Fer­nand Pouillon, digne hé­ri­tier d’une tra­di­tion ou pré­cur­seur d’une mode?

Les carnets de route de Pierre Frey #6

La culture architecturale et constructive de Fernand Pouillon est imprégnée de l’attention à l’architecture vernaculaire du bassin méditerranéen. Ce pragmatique radical ne se contente pas de déployer ses ensembles hôteliers ou d’habitation en un enchaînement de tableaux successifs «pittoresques», édifiés pour le confort visuel et émotionnel des êtres humains appelés à les parcourir. Il les «façonne par les contraintes», leur donne une inscription contextuelle et les bâti pour répondre passivement aux conditions climatiques: soleil, vent, humidité, chaleur. Pouillon s’inscrit dans une tradition hautement revendiquée de bâtisseurs professionnels, qu’il fait remonter à Saint-Bernard de Clairvaux, mais sa démarche concrète est analogue à celle des bâtisseurs vernaculaires qui ont accumulé au fil des générations règles et techniques pour optimiser la relation entre les ressources disponibles et le résultat espéré. 

Date de publication
27-03-2020

Avant d’apporter quelques illustrations à ce propos, il est intéressant de rappeler ce que Pouillon disait le 28 avril 1969 à Tipaza sur le chantier du village touristique de la Corne d’Or. Au journaliste Claude Mossé[1] qui l’interpellait sur la qualité de la construction, faite de matériaux modestes, voire pauvres, l’architecte répondait:

«Il y a une richesse, c’est l’épaisseur. Il y a réellement une épaisseur de mur là-dedans; d’une isolation thermique, très, très confortable.» 

Dans cet ensemble, conçu comme un prototype destiné à l’origine à être dupliqué à plusieurs dizaines d’exemplaires sur la côte algérienne de la Méditerranée[2], la masse de la construction permet, en bord de mer, un confort thermique acceptable. Les persiennes et la ventilation traversante régulant le climat sans recours à la climatisation.[3]

Dans le village hôtelier des «Andalouses», la ligne de côte est occupée par des bungalow analogues à ceux décrits à Tipaza, en ce qui concerne leur agencement qui constitue un «paysage», assurant un dégagement sur la mer et ménageant la jouissance de cours privatives devant chaque élément. La construction est massive, isolée et crépie à l’origine à la chaux. Dans le bâtiment d’accueil, on trouve un système ingénieux de piles composées d’éléments agencés de telle sorte que par un « effet Venturi », ils augmentent la vitesse de circulation de l’air qui coule alternativement de la terre vers la mer ou inversement, créant une ventilation sans apport d’énergie. «Les Andalouses» comprennent plusieurs bâtiments d’habitation de trois étages dont les murs extérieurs sont flanqués de cheminées de section triangulaire. Elles ont été murées à l’occasion d’une restauration, mais à l’origine, elles étaient ouvertes à la base, communiquaient avec des ouvertures à l’intérieur des chambres et débouchaient en toiture à la manière des « wind towers » iraniennes, créant un courant de convection et une ventilation naturelle des pièces.

A Biskra, le singulier hôtel des Zibans présente des dispositifs bioclimatiques que l’on observe dans d’autres établissements du sud algérien. L’observation empirique remarque en premier lieu le caractère massif des maçonneries, leurs développements perpendiculaires à la façade, formant des cours ou des loggias au droit de celles-ci qui sont protégées ainsi la plupart du temps du rayonnement solaire direct. Ce dispositif protège aussi des vents. C’est totalement conforme à ce que Pouillon en dit, lorsqu’il écrit: «Je voulais créer des espaces ensoleillés et protégés du vent (…) côté sud, l’ombre, l’eau et l’air ; côté nord l’abri et le soleil »[4]. L’hôtel est distribué en «H» irrégulier; son côté sud s’ouvre de quelques degrés sur la palmeraie, il abrite une piscine et un jardin richement planté y avait été aménagé. Une étude récente y a décrit les différentes valeurs de température obtenues selon les saisons en suivant un découpage séquentiel spatial en fonction de l’orientation, la direction des vents et la forme des espaces[5].

Ces exemples montrent l’œuvre d’un architecte attentif aux besoins des êtres humains qui seront appelés à «habiter» ses constructions, conscient des contraintes climatiques et ayant intégré parfaitement les traditions constructives vernaculaires dont il fait un usage large, méthodique et créatif, n’hésitant pas à innover, à hybrider ou à incorporer des techniques traditionnelles observées ailleurs. 

Il n’en fallait pas moins pour que se mette en marche la récupération opportuniste de divers commentateurs, s’efforçant d’expliquer que Fernand Pouillon aurait été le « précurseur » de telle ou telle mode ou marotte dont ils se sont pensés investis dès lors qu’ils s’étaient avisés de leur existence. Le pathétique « développement durable » occupe bien entendu une place de choix dans ces dispositifs de parasitage anachroniques et auto-promotionnels. 

Notes

 

[1] Radio Suisse romande, « Carnet de route » de Claude Mossé, 28/04/1969.

 

[2] ibidem

 

[3] Les campagnes de restauration et ou de rénovation, conduites entre 2017 et 2019 à Tipaza (Corne d’Or et Corne d’Argent), aux Andalouses, si elles ont respecté dans l’ensemble la disposition du bâti, ont toutes conduit à créer des enveloppes étanches (fenêtres, portes-fenêtres, huisseries en aluminium), équipées de climatiseurs, les enduits extérieurs sont synthétiques. Nous reviendrons ultérieurement sur le thème des restaurations de l’œuvre de Pouillon.

 

[4] Fernand Pouillon, Mémoires d’un architecte, Paris, seuil 1968, p. 369

 

[5] Sara Zineddine, Azeddine Belakehal, Ama Bennadji, Evaluation des ambiances thermiques dans l’architecture hôtelière de Fernand Pouillon, Cas de l’hôtel des Zibans, à biskra,. App. Eng. Sci. Technol. (2018) 4(2) : 143-148. 

 

Les carnets de route de Pierre Frey

 

Cette chronique, qui se déploie à l’occasion d’une recherche sur Fernand Pouillon, se propose de livrer des résultats intermédiaires et collatéraux: textes et contextes, images, films, bandes sonores viendront peu à peu en meubler les rayons.

 

#1 Ar­chi­tec­tures al­gé­riennes et alen­tour

#2 «Je promettrai à ton Crésus la lune en pierre»

#3 S’agit-il de délibérer, la cour en conseillers foisonne…*

#4 [La pho­to­gra­phie d’ar­chi­tec­ture] pro­voque d’im­menses dé­cep­tions*

#5 Corpus de l’œuvre de Fernand Pouillon en Algérie, résurgences : la cité ONAT à Staoueli, 200 logements, 1972

#6 Fernand Pouillon, digne héritier d’une tradition ou précurseur d’une mode?

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