L’ar­chi­tec­tu­re ar­bo­re­scen­te de Jun­ya Is­hi­ga­mi

Arc en rêve, centre d’architecture à Bordeaux, présente une exposition consacrée à Junya Ishigami, l’architecte qui s’était fait remarquer en 2008 en encerclant de serres le pavillon japonais à la Biennale de Venise.

Publikationsdatum
16-01-2014
Revision
13-10-2015

Arc en rêve a accepté de nous laisser publier le texte du critique et architecte bruxellois Koen Van Synghel, qui accompagne l’exposition. 

Un architecte étudiant les nuages. Sondant le mystère des gouttes d’eau dans l’air qui fusionnent pour former des cumulus et défient ainsi les lois de la gravité. Des nuages tels des bâtiments, ou du moins tendant à une architecture qui soit telle une lumière, tel un nuage. Un architecte disposant les poteaux dans un édifice comme s’il s’agissait d’un ciel étoilé, afin que les utilisateurs puissent se sentir eux-mêmes dans ces constellations sans cesse mouvantes tels les signes du zodiaque. La nature est une source inépuisable d’inspiration pour l’architecte japonais Junya Ishigami. Non seulement parce qu’il ouvre une fenêtre sur sa beauté vivante et ses processus naturels, mais par-dessus tout parce qu’il transpose les forces originelles cachées de la nature dans l’architecture.
Le fait que Junya Ishigami s’immerge lui-même profondément dans la physique et la thermodynamique pour comprendre comment les nuages défient la gravité est suffisant pour montrer qu’il est un architecte exceptionnel. Il l’est aussi parce que son travail témoigne d’une grande sensibilité pour l’enfant qui existe en chaque homme, et pour l’émerveillement enfantin. Entrer dans l’architecture d’Ishigami, c’est pénétrer dans le monde d’Alice au pays des merveilles.
Pour Ishigami, l’architecture est, après tout, une vaste expérimentation. Le poète et le scientifique sont tous deux présents dans sa pratique, et l’imaginaire enfantin n’est jamais loin, comme dans la Maison de la pluie et la Maison du vent. D’autre part, il crée des espaces en forme de nuages : « Il est extrêmement amusant de puiser son inspiration, concernant de nouveaux espaces et édifices, dans la silhouette des nuages. » Il existe de nombreux projets dans cette veine. Une petite maison avec vue sur un lac où descendent les oiseaux migrateurs chaque printemps. Un restaurant au sommet d’une montagne. « L’emplacement d’un édifice définit son caractère bien plus que la personnalité du bâtiment lui-même. » Une petite maison de week-end en ville, dans laquelle se déplacer entre les pièces et le jardin évoque le sentiment de se mouvoir dans une petite forêt. « Le projet envisage de nouvelles manières d’intégrer la nature dans la ville. »
Ce sont là juste quelques-uns des nombreux projets dans lesquels Ishigami en appelle à la nature comme à une image, une métaphore ou un processus pour atteindre une nouvelle forme d’architecture contemporaine. Il est constamment à la recherche de nouveaux horizons, parfois au sens littéral du terme. Par exemple, lorsqu’il se demande comment l’architecture donne une forme tangible à l’espace, il puise son inspiration dans les paysages. Et particulièrement dans la manière dont le paysage est dessiné par l’horizon et par les lignes de contour qui apparaissent entre la terre et le ciel, ou la mer et le ciel. « Si nous voulons explorer de nouveaux horizons », explique-t-il, « nous devons réfléchir à la forme de la planète elle-même. »
Ishigami a cette capacité d’utiliser vigoureusement l’examen de la planète, cette vue « cosmique » de la nature, dans des édifices qui résonnent avec la nature à plusieurs niveaux. Prenons par exemple l’espace de travail du Kanagawa Institute of Technology (KAIT) près de Tokyo. Il s’agit d’un bâtiment sans murs. L’enveloppe extérieure est en verre, et l’espace est doté d’une frontière virtuelle faite d’arbres, d’impressionnantes files de cerisiers japonais. La structure de l’édifice est constituée de 305 poteaux. Littéralement une forêt de barres d’acier. Chaque poteau est une barre solide de section rectangulaire. Chacune possède sa propre taille et ses propres proportions, méticuleusement calculées à partir de la charge présentée par le toit. Elles sont d’autre part si frêles que c’en est presque effrayant, dans la mesure où cela paraît contraire aux lois de la statique. Mais Ishigami a développé un système ingénieux en duo avec un ingénieur. Durant la construction, le bâtiment a été soumis à une telle charge que les poteaux ont commencé à pencher comme il se devait sous le poids de l’édifice plus celui, supplémentaire, de la neige sur le toit. Lorsque la charge a été enlevée, l’ensemble des 305 poteaux se sont redressés parfaitement une fois encore, si bien qu’actuellement l’ensemble du bâtiment est sous traction plus que sous pression. Cette brillante idée débouche sur le fait que la structure possède une minceur sans précédent, et qu’elle est si légère qu’elle défie réellement les lois de la gravité. Mais ce bâtiment sort du lot également en termes d’espace. Celui-ci se déploie tel un bois entre les 305 poteaux, qui semblent avoir été plantés sur le sol plus ou moins carré d’une superficie de 200 m2. Exactement comme dans un bois, on rencontre des lieux clos, tout cela dépendant de la position et de la densité des poteaux. Pourtant, l’image qu’ Ishigami avait en tête n’était pas tant la métaphore facile du bois que l’allégorie d’un ciel étoilé. De la même manière que les gens regardent/transforment les constellations stellaires totalement arbitrairement, au KAIT ils peuvent organiser leur espace librement parmi les poteaux disposés d’une manière aléatoire. Les espaces de travail peuvent s’agrandir ou s’amenuiser. Dans ce bâtiment, la croissance, la métaphore la plus évidente de la nature, est interprétée d’une manière stupéfiante.
