Lais­sons di­re et fai­sons bien

La rénovation d’une bâtisse du 18e siècle dans le vieux bourg de Saint-Prex (VD) par Teodori Wellinger Architectes incarne remarquablement la notion de matrimoine.

Data di pubblicazione
23-03-2026

Au fronton de l’horloge du bourg médiéval figure la devise saint-preyarde qui sied à ravir au projet qui nous occupe aujourd’hui: «Laissons dire et faisons bien». Pour découvrir le projet de Teodori Wellinger Architectes, il faut passer sous l’honorable carillon et remonter la Grand-Rue jusqu’au numéro 12. S’y dresse une bâtisse édifiée au 18e siècle, dont l’humble façade de moellons réhaussée d’encadrements en molasse laisse à peine deviner la rénovation minutieuse dont elle a fait l’objet. Elle se laisse surprendre dans ce local commercial qui remplace aujourd’hui un ancien garage, à la vitrine encadrée de menuiseries élégantes en chêne; elle se remarque dans la poursuite du dessin d’un escalier de pierre; elle se constate dans le percement d’une nouvelle fenêtre, en chêne elle aussi, qui se fond, par un mimétisme formel mais surtout essentiel, dans le dessin de la façade.

Marie-Pascale Wellinger, associée du bureau, m’explique que les propriétaires n’avaient pas le budget nécessaire pour remplacer toutes les fenêtres en PVC du bâtiment par des fenêtres en bois. «Mais ce qu’on fait de nouveau, on le fait bien», me dit-elle.

Rénovation totale

C’est ce mantra qui a guidé la rénovation de ce bâtiment protégé de plan carré, articulé en son cœur par une cage d’escalier qui dessert aux étages deux appartements: un 2 pièces et un 3.5 pièces vaudois. L’édifice s’élève sur un rez-de-chaussée et deux niveaux sous combles et abrite au total six logements, ainsi que deux commerces, une buanderie et des caves. Transformé et surélevé maladroitement au cours du 20e siècle, mal entretenu, le bâtiment nécessitait une intervention technique complète: colonnes de chutes des salles de bain à rénover, mise en conformité avec les normes AEAI (feu) et OIBT (électricité). Difficulté majeure de l’exercice? Mener un chantier alors que le lieu était habité pendant l’intervention, qui s’est donc déroulée en deux phases.

Dans une première phase, les architectes ont travaillé sur les 3.5 pièces, qui ont subi une lourde rénovation aussi bien technique que typologique. Dotés à l’origine d’une salle à manger borgne, logée en cœur de plan, contre le mur mitoyen, celle-ci est devenue un noyau sanitaire accueillant salle de bain, WC et réduit. Ce choix a permis de libérer un vaste séjour-cuisine, désormais rythmé au 1er étage par des poutres et colonnes qui reprennent les anciens murs porteurs. Deux chambres s’ouvrent de part et d’autre de ce grand espace de vie, le long de la même façade.

Dans une deuxième phase, ce sont les 2 pièces qui ont été rénovés (cuisine et salle de bain). Ici, la typologie est différente, puisque cuisine habitable et séjour sont clairement séparés par un couloir de distribution qui assume également une fonction d’entrée.

Le diable est dans le détail

Un soin tout particulier a été accordé aux matériaux et aux détails de cette rénovation, toujours dans un souci d’équilibre entre ce qui pouvait être gardé, réparé, ce qu’il a fallu trouver ailleurs, et ce qui a dû être définitivement remplacé.

Dans la cage d’escalier, mis à part la surélévation de la balustrade imposée par les normes, tous les matériaux d’origine ont été conservés mais certains, comme les carreaux des plinthes, ont été repeints. À l’intérieur des appartements, les boiseries ont été poncées et réparées, les nouveaux carrelages dialoguent calmement avec les anciens, dont ils reprennent les tons crème et le damier.

Dans l’une des chambres, un sol en bois massif a été réparé et protégé; dans une autre, un parquet mosaïque réutilisé a été reposé avec la complicité de l’association Materiuum. Dans une cuisine, un vieil évier de grès reprend vie dans un agencement dessiné sur mesure, qui donne l’impression d’avoir toujours existé. La couleur est utilisée ponctuellement, sur un ton faussement désinvolte – un poteau rose bonbon, une salle de bain aux catelles vert anis.

Chacune de ces décisions compose un projet subtil, riche en attention, qui démontre une collaboration étroite entre architectes, entreprises et artisan·es. Un travail qui pourrait parfois sembler ingrat, tant la frontière entre réparation et conception est ici ténue. Et l’on ne peut s’empêcher de penser à l’essai d’Emmanuelle Borne «Ce que le matrimoine fait à l’architecture»1, car le projet résonne avec la définition qu’elle donnait de ce concept: une conjonction de récits et de pratiques à même d’extraire l’architecture de l’impasse extractiviste dans laquelle elle se trouve. C’est peut-être cela, un projet matrimoine – un projet qui non seulement prend en compte les aspects patrimoniaux, mais qui va plus loin en anticipant la vie future du bâtiment et surtout son entretien. Le résultat? Des logements aux détails robustes (après tout, ce sont des appartements dédiés à la location), mais bien pensés, élégants, ludiques. Est-ce que cela coûte plus cher, ces cuisines dessinées sur mesure, ces électroménagers discrets, ces plans de travail en inox brossé? Pas tant que ça, répond Marie-Pascale Wellinger, une cuisine coûte 18000 CHF2. Mais elle est pensée pour durer.

Notes

 

1. Emmanuelle Borne, «Ce que le matrimoine fait à l’architecture», espazium.ch, 23.06.25

 

2. Le poste menuiserie en tant que tel s’élevait à environ 10000 CHF, auquel se sont ensuite ajoutés 3800 CHF pour le plan de travail et environ 5000 CHF pour l’électroménager.

Rénovation d’une bâtisse du 18e siècle, Saint-Prex (VD)

 

Maître d’ouvrage: Privé

 

Architecture: Teodori Wellinger, Lausanne

 

Ingénierie: Boss & Associés

 

Ingénierie feu: Bois initial

 

Livraison: 2025

 

Coûts: 1.2 mio CHF

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