Con­cours ti AMO

Organiser un concours, c’est poser les conditions d’un débat autour du projet, qu’il soit urbain, architectural, d’ingénierie ou de paysage. Pourtant, certains assistants à maîtrise d’ouvrage (AMO) s’affranchissent parfois des cadres réglementaires des procédures, et transforment ainsi les conditions de ce débat. Un phénomène ténu, mais qui interroge.

Data di pubblicazione
08-07-2026

Certains font plus de bruit que d’autres. Mais, en général, tout concours fait débat. Les milliers d’heures accumulées par les bureaux – en tant que participants ou jurys – ne produisent pas uniquement de futurs artefacts bâtis: elles font évoluer collectivement les pratiques professionnelles sur une multitude d’enjeux. Mais si le concours organise le débat, qui organise le concours?

De l’élaboration du cahier des charges à l’exposition des résultats, en passant par l’établissement du planning, du budget, ou encore du casting du jury, l’organisation de concours ou de mandats d’étude parallèles (MEP) représente un investissement conséquent, pour lesquels les maîtres d’ouvrages publics font majoritairement appel à un assistant à maîtrise d’ouvrage (AMO). Et parmi eux, quelques-uns réduisent le débat à une affaire logistique.

AMO concours, qui es-tu?

N’importe qui possédant un terrain, avec ou sans construction, peut organiser un concours pour trouver son mandataire. Les concours privés existent, quoique plus discrets. Mais ce sont ceux soumis aux marchés publics qui ont contribué à fixer le standard que l’on retrouve dans tout cahier des charges (enjeux et situation, clauses réglementaires, etc.). Sur une soixantaine de procédures romandes recensées en 20251, une large majorité des maîtres d’ouvrage en ont externalisé l’organisation, y compris des communes dotées de services qui pourraient s’avérer compétents en la matière. Car organiser un concours, a fortiori un «bon concours», est chronophage. Or au lieu d’être un point de départ, son organisation arrive bien souvent en bout de chaîne du rétroplanning, contraint par une rentrée scolaire ou une échéance politique. Le maître d’ouvrage cherche alors un organisateur qualifié, mais surtout capable d’accomplir en quelques semaines ce qui demanderait des mois.

L’organisation d’un concours se doit d’être à la fois «l’introspection de la maîtrise d’ouvrage et un travail de prospective», souligne Gabriela Marcovecchio, une architecte-urbaniste qui a organisé de nombreuses mises en concurrences2. Les enjeux doivent être identifiés, clarifiés et synthétisés bien en amont, faute de quoi un cahier des charges trop prescriptif ou, à l’inverse, imprécis se répercutera sur la qualité des projets rendus, voire sur leur mise en œuvre par la suite. Appelé·e comme conseiller sur le choix et le calibrage de la procédure, l’organisateur·rice peut aussi se voir chargé de l’élaboration du budget – exercice qui ne devrait pas se réduire à la transcription rigide d’une décision communale, mais reposer sur une étude de faisabilité complète, en adéquation avec les futurs coûts de l’ouvrage. À cela s’ajoutent les tours de table avec des spécialistes, divers services, et surtout les membres du jury, dont les signatures confortent la probité d’une procédure transparente au service de la maîtrise d’ouvrage comme du respect du travail des concurrents.

Pourtant, derrière ces trois lettres A.M.O., deux visions du métier coexistent: l’une, procédurière, applique les règles, coche les cases et livre clé en main; l’autre, scrupuleuse, fait de l’organisation un acte de médiation entre maîtrise d’ouvrage et potentiels mandataires. Entre les deux naviguent une variété de profils d’organisateurs dont les pratiques interrogent, régulièrement pointées du doigt par l’Observatoire des marchés publics romands (OMPr) et la Commission genevoise des concours et des appels d’offres (CCAO)3: choix de procédures inadaptées, prix et indemnités sous-évalués, ou encore, délais de rendus réduits; auxquels peuvent s’ajouter le manque de qualification de certains jurys ainsi que le rôle des expert·es – de plus en plus nombreux sur certains projets. Un communiqué de la FAS Romandie publié à l’automne 20254 va plus loin, et interpelle quant aux procédures non certifiées SIA, organisées par des «bureaux de type BAMO, autoproclamés spécialistes en marchés publics, mais qui n’ont pas de culture architecturale, une sensibilité inexistante à la qualité, aucune conscience des préoccupations et des enjeux actuels». S’ils ne représentent pas la majorité, leur présence n’en est pas sans effets.

Petite archéologie d’une «boîte de conseil»

Face à des signaux faibles, difficilement quantifiables, l’exemple d’une boîte de conseil au nom de félin, active en Suisse romande depuis les années 2010 est parlant. Sur son site internet, celle-ci propose une multitude de services: analyse immobilière, direction de travaux, formation, mais aussi un outil d’automatisation des appels d’offres invitant les maîtres d’ouvrage à «se détendre» pendant que la machine fait le travail. Si l’on peut se réjouir que l’outil ne concerne pas (encore) les concours et mandats d’étude parallèles (MEP), mais seulement les appels d’offres techniques (services d’ingénieurs par exemple ou marchés publics de travaux et fournitures), le processus trahit une certaine recherche du moindre effort. Ailleurs sur leur site, l’onglet des références dénombre environ 45 mises en concurrence, dont une trentaine identifiables5. Parmi elles, seules 13 sont estampillées du certificat de la SIA, toutes des concours, à l’exception d’un MEP. En revanche, sur les 17 procédures non certifiées, toutes sont des MEP, dont au moins six ont reçu le fatal smiley rouge ou orange de l’OMPr ou de la CCAO genevoise, et seules trois un smiley vert.

