La ter­re vé­gé­ta­le: nou­vel­le ruée vers l’or?

Les sols, y compris lorsqu’ils sont décapés ou excavés, constituent des ressources précieuses qu’il convient de préserver. Pourtant, ils sont souvent gérés comme des matériaux à évacuer. Au travers d’exemples locaux et récents, les auteurs analysent les bonnes pratiques en matière de valorisation des sols dans les projets ainsi que sur les chantiers et établissent une série de mesures que tous les corps de métier impliqués peuvent mettre en œuvre dès aujourd’hui.

Data di pubblicazione
20-10-2026
Revision
20-10-2026
David Martin
Ingénieur en environnement EPFL et associé du Bureau DAC

Nous sommes en mai 2026 et le chantier de réaménagement du Parc du Boulodrome à Carouge (GE) touche à sa fin. Le gros œuvre est bouclé, les premiers arbres prévus par le plan paysager sont en terre et les autres suivront durant l’automne et l’hiver, pour apporter de l’ombrage à cet ensemble d’équipements destinés aux sports urbains. Mais pour en arriver là, l’équipe de projet a dû affronter un sacré défi: le manque de terre végétale!

L’affaire s’était pourtant engagée tôt. «L’analyse historique du parc a montré qu’il avait été fortement occupé et transformé au cours des dernières décennies, notamment par l’installation d’un chantier de grande envergure», explique Eliott Dujardin, architecte-paysagiste chez ADR. Combiné au dépérissement de plusieurs arbres existants, ce constat interroge très tôt l’équipe sur la qualité des sols. D’où l’appel à un pédologue, encore en phase d’étude. «Son analyse a confirmé nos inquiétudes et nous a permis d’établir avec lui une stratégie de revitalisation des sols», poursuit-il. Celle-ci suppose un apport de matière organique et de matériaux spécifiques, afin de reconstituer des conditions favorables au développement des arbres.

Restait à trouver la matière. Les difficultés d’approvisionnement ont pesé sur le calendrier des travaux, déjà tributaire de conditions météorologiques favorables pour intervenir sur les sols. Le scarabée japonais1 bloquait à cette époque les mouvements de terres sur une grande partie du canton de Genève, et rares sont les terres qui respectent les seuils de pollution pour un parc public. «La plupart des lots identifiés nous ont échappé en l’espace de quelques heures.» Il a finalement fallu faire venir la terre d’Orbe (VD), à plus de 70 kilomètres, et la payer 80 francs le mètre cube – le double du prix du marché. «Si la connaissance de l’état des sols avait constitué une donnée d’entrée du projet, plutôt qu’un constat établi en cours de processus, les intentions et la programmation du site auraient sans doute pu être pensées différemment», commente Eliott Dujardin.

Ce type de situation est le pain quotidien de Yannick Poyat, expert en pédologie chez Terasol et cofondateur de Terrraterrre: «Sur la majorité des chantiers, la prise de conscience du besoin en terre pour les aménagements extérieurs et les plantations est trop tardive. Or les arbres plantés dans de mauvais sols sont généralement condamnés.» Spécialiste de la refertilisation des sols en place, il est souvent contacté à ce moment-là comme un magicien à qui l’on demande de faire apparaître de la terre là où il en manque.

Il arrive aussi que des projets de construction commencent par décaper et évacuer d’excellents sols en début de chantier… pour finalement racheter de la terre de moins bonne qualité et au prix fort quelques mois plus tard, faute d’espace pour le stockage temporaire mais aussi parfois par méconnaissance ou par manque d’anticipation.

Décaper, excaver – l’extraction involontaire d’une ressource

Un chantier où l’on procède à des travaux de terrassement n’est-il pas un mini-site d’extraction qui s’ignore? En y regardant de plus près, la pelle mécanique a bel et bien extrait une ressource – le sol – à protéger et valoriser. Or un sol décapé ou des matériaux excavés sont (trop) souvent évacués à l’instar d’un déchet. Même la législation fédérale, par le biais de l’Ordonnance sur la limitation et l’élimination des déchets (OLED), en fait juridiquement des déchets de chantier; à valoriser, certes, mais la terminologie n’est pas anodine…

Pourtant les sols devraient être préservés tant ils constituent le socle non renouvelable (un sol met des siècles, voire des millénaires à se former) d’une multitude d’usages. En effet, des sols vivants, profonds et structurés en horizons (voir schéma, p. 14) sont indispensables à la production durable de notre alimentation mais aussi pour adapter nos territoires aux risques climatiques et écologiques. Ils assurent, entre autres, un rôle clé pour absorber et stocker l’eau de pluie puis la restituer; rendant ainsi les territoires plus résilients aux événements climatiques extrêmes et permettant aussi, bien évidemment, à la végétation de se développer.

