[La pho­to­gra­phie d’ar­chi­tec­ture] pro­voque d’im­menses dé­cep­tions*

un carnet de route de Pierre Frey, #4

Dans cette quatrième contribution à son Carnet de route, Pierre Frey évoque, à partir d’un texte de Fernand Pouillon, l’influence de la photographie sur l’architecture et l’évolution «impitoyable» de la photographie d’architecture.

Date de publication
28-08-2019

«L’illustration du livre d’architecture appartient aujourd’hui aux photographes. Les revues contemporaines, qui disposent cependant des dessins originaux des architectes et des ingénieurs, répugnent à cette représentation didactique et lui préfèrent la photographie. L’œuvre photogénique, soit dans son détail, soit dans son ensemble, apparaît souvent supérieure à l’œuvre tout court (celle-ci procure aux visiteurs des joies véritables, tandis que la première provoque d’immenses déceptions).

Le film, dans ce domaine, a la qualité de franchise. Le photographe détient un pouvoir magique que la caméra détruit. Le cliché est figé dans sa forme voulue, son éclairage choisi avec soin. La qualité déformante de l’objectif en donne une vision surnaturelle. A la profondeur, l’artiste averti substitue un procédé mécanique. Combien d’œuvres d’art de tous les temps ont bénéficié de cet apport, combien d’autres ont souffert du formalisme photographique !

Pour ma part, j’ai gardé la nostalgie de la représentation graphique dans sa convention immuable. Le dessin ou la gravure figurant les édifices en plan, coupe ou géométral, dans leurs volumes, proportions et échelles, ont permis durant les quelques derniers siècles d’exercer l’œil du spécialiste et des amateurs et, ainsi, d’éviter les lourdes erreurs contemporaines où le maître de l’ouvrage, peu familiarisé avec ce genre d’écriture, accepte n’importe quoi de n’importe qui.

Le livre d’architecture imprimé dès la fin du 15e siècle instruisit des générations de grands clients. Il permit la manifestation du talent véritable. Une des causes de la déchéance de notre époque dans le choix des projets est que le maître de l’édifice, incapable d’analyser et de comprendre un dessin, se repose sur le verbe du spécialiste en architecture. Rêves et réalités s’expriment à lui par le langage plus ou moins adroit de son technicien. Ce dernier n’est plus contrôlé ni critiqué. Le client mineur dans l’art de bâtir est devenu mineur dans l’art d’apprécier. Il a perdu tous ses privilèges. C’est en partie à la décadence, puis à la disparition du livre d’architecture formel que nous devons la déchéance du maître de l’édifice, de celui qui commande, exige et paie. Certains n’accepteront pas ma thèse pour maintes raisons. Il peuvent arguer que la suprématie toujours grandissante des spécialistes est un bien, que le client est un bâtard ou un lourdaud incapable comprendre.
A qui la faute ? »

 

Près de 60 ans après que Pouillon a rédigé ce texte, le mécanisme qu’il décrit de manière quasi prophétique a déployé tous ses effets et ce de la manière la plus durable qui soit. La dérive a commencé par la propagande du mouvement moderne qui s’est emparé de la photographie pour faire connaître ses réalisations et imposer ses modèles. L’art de la prise de vue, du cadrage, ou encore de la retouche ont fabriqué un « moderne » idéologiquement immaculé, propre à faire des émules et à gagner des disciples. Philip Johnson et le Moma ont été d’efficaces vecteurs de ce développement. La confusion s’est épaissie avec l’arrivée de l’informatique et le développement des logiciels «what you see is what you get» qui ont donné à l’image de synthèse produite à l’écran une valeur renforcée et une dimension fétichiste. Dès lors, bon nombre d’architectes n’ont eu de cesse d’édifier ce qu’ils avaient vu sur leurs écrans et surtout de faire coïncider les deux images jusqu’à leur totale fusion. L’architecture, cette subtile et curieuse matière de la négociation entre le maître d’œuvre et le maître d’ouvrage, était phagocytée par sa propre image «Dérision d’un vrai lui-même dérisoire, réduit à son squelette frauduleusement authentifié» (Georges Perec, Penser-classer, 1985).

