«Je pro­met­trai à ton Cré­sus la lune en pierre»*

Sur les traces de Fernand Pouillon, de la carrière provençale de Fontvieille aux cités d’Alger

Date de publication
20-03-2019
Revision
21-03-2019

Pour le plus grand nombre, Fernand Pouillon, l’auteur du roman Les Pierres sauvages, est l’homme de la pierre dans  – l’architecture du 20e siècle, alors que pour lui, « le choix du matériau importe peu1 ».
Ce pragmatique surdoué, ce travailleur acharné en apportera des preuves nom-breuses sur ses chantiers algériens, entre 1953 et 1984. Son entrée en matière dans ce pays, ce furent quatre cités en pierre, mais il s’en faut de beaucoup pour que la partie soit le tout. On y rencontre aussi des constructions industrielles expérimentales en acier, des hôtels, des équipements publics : cités universitaires, mairies, abattoirs, etc., où se déclinent toutes les variétés de la maçonnerie et du béton armé. Pour Fernand Pouillon, le chantier est le lieu où le maître d’œuvre « caresse le bâtiment »2 et si les matériaux y jouent un rôle considérable, ils ne sont pas l’essentiel. Dans son architecture, c’est la composition qui importe avant tout. Si l’on considère par exemple Diar es Saada, la première, la plus célèbre et à la fois la plus « française » de ses cités algéroises, et qu’on la compare à la Cité universitaire Aïn El Bey à Constantine, réalisée 25 années plus tard, ce qui frappe, c’est la même maîtrise des volumes, des vides et des pleins, de l’échelle. C’est le même cheminement qui jamais ne lasse l’œil et procure au marcheur, à l’usager, cet incomparable sentiment de confort vécu que peut procurer l’architecture. À Saada, cette impression est magnifiée par la pierre de taille des façades alors qu’à Aïn El Bey, l’émotion spatiale n’est en rien altérée par la maçonnerie de ciment ; il se confirme in abstentia, que « le matériau importe peu ». Dans la mesure où il est question ici de la pierre comme matériau de construction et des cités édifiées par Pouillon à Alger et à Oran, nous avons choisi de vous faire cheminer parmi nos hypothèses à ce sujet et de vous exposer quelques faits avérés qui les fondent.

Au commencement, la carrière

Celle de Fontvieille, dont est issue la pierre des Arènes et du Palais de Constantin à Arles ou celle de l’abbaye de Montmajour, a fourni à peu de choses près toute la pierre des cités algériennes de Pouillon. L’architecte était familier de cette pierre par culture marseillaise et provençale ainsi que par son expérience aixoise. Mais cette intimité ne peut suffire à expliquer le cheminement du matériau supposé avoir voyagé dans ses malles. Surtout si l’on observe en passant que les Romains, qui ont énormément construit en Afrique du Nord, l’ont fait toujours avec la ressource locale, comme en témoignent les nombreuses carrières qui voisinent avec les sites archéologiques. Qui étudie une cathédrale gothique doit savoir où, en amont, se situent les carrières dont on a tiré le matériau. Pouillon en est très conscient, il l’évoque dans son roman à propos du chantier de l’abbaye du Thoronet. Si bien que notre première hypothèse est que la volonté du maître d’œuvre n’est pas la raison principale qui l’a conduit à choisir la pierre de Fontvieille pour l’édification des cités d’Alger. Pour l’épisode qui nous intéresse ici, 1945 et la reconstruction constituent un premier repère. Si, en 1900, la production annuelle des carrières françaises s’élevait à 1 200 000 m3, celle-ci était tombée en 1937 à 150 000 m3. Deux facteurs concourent à cet état de fait :

  •     L’énorme consommation de main-d’œuvre nécessaire à l’extraction et au conditionnement des pierres taillées : en 1945, on doit compter en moyenne 50 heures pour extraire 1 m3 ;
  •     L’essor phénoménal du béton armé au 20e siècle.

Gains de productivité

Mais l’économie de la reconstruction d’après-guerre, avec son cortège de res-tri-ctions et de priorités, c’est aussi un regain d’intérêt pour les matériaux littéralement « contre-conjoncturels », dé-lais-sés en période d’eu-phorie, tels que la pierre. C’est notre deuxième hypothèse : l’ingénieux carrier Paul Marcerou, pro-priétaire de plusieurs carrières en Provence, dont Fontvieille, tire parti de cette conjoncture pour mécaniser et moderniser son industrie. Ce fils et petit-fils de maîtres tailleurs de pierre avait dès 1935 initié la mécanisation des opérations de taille en carrière. Les circonstances de l’après-guerre lui ouvrent l’accès à des financements publics. Marcerou fait fabriquer plusieurs séries de machines qu’il expérimente et met en œuvre dans ses carrières. Les prêts publics consentis sont insuffisants, les gains de productivité n’en sont pas moins appréciables et rendent possible la fourniture en pierres pré-taillées des chantiers de Pouillon, sur le Vieux-Port de Marseille en particulier. Le carreau3 est désormais à ciel ouvert. La machine permet de débiter un matériau standardisé, l’entre-axe de l’engin qui porte les lames est de 33 cm, c’est l’épaisseur des murs à la cité Climat de France comme sur les autres chantiers.