Au fil des canicules, des épisodes de sécheresse et des plans climat successifs, nombreuses sont les communes suisses à se fixer des objectifs ambitieux en matière de couverture de canopée. À titre d’exemple, la Ville de Lausanne cible une surface de canopée atteignant 30% du territoire communal d’ici 2040 et prévoit ainsi de planter environ 88’000 arbres. Pour survivre, ces milliers d’arbres (à Lausanne ou ailleurs) auront chacun besoin d’un sol fonctionnel présentant un volume total de 30 à 50 m3 de matériaux terreux, composé d’un horizon A (30-40 cm) et d’un horizon B (80-120 cm). Or les professionnel·les de l’architecture du paysage observent aujourd’hui déjà que la terre de bonne qualité devient plus rare et plus chère.

Les terres perdues en cours de route

Nul doute, les matériaux terreux sont une ressource précieuse, malheureusement trop souvent maltraitée et abîmée.

Sur les chantiers, des manipulations inadaptées des différents horizons sont fréquemment observées par les acteurs·rices du terrain. Par méconnaissance et manque d’anticipation, le décapage se fait sans distinction des différents horizons, les matériaux sont stockés provisoirement sans ensemencement, des interventions sont réalisées par temps de pluie… Autant d’exemples de mauvaises pratiques qui affectent durablement la qualité et la fertilité des sols.

Laurent Dorthe, qui dirige la gravière de la Claie-aux-Moines à Savigny (VD), est bien placé pour en témoigner. Il explique que la remise en état des sols à la fin de l’exploitation d’une gravière requiert des épaisseurs de sols très importantes mais que la qualité des terres reçues n’est pas toujours suffisante pour que celles-ci soient utilisées en tant que sols. «Ces terres sont donc malheureusement utilisées pour combler le trou, une fois le gravier extrait. C’est particulièrement vrai pour l’horizon B, qui nous parvient régulièrement détérioré à cause de manipulations inadaptées, sur les chantiers ou au moment du transport.» Impuissant, Laurent Dorthe assiste à un gaspillage de ressources qui auraient pu être valorisées pour (re)devenir un sol agricole fertile.

Toutes les terres perdues ne le sont pas par maladresse. Plusieurs professionnel·les relèvent qu’en ville, les seuils réglementaires (pensés pour des sols nourriciers) provoquent une mise en décharge de terres faiblement polluées qui conviendraient pour des aménagements extérieurs sans usage à risque. L’arrivée des PFAS élargit encore les risques de gaspillage. De plus, le niveau actuel de la taxe pour le stockage définitif en décharge ne semble pas assez dissuasif pour faciliter un arbitrage en faveur de la valorisation.

Le pédologue au secours des sols du site

La gestion des terres et des matériaux d’excavation sur les chantiers est réglementée par des ordonnances fédérales (OSol et OLED en particulier) dont l’application est explicitée dans divers documents, notamment l’aide à l’exécution «Construire en préservant les sols» et l’aide à l’exécution relative à l’OLED.

Pour mettre en œuvre ces recommandations, le pédologue est un partenaire incontournable dont l’expertise permet d’améliorer la protection des sols et la valorisation des matériaux en tenant compte des spécificités des sols en place et des contraintes du chantier. À Féchy (VD), par exemple, dans le cadre de l’extension du collège, l’intervention du pédologue a permis de soutenir les terrassiers dans le choix de pratiques préservant les sols (en particulier l’horizon B, particulièrement fragile lorsqu’il est à nu) et d’augmenter significativement les volumes de matériaux réutilisés sur place pour les aménagements extérieurs, ceci tout en respectant un planning particulièrement serré. Mais Serge Amiguet (Sol-Conseil) nuance: «Le pédologue est malheureusement trop souvent sollicité une poignée de jours avant le début du chantier! Dans ces cas-là, pour limiter les dégâts potentiels, il faut surtout chercher à faire moins faux plutôt que tout juste. Cela signifie activer au jour le jour les leviers encore à disposition, de manière à rendre le chantier et le projet un peu plus vertueux du point de vue des sols.» Encore faut-il que quelqu’un porte le sujet dans la durée: rares sont les chantiers où une personne est chargée du suivi des terres de A à Z, si bien que les ambitions formulées en amont se diluent au fil des phases.