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Ces circonstances, sommairement synthétisées ici, placent les photographes d’architecture devant une énigme. Il leur faut mobiliser des ressources inédites et clairement extérieures au champ spécifique de leur pratique. De techniciens qu’ils étaient, ils se sont d’abord revendiqués artistes; mais c’est désormais en philosophes qu’il leur appartient de se révéler, en critiques, en stratèges ou en polémologues. Ou alors, ils doivent charger leur regard d’émotions qu’ils seraient prêts à partager. Ce nouveau degré d’exigences constitue un défi impitoyable et balaie sans état d’âme les démarches incertaines, quel que soit leur niveau de sophistication technique.

Relevant ce défi, Serge Fruehauf1s’est fait remarquer récemment de manière brillante pour ses collections pour ainsi dire entomologiques d’aberrations architecturales. La méthode est cumulative, il y a chez lui du Boltanski ou du Sophie Calle dans l’empilement ad absurdum de banalités de notre environnement construit.

S’agissant de Fernand Pouillon, prétexte à ce «Carnet de route», son œuvre affronte les obturateurs, aujourd’hui plus que jamais. Au Mucem de Marseille, Stéphane Couturier se confronte explicitement au texte de Fernand Pouillon sur la photographie et en tire des conséquences; il apporte, par ses images des architectures de Pouillon, une véritable valeur ajoutée2. Aux rencontres d’Arles3 et dès le 10 octobre au FRAC-Centre à Orléans, Daphné Bengoa a son cœur «sur la main» dans une série de portraits qu’elle livre comme un témoignage de la vie qu’abritent les architectures de Fernand Pouillon. L’artiste renonce aux artifices tendant à créer la « vision surnaturelle » évoquée ci-dessus et met à profit la relation particulière que l’appareil Rolleiflex permet d’établir entre elle et son sujet. Ce faisant, elle marche dans les pas de Pierre Bourdieu qui s’en était expliqué en son temps3.

Enfin, en contre-point, et parce que «dessiner c’est voir et voir c’est savoir», les croquis de Bernard Gachet nous ramènent à la chose même que l’on nommait (?) architecture. Elle se conçoit et se lit en coupes, en plans, en élévations, en autant de ces d’éléments que Fernand Pouillon articulait dans ses compositions. En autant de tout et de parties qui «procurent des joies véritables».

Notes

 

* Ce texte sans titre, signé Fernand Pouillon est curieusement inséré à la rubrique « Table » [des matières] de l’ouvrage « Les Baux de Provence » publié en 1960 (tirage 250 exemplaires) et qui s’ouvre sur une monographie historique signée France Arudy et présente les planches dessinées du village des Baux de Provence. Il a de ce fait passé largement inaperçu des spécialistes. Le photographe Stéphane Couturier s’y réfère de manière circonstanciée sur son site internet.

 

1. Serge Fruehauf, «Extra Normal», Scheidegger & Spiess

 

2. Dans le cadre de l’exposition du Mucem, à la Galerie de la mediterranée, «Connectivités».

 

3. Dans l’exposition «Bâtir à hauteur d’hommes, Fernand Pouillon et l’Algérie»

 

4. Pierre Bourdieu. Images d’Algérie. Une affinité élective, Actes Sud, Paris 2003.

Les carnets de route de Pierre Frey

 

Cette chronique, qui se déploie à l’occasion d’une recherche sur Fernand Pouillon, se propose de livrer des résultats intermédiaires et collatéraux: textes et contextes, images, films, bandes sonores viendront peu à peu en meubler les rayons.

 

#1 Ar­chi­tec­tures al­gé­riennes et alen­tour

#2 «Je promettrai à ton Crésus la lune en pierre»

#3 S’agit-il de délibérer, la cour en conseillers foisonne…*

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