Les dé­mons­tra­ti­ons dé­mi­ur­gi­ques de Chris­ti­an Ke­rez

C’est assis calmement au cœur de son Incidental Space, que Christian Kerez nous accueille. Le ton est calme, presque religieux, la voix est douce, les paroles précises: «cette réalisation ne véhicule pas de message, aucune fonction ne lui est attribuée. Ce n’est pas un objet de démonstration. Incidental Space offre aux visiteurs une expérience spatiale». 

Publikationsdatum
16-06-2016
Revision
24-07-2016
Cedric van der Poel
Codirecteur d'espazium.ch, espace numérique des éditions pour la culture du bâti

Démonstration 1 – L’espace architectural

De démonstration, il est pourtant question. Celle, tout d’abord, de l’obsession de Christian Kerez pour l’«espace architectural». Première entrée de son glossaire paru dans le n°182 d’El Croquis1, «élément de résistance» affirmant «l’intégrité» de la discipline face aux influences et idéologies extérieures, l’espace architectural est pour Kerez le point de départ et de convergence de toutes les idées déployées lors d’un processus de conception. Grande météorite blanche atterrie au milieu du pavillon suisse construit en 1952 par Bruno Giacometti, frère cadet du célèbre artiste,  Incidental Space s’inscrit – comme les projets de musées que l’architecte zurichois développe à Guangzhou en Chine – dans la recherche d’un espace peu défini et qui bouleverse notre système référentiel. Depuis l’extérieur, c’est un objet énigmatique en béton blanc qui éveille les sens. La main est indubitablement attirée par les parois lisses ou rugueuses de ce nuage posé délicatement sur son socle en bois. L’œil en cherche les limites et les entrées. Telle un zograscope, une ouverture sur le côté permet à ceux qui ne peuvent ou ne veulent s’y aventurer de contempler les entrailles de l’objet2. De l’intérieur, c’est une explosion d’aspérités, de plis et de replis, de formes «tourbillonnaires qui se nourrissent de nouvelles turbulences»3. Playground pour les enfants, symbole de la matrice originelle, lieux sacré ou organique pour d’autres, l’espace labyrinthique intérieur laisse aux visiteurs une totale liberté interprétative. L’exposition d’architecture devient par le medium même de l’architecture une troublante expérience spatiale.

Démonstration 2 – Le savoir-faire de l’ETHZ

Aucun programme, croquis, ni référence n'est à l’origine de la forme de la réalisation du Pavillon Suisse. Si elle a émergé «par hasard», elle est surtout le résultat d’un processus de conception complexe guidé par une équipe interdisciplinaire réunissant architectes, ingénieurs civils, spécialistes de la conception assistée par ordinateur (CAO), mathématiciens, historiens de l’art et artistes. Plus de 300 maquettes creuses ont été produites en moulant dans du plâtre différents matériaux chiffonnés aléatoirement. La maquette choisie a ensuite été digitalisée par un scanner optique et par tomographie. L’image 3D agrandie a été retravaillée pour que l’espace architectural puisse être praticable et expérimenté. Les éléments de coffrages – réalisés par fraisage CNC et impression 3D pour les parties les plus complexes – ont ensuite été envoyés à Venise où la structure a pris sa configuration finale après un mois de montage. En déployant une telle technicité, Kerez se place en démiurge affirmant un contrôle total sur le hasard et la forme libre. Il s’offre dans le cadre de cette Biennale un pur espace d’expérimentation.

Démonstration 3 – Le cynisme helvétique

Alors que la grande majorité des pavillons nationaux présentent des expositions qui s’ancrent plus ou moins bien et intelligemment dans la thématique choisie par Alejandro Aravena, le pavillon suisse, soutenu par l’organe de diplomatie culturelle de la Confédération, s’en détache clairement. Pour Kerez, sa création serait l’équivalent de l’échelle sur laquelle est perchée Maria Reiche sur l’affiche de l’événement. N’ayant pas les ressources financières nécessaires pour louer un avion afin d’étudier les géoglyphes de Nazca au Pérou depuis le ciel, l’archéologue allemande s’est équipée d’une échelle. Du haut de cette dernière, elle percevait les animaux représentés par les Nazcas. Par analogie, Incidental Space permettrait donc de changer la perception spatiale et architecturale du visiteur… Mais Kerez semble ignorer le message principal qu’a voulu véhiculer le curateur chilien avec cette affiche: l’inventivité et la créativité peuvent permettre de contourner et de dépasser les contraintes, qu'elles soient économiques, juridiques ou matérielles. La réponse est peut-être à chercher dans le double sens du terme ambigu du titre du pavillon suisse. La définition la plus simple et communément acceptée d’incidental, selon le merriam-webster dictionary, véhicule la notion de «secondaire», «d’accessoire»4. L’œuvre de Sandra Oehy – également professeur en architecture et urbanisme à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich – et de Christian Kerez serait donc un espace secondaire. Se mettant en marge de la manifestation, jusque dans le titre à double sens de sa réalisation, l'architecte zurichois revendique, tel un Diogène de Sinope vivant dans son amphore, un anticonformisme, une liberté individuelle et une volonté de retourner à la nature même de l’architecture, l’espace. Ce geste, contextuellement subversif, peut être salué dans une belle biennale mais qui prend malheureusement peu de risques. Il peut aussi être lu comme la version contemporaine du cynisme: celui d’une Suisse qui, incrédule envers les attentions et la nécessité d’un «report from the front», expose de manière ostentatoire sa richesse, son savoir-faire technologique et son étanchéité aux problèmes qui l’entourent.


Notes

1. Architectural space: «The term «architectural space» seems at first to be purely tautologica, since architecture is itself defined by physically built space. But architecture is, for the most part, built without any specific intentions regarding the space beyond an awareness of the three-dimensionnal quality of space. In this sensé, the term «architecture space» becomes an element of résistance. It insists on the integrity of the discipline of architecture, which can be influenced from outside but will never be deduced from there. It defends the idea of architectural space on behalf of those who might wish to use it and expérience it against any fast réception of a picturesque or idelogical projection. It insists on the media of architecture against all other perceptions.
Certain aspects in architecutre such as the client’s brief or the plot, sustainability or poverty are only arbitrary points of departure, merely parameters to reveal the expérience of architectural space, an expérience that is not possible in any other media. This experience is no longer the result of many other inluences but becomes the point of departure and focal point for all thoughts during each design process. in El Croquis n°182, 2016

2. Incidental SpaceA Project by Christian Kerez, in ARCH+ 51, p. 15

3. Certaines de ses qualités ont été identifiées par Wölfflin comme des traits matériels du Baroque. Gilles Deleuze, Le pli. Leibniz et le baroque, Paris, les Editions de Minuit, p. 7

4. http://www.merriam-webster.com/dictionary/incidental

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