Des matériaux terreux pour façonner le projet paysager

Exemplaire en matière d’anticipation des enjeux liés aux sols, le projet de parc public de Petite Prairie, à Nyon (VD), a mis l’accent sur la gestion des terres dès la phase du concours. Un pédologue faisait partie intégrante du jury, des compétences spécifiques en matière de gestion des terres étaient requises, des qualités environnementales élevées (pleine terre, sols vivants) étaient exigées et un chiffrage des volumes concernés par les mouvements de terre pour les trois horizons était attendu.

L’atelier apaar, lauréat du concours, a vu dans ces exigences «une opportunité de trouver le juste paysage» en fonction des matériaux terreux et d’excavation issus des phases de terrassement, «sans pour autant chercher à atteindre 100% de réutilisation», explique Nathalie Mongé. Concrètement, la profondeur des horizons du sol en place est évaluée grâce à des sondages pour déterminer les volumes mobilisables; ensuite, les choix paysagers mettent à l’honneur une morphologie collinéenne et une forte diversité des milieux; enfin les besoins en volumes de matériaux nécessaires pour créer ce paysage sont chiffrés. Ce qui frappe dans ce projet, c’est la vision portée par le mandant dans laquelle les sols trouvent une place centrale; et qui se décline en exigences précises pour les mandataires.

Quand la terre devient matériau de construction

Au-delà de la valorisation des sols en tant que sols (qui est à privilégier lorsque c’est possible), les matériaux situés sous la terre végétale (horizons B et C) peuvent, dans certains cas de figure, être recyclés en éléments de construction. La construction en terre crue recèle un grand potentiel en Suisse et la coopérative Origo en a fait l’un de ses domaines d’expertise. Mélanie Lutz et Thomas Montoya détaillent: en fonction de leur composition et de leurs propriétés, ces matériaux, encore considérés comme des déchets par beaucoup, deviennent la matière première des artisanes et artisans pour fabriquer sans ciment et directement sur place des murs ou du mobilier, en pisé ou en briques.

De l’importance du dialogue

Tous les projets ayant bien traité la question des terres décapées et des matériaux excavés ont ceci de commun qu’ils ont bénéficié de circonstances favorables au dialogue et à la coordination entre les métiers. Cela signifie aussi qu’il est primordial de s’affairer au développement de réseaux professionnel·les interdisciplinaires et ancrés dans les territoires locaux, capables de relever les défis complexes liés à la protection des sols et à la gestion circulaire des terres dans le secteur de la construction.

C’est précisément dans cet état d’esprit que Terrraterrre et Bureau DAC ont conçu et animé une série de trois ateliers interdisciplinaires en mars 2026 sur le thème des freins à la valorisation des matériaux terreux et d’excavation. Ces matinées ont réuni au total 90 participant·es de métiers très différents – du promoteur immobilier à l’ingénieure; du maître d’ouvrage aux paysagistes2. Faire dialoguer un promoteur, un paysagiste et un pédologue ne va pas de soi: chacun arrive avec son vocabulaire, son expertise spécifique et ses réflexes professionnels. Les ateliers menés par Bureau DAC visaient à identifier les freins réels et à dégager des pistes d’action. Les cinq leviers d’action alors identifiés étaient:

- Faire évoluer les règles du jeu
- Mieux connaître les sols pour mieux décider
- Anticiper la gestion des sols dès la conception
- Faire du sol une compétence partagée
- Organiser le stockage et les échanges entre chantiers

Ces leviers ont ensuite été déclinés en une vingtaine de pistes d’action, chacune assortie du type d’acteur le mieux placé pour la porter.

Pour dépasser les freins à la valorisation, tous ces leviers devraient être activés, à commencer par ceux qui visent le stockage temporaire et les matériaux faiblement pollués.

Ce que chacun·e peut faire dès lundi prochain

Les leviers les plus puissants sont entre les mains des pouvoirs publics. Mais chaque métier dispose des siens, dès le prochain projet:

 

- Maîtrise d’ouvrage: exiger un concept de gestion des sols et l’inscrire au cahier des charges et aux critères de concours; réserver une surface de stockage sur le site; désigner qui suivra la gestion des sols jusqu’à la mise en service.

 

- Architectes: questionner chaque m2 décapé ou m3 excavé, limiter l’emprise des projets et les interventions en sous-sol, viser l’équilibre déblais-remblais; envisager des éléments de construction en terre crue.