Plus illustratif que représentatif, cet échantillonnage éclaire un glissement général, parmi les organisateurs, d’une procédure standard vers une formule «à la carte» par l’hybridation des procédures. Notamment par les communes: que ce soit pour la réalisation du complexe scolaire à Echandens (VD, 2022), la rénovation et extension du groupe scolaire de Versoix (GE, 2024), ou encore la (re)construction du site de la Fondation Echaud à Cugy (VD), toutes ont été organisées sous un format alliant concours anonyme au premier tour et MEP non anonyme au second, soit une hybridation aux logiques antagonistes. Le concours anonyme suppose en effet un programme suffisamment défini pour permettre la juste comparaison entre rendus concurrents, tandis que le MEP est précisément mobilisé lorsque le programme ne peut être que partiellement délimité en raison de la complexité du projet. Cette contradiction révèle alors des motivations situées entre la volonté de faire du concours un dispositif exploratoire et de sélection, et l’utilisation du MEP comme variable d’ajustement. Ainsi pour le MEP «Cœur de cité» à Meyrin (2019-2020, remportée par une jeune équipe), la chargée de projet défendait la formule au motif qu’elle permettait de choisir sur la base d’un projet plutôt que d’un profil de bureau6.

Si ces procédures hybrides, qui allient concours ouvert et MEP, sont relativement récentes, elles sont apparues dans une période traversée par plusieurs débats. En 2020, la baisse continue des concours ouverts depuis 2015 suscitait des inquiétudes en ceci qu’elle restreignait les possibilités pour les jeunes architectes d’accéder à la commande publique, ces derniers ne disposant généralement pas des références nécessaires pour participer aux procédures sélectives. Parallèlement, la critique de jurys composés des «mêmes personnes» qui couronneraient toujours les «mêmes bureaux» revenait régulièrement7. Les intérêts des maîtres d’ouvrage comme des architectes semblaient alors converger autour de nouvelles propositions pour faire évoluer les formats de mise en concurrence, un renouvellement depuis la pratique à même de questionner l’application des règlements SIA. Telles que conçues/pensées, les réglementations SIA 142 (concours) et SIA 143 (MEP) ne sont en effet pas compatibles entre elles, notamment du fait qu’elles relèvent de logiques de rétribution différentes, avec d’un côté un système de classements et de prix, et de l’autre, un calcul d’indemnités. Or, ces procédures hybrides, organisées avec un premier tour sélectif en concours anonyme où seules les équipes atteignant la phase MEP sont rémunérées rompent avec le principe de proportionnalité entre l’investissement demandé et la rétribution des participants.

Arranger les procédures

Les «bureaux de type BAMO» se sont engouffrés avec un certain opportunisme au croisement de plusieurs attentes, qui touchent à l’élargissement de l’accès aux concours et à l’adaptation des procédures, en proposant des formules «sur mesure» au risque de dénaturer les fondements d’équité des deux procédures. Si le phénomène reste à ce stade ténu, il semble se concentrer au sein de quelques profils d’organisateurs qui agitent le débat tout en refusant d’y prendre part8. Ces procédures hybrides, arrangées, inquiètent par le risque d’appauvrissement collectif qu’elles représentent (augmentation des attentes des maîtres d’ouvrage, nivellement vers le bas des rémunérations), mais elles révèlent peut-être aussi un besoin d’évolution des règlements SIA.

Faut-il pour autant décourager les initiatives portées par les maîtres d’ouvrage au risque de quelques entorses aux règlements SIA? Peut-être pas, car le contexte n’est pas favorable aux mises en concurrence SIA 142/143. Alors que la qualité des concours et MEP s’améliore d’année en année, leur nombre a sensiblement reculé en 2025, au profit des appels d’offres9. Par ailleurs, d’autres projets pourraient sortir de ce contingent: récemment, la Direction générale des immeubles et du patrimoine vaudoise (DGIP) aurait décidé d’adjuger désormais les transformations de bâtiments uniquement par appel d’offre. Le règlement SIA 144, désormais bien encadré, est devenu le principal concurrent des procédures SIA 142 et SIA 143, avec le risque de fragiliser la culture compétitive concentrée sur le projet.

Notes

 

1  Recensement effectué par la rédaction, pour le suivi des résultats, à partir de la base de données competitions.espazium.ch.

 

2  Gabriela Marcovecchio, «Des conclaves et des profanes – la participation et la transparence dans les concours», espazium, 17.03.2025.

 

3  ompr.ch / ge.sia.ch/ccao

 

4  bsa-fas.ch/it/a/1393-qualite-des-concours-et-marches-publics

 

5  Soit les procédures pour lesquelles un cahier des charges, un rapport de jury et/ou une fiche d’évaluation OMPr/CCAO sont disponibles.

 

6  Voir «Concours en Suisse romande : inventaire et pistes de renouvellement», Marc Frochaux, TRACÉS 1/2021.

 

7  Voir par exemple : «Concours d’architecture : toujours les mêmes ?», Théo Allegrezza, Tribune de Genève, 24.11.2020.

 

8  En référence aux avis de l’OMPr, pour lesquels il n’y a pas eu de réponse de la part du maître d’ouvrage ou de l’organisateur.

 

9  En 2025, les appels d’offres représentent 85 % des procédures analysées par l’OMPr, les concours 12 %, les MEP 3 %.

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