Recherche de débouchés

En 1952, la production est largement opérationnelle, mais le carrier est en faillite. L’acquéreur est un riche et influent Pied-noir, Georges Blachette, le Crésus qu’évoque notre titre. Peu après ce rachat, en avril 1953, en protagoniste essentiel, parlementaire influent, patron de presse à Alger, Blachette stimule et promeut énergiquement la candidature de Jacques Chevallier à la mairie d’Alger4. Cet homme politique est un libéral acquis aux idées sociales de l’Eglise catholique. Il fait campagne et se fait élire sur un programme massif de construction de logements, y compris pour la population musulmane. Il envisage ce projet comme un moyen d’empêcher la « guerre civile ». Ces circonstances induisent le raisonnement suivant lequel Blachette aurait acquis une entreprise modernisée grâce à l’argent public et serait par conséquent motivé à lui procurer des débouchés. La pierre qu’il extrait, lui et ses partenaires sont en mesure en effet de la transporter. La « balance commerciale » entre l’Algérie française et la métropole étant ce qu’elle est, les bateaux naviguent la route nord-sud souvent à vide. Notre troisième hypothèse serait donc que le pragmatique Pouillon, habité par la rage de bâtir, se profile à Alger comme l’homme providentiel qui permettra à la fois à Jacques Chevallier de mettre en œuvre la politique de logement promise et à Georges Blachette de créer des débouchés de nature à rentabiliser son investissement dans la pierre de Provence. De fait, la demande algéroise en pierre de Fontvieille sera soutenue. Elle le sera tant et si bien que les procès-verbaux des chantiers algérois5 regorgent de rapports d’incidents de fourniture. La qualité n’est pas au rendez-vous et des épaufrures6 sont constatées. La chaîne logistique entre Fontvieille et les hauteurs d’Alger est difficile, la pierre est un matériau fragile. Les blocs pré-taillés avec une tolérance de 2 mm sont conditionnés dans des emballages dont on apprend qu’ils doivent être retournés. Ils sont chargés sur des camions et acheminés au port de Martigues, déchargés à Alger où leur stockage et leur transport ne sont pas sans causer bien des problèmes.

La pierre, un matériau fragile

Notre quatrième hypothèse interroge cette longue chaîne d’approvisionnement et se demande si sa maîtrise et le profit qui pouvait en être tiré reposaient sur une véritable rationalité économique ou si au contraire elle n’était qu’une expression sophistiquée des anomalies dont sut profiter l’économie pied-noir. À Alger, la pierre de Provence est perçue à tout le moins comme une curiosité. Elle y est appelée la pierre qui pleure ; certains prétendent qu’elle aurait rendu de l’eau. On sait la minutieuse attention que Pouillon porte à la construction et aux métiers du bâtiment, elle nous autorise à exclure absolument l’idée d’une mise en œuvre inadéquate du matériau ; eût-elle été constatée, que le maître d’œuvre y aurait immédiatement mis bon ordre. L’unique occurrence où les procès-verbaux des chantiers des cités algéroises évoquent des problèmes d’humidité se rapporte à des questions de condensation, dont une enquête documentée établit qu’ils sont observés dans des cas de très forte surpopulation des locaux.7

Le meilleur joint, c’est celui qui n’existe pas

Enfin, une cinquième hypothèse mé-rite d’être soulevée. Elle relève de la stéréotomie et des métiers de la pierre. C’est la question des joints, de l’idée que l’architecte s’en faisait ; celle de savoir si le meilleur joint, c’est celui qui n’existe pas. Les procès-verbaux démontrent que le joint fait problème.8 On y apprend que diverses solutions sont envisagées, que celles adoptées à Aix-en-Provence sont essayées, mais que les ingrédients d’origine locale, la chaux en particulier, ne sont pas toujours adaptés. À telle enseigne que l’idée s’impose que le joint est au fond un pis-aller dont le bâtisseur aimerait se passer. Or cette question, Pouillon l’a envisagée assez précisément dans Les Pierres sauvages. On peut y lire que le cellérier9 a fait établir des échantillons des différents types de pose dont un « joint à sec, c’est-à-dire sans mortier (…) classique dans l’Antiquité »10. Dans son évaluation de l’échantillon, le maître d’œuvre établit une hiérarchie, elle servira à connoter les espaces de l’abbaye en fonction de la finesse de la mise en œuvre de la pierre, donc des joints. La partie la plus noble sera exécutée à joints vifs. « Cette pose, ma pose, dispensera le luxe dans la pauvreté. »11


Notes

* Fernand Pouillon, Mémoires d’un architecte, Paris, Seuil, 1968, p. 176.
1. Ibidem, p. 174.
2. Fernand Pouillon, Mon ambition, Paris, Linteau, 2011.
3. Plateau horizontal formé par l’avancée progressive des fronts.
4. Alain Herberth, Jacques Chevallier, les fidélités successives du dernier maire d’Alger, Paris, L’Harmattan, 2018.
5. PV de chantier des cités algéroises, exemplaire personnel du maire d’Alger, bibliothèque du centre diocésain Les Glycines, Alger.
6. PV des séances du 08/12/1953, 05/01/1954, 12/01/1954, 10/11/1954 spécialement.
7. PV de chantier, séance du 14/02/1956.
8. Séances du 19/01/1954, 01/02/1954 spécialement.
9. Religieux chargé de l’approvisionnement du cellier, de la nourriture et des dépenses de la communauté.
10. Fernand Pouillon, Les Pierres sauvages, Paris, Seuil, 1964, p. 70.
11. Ibidem, p. 71.

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