce qui se trouve derrière les nombreux angles de ce bâtiment en Y. Le pavillon, enfin, telle une lanterne dans le jardin au crépuscule, cumule facilité d’accès, facture inégalée et modularité, avec des fauteuils sur mesure réalisés par des designers espagnols (Casa Muñoz) plutôt que des sièges fixes. Le parquet en merisier et les luminaires conçus par les équipes de l’Atelier Zumthor créent un raffinement dont la plus grande qualité est de paraître simple et abordable.

Ce pavillon musical à l’acoustique exceptionnelle fonctionnera comme un salon public, ouvert à tous quand rien n’y sera programmé. Le placement des musiciens dans un espace légèrement décaissé, plutôt que sur une estrade, crée une sensation de proximité et d’accessibilité. Le jour de l’inauguration, plusieurs personnes somnolaient dans les fauteuils pendant qu’un pianiste faisait des gammes.

Couvrez ce sous-sol que je ne saurais voir

La Fondation Beyeler remporte son pari d’extension: elle s’agrandit considérablement, sans forcément changer d’échelle et sans compromettre les délicats équilibres qui font le charme du lieu. En fracturant le programme en trois entités distinctes, l’Atelier Zumthor parvient ainsi à ajouter 2200 m2 de surface d’exposition (musée Wyss + pavillon) aux 4600 m2 du bâtiment historique, sans pour autant encombrer le site. Cette savante dissimulation devient perceptible quand on réalise que deux des trois entités sont reliées sous terre: les bureaux (Erlen Torhaus) et le musée ne forment qu’une seule structure. Ils partagent le même socle en béton, sur lequel reposent les parties émergentes, qui varient pour mieux s’intégrer.

Cette volonté de dissimuler le volume total de l’extension va jusqu’à contaminer la communication de la Fondation. Le dossier de presse ne mentionne pas la surface totale ajoutée par l’opération, d’un coût de 120 millions de francs. Il liste uniquement celle des parties accessibles au public, en prenant soin d’occulter les espaces techniques et les importants espaces souterrains sur lesquels reposent les trois artefacts de l’Atelier Zumthor.

Zumthor resterait-il à ce point attaché à l’imaginaire de l’architecte artisan qu’il refuserait d’assumer l’échelle de ce qui lui est demandé de faire? Cette stratégie de dissimulation rompt avec la sincérité moderne (What you see is what you get) pour renouer avec l’esprit Beaux-Arts et sa tendance à dissimuler la technique. Le fait de placer l’entrée technique du musée sous la tour de bureaux reflète une volonté scénographique visant à laisser intact le «bunker» artisanal. Cette approche n’épargne pas le pavillon dans le parc, qui dissimule savamment son vaste sous-sol en béton pour mieux évoquer une légèreté dans son implantation.

Cette stratégie d’invisibilisation de l’impact réel du projet révèle plusieurs incohérences qui ne cadrent pas avec l’idée que l’on se fait du travail de Zumthor, comme le fait que la technique de damage est utilisée pour un mur qui est en réalité un double mur – à l’intérieur, il s’agit d’une structure en béton traditionnelle. Peter Zumthor nous avait habitués à une certaine sincérité constructive, mise à mal ici par le façadisme et la dispersion typologique du projet. Reste que l’expérience du lieu, et surtout les conditions de présentation des œuvres, sont à la hauteur. La Fondation Beyeler gagne en espace et en flexibilité, confirmant ainsi son rôle d’acteur muséal majeur.

 

Malgré nos demandes, l’Atelier Peter Zumthor a refusé de nous transmettre tout document technique (plan, coupe, élévation). Nous laissons le soin à notre lectorat d’interpréter ce choix.
 

Extension de la Fon­da­tion Be­ye­ler, Riehen (BS)

 

Maître d’ouvrage: Fondation Beyeler, Riehen

 

Architecte: Atelier Peter Zumthor, Halden­stein

 

Gestion de chantier: Rapp Architekten, München­stein

 

Génie civil: Schnetzer Puskas Inge­nieure, Bâle

 

MEP: 2016

 

Livraison: 2026

 

Coûts: 120 mio CHF (acquisition des terrains, construction et premières années d’exploitation)

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