Intégrer la nature dans l’architecture. Permettre à l’architecture d’inhaler et d’exhaler la nature. La manière radicale avec laquelle Ishigami redessine l’architecture en la reliant à la nature n’est pas seulement une nouvelle mode ou tendance. Elle le place fondamentalement au cœur de la tradition animiste japonaise dans laquelle les montagnes sont sacrées, et où en automne les cerisiers et les érables en fleurs constituent le point culminant de l’année. Mais Ishigami sait aussi élever tout cela à un niveau abstrait. En tant qu’architecte-ingénieur, il est capable de repousser les limites techniques qu’un édifice est capable d’atteindre.
Junya Ishigami (1974) a percé internationalement lorsqu’il était relativement jeune, à la biennale de Venise en 2008. Il avait mis en place une installation singulière constituée de serres autour du pavillon japonais, afin de changer subtilement son environnement. Il avait développé plusieurs constructions en verre et en acier, assisté et inspiré par le botaniste Hideaki Ohba. Ici aussi c’est en premier lieu la légèreté de la structure d’acier qui est saisissante. Mais Ishigami était par-dessus tout préoccupé par la création d’un climat spécial pour les plantes. Ohba lui avait dit qu’une augmentation de la température de deux ou trois degrés pouvait entraîner une très grande différence sur le type de plantes qui poussaient. La combinaison de plantes de serres et, assemblées d’une matière aléatoire, d’essences venues des bois, a profondément transformé le jardin autour du pavillon japonais, qui est devenu un lieu où les gens pouvaient redécouvrir la nature comme des enfants.
Radicalement novateur, bien que totalement ancré dans la tradition, Junya Ishigami incarne le paradoxe de la culture japonaise moderne, où la nature est culture et où la culture est portée en avant par la nature. Ishigami peut en fait être envisagé comme l’héritier d’une « dynastie » d’architectes qui, en passant par Kazuyo Sejima (1956) et Toyo Ito (1941), remonte au métaboliste Kiyonori Kikutake (1928-2011). Mais ce qui rend Ishigami exceptionnel est son lien avec l’innovation tant poétique que technique. Il est celui qui, plus qu’aucun autre, cherche une architecture qui dépasse les frontières constructives et se démarque de la statique au bénéfice d’une nouvelle forme de dynamique.
L’exposition présente environ 55 projets, depuis des interventions à petite échelle telles des bouteilles de verre enfermant des fleurs, jusqu’à des plans utopiques montrant des villes-paysages, et une montagne devenue un théâtre (ou n’est-ce pas plutôt le théâtre qui est devenu une montagne  ). Ishigami parfois présente ses utopies avec la naïveté de dessins d’enfants. C’est non seulement désarmant, mais en même temps cela évoque puissamment son attitude humaniste, sa quête d’une architecture qui améliore la vie de tous les jours. Quand, dans « Forêt et Ville », il propose de ressentir une proximité avec les arbres, suffisamment pour transformer un paysage urbain en un bois, il suggère simultanément un changement vers un habitat plus compact. En même temps, dans ses « Etudes de baignoires », il soulève la question des moyens possibles pour rendre la vie des tous les jours « plus confortable ». Non pas en termes de confort gratuit, mais avec cette question fondamentale en tête : « L’architecture actuelle devrait-elle explorer de nouvelles manières de vivre ? »
En termes concrets, cela prend la forme de sa vision de la maison individuelle. En concevant celle-ci d’une manière plus compacte, Ishigami libère l’espace. Il couvre cette « tranche de nature », ainsi qu’il la nomme, ce jardin, avec du verre afin que naisse un climat dedans-dehors. Il réduit la maison elle-même, d’une manière minimale, à une sorte de meuble vertical, si bien que chaque pièce est presque par définition une partie du « jardin » environnant. Selon Junya Ishigami, vivre avec le jardin, avec la nature, crée les conditions pour un mode de vie plus complet et satisfaisant.
Cette attention et ce soin portés à la nature, le désir de créer un espace pour ses processus merveilleux et complexes, s’expriment dans presque toutes les œuvres de l’exposition.
En prenant systématiquement la nature pour fondement métaphysique de son architecture, et en développant méticuleusement ceci dans ses projets à la fois réels et utopiques, Junya Ishigami a, en quelques années seulement, non seulement fait progresser la recherche fondamentale, mais en même temps également ouvert la voie à une architecture possible pour le futur.

Koen Van Synghel, architecte et critique, Bruxelles
Traduction Delphine Costedoat

 

 

Junya Ishigami – petit? grand? l'espace infini de l'architecture

Jusqu'au 27 avril
arc en rêve, Bordeaux 
www.arcenreve.com

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