 

- Ingénieur·es: intégrer une compétence pédologique à l’équipe dès l’avant-projet; établir un plan de gestion des sols – volumes, pollution, conditions de stockage, possibilités de valorisation, destinations finales – même lorsque le seuil réglementaire de 5’000 m2 n’est pas atteint.

 

- Architectes-paysagistes: adapter l’architecture paysagère, la palette végétale et les usages à la qualité réelle des sols plutôt que l’inverse; chiffrer les besoins par horizon dès que possible.

 

- Direction de travaux/entreprises: décaper/excaver et stocker chaque horizon séparément, garantir le respect des bonnes pratiques (circulation des engins, conditions météorologiques, …); assurer une coordination étroite avec le ou la spécialiste de la protection des sols sur les chantiers (SPSC).

 

- Communes: contrôler régulièrement les chantiers, assister systématiquement aux séances de chantier, promulguer les arrêts de chantier si nécessaire; dégager du foncier pour le stockage temporaire.

 

- Cantons: chercher comment faciliter le stockage temporaire par le biais du cadre légal et réglementaire; œuvrer pour étudier davantage les sols au niveau des plans d’affectation et participer à la production de données accessibles (cartes, données pédologiques); soutenir les démarches visant à former les professionnel·les.

 

- Confédération: sortir les matériaux terreux et d’excavation non pollués du statut de déchet; clarifier le cadre applicable aux PFAS; adapter les seuils de pollution aux contextes urbanisés; revoir les incitatifs économiques pour rendre la valorisation plus attractive.

 

- Faîtières professionnelles: inscrire les sols dans les formations de base et relayer les retours d’expériences.

 

Ensemble, faisons ainsi en sorte que les sols vivants soient préservés, les matériaux issus des sols caractérisés en début de projet, les terres décapées par horizon et stockées convenablement afin d’être réutilisées pour les aménagements extérieurs ou annoncées sur la plateforme. Les paysagistes n’auront plus besoin de chercher de la terre, ils et elles sauront où elle se trouve et quelles sont ses qualités. Les arbres plantés dans le cadre des plans canopée pourront grandir dans des sols qui remplissent leurs fonctions, les zones bâties bénéficieront d’espaces verts frais et résilients. Les matériaux excédentaires, soigneusement traités et documentés trouveront preneur au sein du tissu économique local.

L’histoire de Terrraterrre 

 

En 2022, Jan Forster (architecte-­paysagiste) et Yannick Poyat (pédologue) prennent conscience que les projets de construction ne peuvent être durables qu’en tenant compte des sols. Effarés de réaliser que nos sols suisses sont artificialisés à un rythme de 17.6 km2 par année (soit près d’un mètre carré de sol perdu toutes les 2 secondes) et qu’environ 50 millions de tonnes de matériaux d’excavation sont générées chaque année par les chantiers suisses (le plus grand flux de déchets du pays avec toutes les nuisances associées à leur transport!), ils fondent Terrraterrre pour préserver les sols vivants et revaloriser les matériaux terreux et d’excavation issus des chantiers.

 

Quant à l’idée de la plateforme numérique d’échanges de matériaux, elle émerge lors de la phase d’étude d’un projet qui prévoyait d’excaver près de 70000 m3 de matériaux (l’équivalent de quelques 10000 piscines olympiques) et de les exporter par camions hors du territoire suisse. En tant que mandataires, Jan Forster et Yannick Poyat proposent de garder 80% des matériaux in situ en rehaussant le niveau des rez-de-chaussée et en créant des buttes paysagères. Pour le 20% restant, ils imaginent une bourse aux matériaux, gratuite, pour faciliter la réutilisation des terres entre chantiers. Un Tinder de la terre, en quelque sorte.

 

Aujourd’hui, en tant qu’­association d’utilité publique à but non lucratif, Terrraterrre participe à l’émergence d’une culture commune autour des sols, en dialoguant avec les autorités et les acteurs·rices du terrain ainsi qu’en renforçant les réseaux locaux de professionnel·les. Elle développe actuellement des formations à l’intention de la maîtrise d’ouvrage et des mandataires, et poursuit ses rendez-vous de partage d’expériences entre métiers de la filière.

Notes

 

1 En vertu de l’Ordonnance fédérale sur la santé des végétaux (OSaVé), l’organisme de quarantaine prioritaire du scarabée japonais impose des restrictions strictes interdisant le déplacement de terre végétale ou de déchets verts hors des zones délimitées par les cantons.

 

2 Une synthèse complète des résultats de ces ateliers est consultable ici.

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