Ar­chi­tec­tures al­gé­riennes et alen­tour

un carnet de route de Pierre Frey

Alger s’est refusée à Le Corbusier, mais elle a permis à ses disciples d’inscrire sur ses pentes la plus achevée des «Unités d’habitation». À Fernand Pouillon, elle a fourni la commande exceptionnelle des 3 cités. Au-delà de la Capitale, Blida, Constantine, Oran ou Annaba, les plages de la côte, le désert et la montagne ont été d'incroyables laboratoires de l’architecture du 20e siècle. Cette chronique, qui se déploie à l’occasion d’une recherche sur Fernand Pouillon, se propose de livrer des résultats intermédiaires et collatéraux: textes et contextes, images, films, bandes sonores viendront peu à peu en meubler les rayons.

Date de publication
28-03-2019
Revision
28-03-2019

«Entre la France et l’Algérie, le brouillage mémoriel est total et l’histoire est confisquée par le politique»1. C’est sans doute pourquoi, par une sorte de «retour du refoulé», les protagonistes de la scène politique française persistent à considérer Alger comme une étape essentielle de leur cursus. Valérie Pécresse, présidente du conseil régional d’Île-de-France, aux prises avec d’autres ambitions, n’a pas fait défaut à cette règle. Sur le terrain où les présidents Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron n’ont guère convaincu, elle crie banco et convoque la scène architecturale et patrimoniale où Jean Nouvel se devrait de «revitaliser» la Casbah d’Alger2. La réaction ne s’est pas fait attendre. Une lettre aussi vertueuse qu’approximative est adressée au vandale présumé3. Peu importe que de toute évidence peu de signataires aient pris la mesure véritable de la situation dans la Casbah et que le journal l’Humanité, faisant assaut d’amnésie, oublie combien de temps il a soutenu l’Algérie française! Le brouillage est à son paroxysme, en bon ménage avec l’oubli et l’ignorance.

La destruction de la Casbah d’Alger a commencé sitôt le débarquement français accompli. Les premiers gestes ont été le pillage du trésor du Dey lors de l’expédition militaire de 1830, estimé à 280 millions de francs or, dont 40 seulement finiront dans la caisse de Louis-Philippe, le reste ayant été «privatisé»4. Pour dissimuler ce méfait, ses auteurs ont permis à la soldatesque d’étendre le pillage à toute la cité où rien pour ainsi dire n’a été épargné. Aussitôt après, les ingénieurs militaires ravageront le bas de la Casbah détruisant tout d’abord la Mosquée El-Seyda, mentionnée dans les chroniques pour sa beauté dès la fin du 16e siècle5. Les cimetières sont profanés et nivelés, les ossuaires découverts sont aussitôt chargés sur des bateaux; à Marseille, au pays des droits de l’homme, on en fera du «noir animal»6.

Au cours de la seule période 1830-1860, les troupes françaises ont causé parmi la population algérienne 825'000 morts du fait de la guerre, souvent conduite avec des méthodes propres au génocide et qui visaient explicitement à l’élimination totale des populations du territoire occupé. A ces victimes, il faut ajouter celles causées par la famine qui a succédé à la destruction systématique des ressources vivrières: jardins, vergers, cultures des céréales. Jusqu’en 1918, l’occupant a fait reposer la totalité de la charge fiscale sur les populations autochtones. Cette histoire, à peine esquissée, demeure refoulée en France, ignorée quand elle n’est pas niée.

Ce qui reste de la Casbah est substantiellement patrimoine d’une humanité arabe, berbère, kabyle. Des mécanismes complexes, mis en place après 1962, en règlent la gestion et déterminent d’une certaine manière les problèmes qu’on y décrit actuellement. Aucun geste d’architecture, fût-il génial, n’est de nature à revitaliser ce quartier. Le problème est patrimonial au sens élémentaire, premier du terme, celui de la propriété du sol; il est social et politique.

L’article que nous reproduisons ici, La Casbah d'Alger. Entre réhabilitation et prédations, rédigé par un expert algérien et publié dans la revue MADINATI qui paraît à Oran, nous semble constituer une contribution intéressante et utile, c’est la raison pour laquelle nous la soumettons à notre lectorat.

Notes

1. Karima Lazali, Le trauma colonial, enquête sur les effets psychiques et politiques du trauma colonial en Algérie, KOUKOU éditions, Cheraga (Alger) 2018.

 

2. Pour rappel, le 16 décembre 2018, la Wilaya d’Alger, la région Île-de-France et les ateliers de Jean Nouvel ont signé une convention tripartite pour revitaliser la Casbah d’Alger au plan patrimonial, urbanistique, culturel et touristique. Ce projet comprend notamment la réalisation d’une vision architecturale globale ainsi que la reconversion du palais du Dar El Hamra en équipement culturel métropolitain.

 

3. Un jour après l’annonce de la signature de la convention tripartite, plus de 400 personnalités réagissent en signant une « lettre ouverte à Jean Nouvel » l’invitant à se retirer et à recommander à la Wilaya d’Alger « certain·e·s de vos confrères·soeurs algérois·es qui sauront problématiser ce projet de manière à préserver la Casbah et ce que celle-ci signifie, plutôt que de la contrôler, la modifier et la gentrifier. » Cette lettre peut être lue sur le site de l’Humanité à l’adresse suivante: https://www.humanite.fr/casbah-dalger-lettre-ouverte-jean-nouvel-665443

 

4. Pierre Péan.- Main basse sur Alger, Enquête sur le pillage d’Alger 1830. - Plon, Paris 2004

 

5. Farid Hireche, L’art des jardins, petits paradis d’Alger, Alternatives urbaines, Alger 2015. P. 343

 

6. Ibidem, p. 344

 

7. Hosni Kitouni, Le désordre colonial, l’Algérie à l’épreuve de la colonisation de peuplement, Casbah éditions, Alger 2018. [Monographie d’histoire fondée sur des sources primaires (archives administratives, comptes rendus de délibérations, publications d’époque etc.) et qui dresse un tableau saisissant de l’entreprise de colonisation de peuplement opérée par les français en Algérie, met en évidence son échec structurel à implanter durablement de véritables colons, son coût exorbitant pour l’Etat en même temps que la nature criminelle et systématique des exactions commises contre les populations autochtones.]

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