Ré­no­va­ti­on du cent­re cul­tu­rel Su­is­se : le ges­te jus­te

La rénovation du Centre culturel suisse à Paris (CCS) par le duo franco-suisse ASBR (Paris) et Truwant+ Rodet+ (Bâle) est une incarnation du rasoir d’Ockham, dont le principe peut se résumer prosaïquement par « pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? ». Une quête patiente de la solution sobre, mais fracassante.

Publikationsdatum
30-09-2026

Dans le Marais, la façade du numéro 32 de la rue des Francs-Bourgeois rompt l’alignement des vitrines qui se succèdent. Ce retrait, on le doit à la tentative (infructueuse) d’élargir la rue au 19e siècle. De cette période subsiste un creux, un espace en négatif, qui offre un parvis à une humble librairie. À première vue, rien ne distingue la devanture de cette boutique de celles des autres commerces. Mais l’œil averti remarquera la symétrie des doubles portes-fenêtres, et surtout un joint creux discret tout autour : il signale la possibilité d’ouvrir entièrement la façade du magasin sur cette rue du très chic Marais, en plein secteur sauvegardé. Bienvenue au Centre culturel suisse, siège du rayonnement de l’art suisse dans la ville lumière depuis plus de quarante ans.

Historique : agrégat palimpseste

Le Marais, ancienne zone marécageuse devenue siège du pouvoir royal et l’aristocratie au 17e siècle, abrite nombre d’hôtels particuliers. Dès les années 1960, le quartier se transforme en haut lieu de la culture et du tourisme, grâce notamment à la loi Malraux (1962), qui permet la restauration de son patrimoine historique. Plusieurs institutions internationales s’installent alors dans les anciennes demeures royales.

C’est peu après cet âge d’or que le Centre culturel suisse est créé, en 1985, par Pro Helvetia. Le CSS a une mission : favoriser en France le rayonnement des artistes helvétiques. Pour la mener à bien, il prend ses quartiers dans un agglomérat de bâtiments : le pied d’un immeuble du 19e siècle, le rez-de-chaussée d’un hôtel particulier du début du 17e siècle, le box d’un garage, un ancien entrepôt ; une accumulation d’espaces de formes et de qualités variées articulés entre eux par une succession de cours et de jardin. Trois programmes clefs investissent les lieux : une librairie avec pignon sur rue, deux salles d’exposition modulables et un espace de spectacle pluridisciplinaire.

Le projet comme note d’intention

Le lieu a traversé un premier cycle de vie et accueilli nombre d’interventions artistiques marquantes. Parmi celles-ci, on peut citer la série Stiller Nachmittag du duo zurichois Peter Fischli et David Weiss, qui inaugure la première grande exposition du Centre en 1985 en investiguant la précarité de l’équilibre, ou encore l’exposition Swiss-Swiss Democracy de Thomas Hirschhorn en 2004, conçue comme une charge critique contre l’élection de Christoph Blocher au Conseil fédéral suisse et qui a suscité de vifs débats. 

Trente-cinq ans plus tard, il était temps d’offrir au Centre culturel suisse une cure de jouvence. En 2019, le maître d’ouvrage, l’Office fédéral des constructions et de la logistique (OFCL) prend l’initiative d’organiser un appel d’offre pour la rénovation du CCS1. Une commission d’évaluation internationale est nommée.

Parmi les 64 concurrents, c’est le binôme franco-suisse composé des architectes ASBR (Paris) et Truwant+ Rodet+ (Bâle) qui l’emporte. Leur proposition, formulée comme une note d’intention plutôt qu’une esquisse figée, séduit2. Elle articule des concepts clefs et simples qui guideront le projet comme des jets de pierre : précis, intentionnels, toutefois suffisamment souples pour intégrer, résoudre, détourner les contraintes existantes. Deux idées fortes ressortent :

  • Une adresse unique sera désormais associée au CCS et à sa librairie: 32 rue des Francs-Bourgeois.
  • une fluidification du parcours à travers la diversité des espaces et des strates historiques qui composent le Centre culturel suisse. L'intervention consiste moins à les homogénéiser qu'à renforcer leurs relations, par un travail de qualification des seuils et des transitions, révélant ainsi les différentes typologies. La méthode permet de résoudre de front aussi bien les questions spatiales que normatives (accès des personnes à mobilité réduite, sécurité incendie, changement du système de chauffage…)

Une seule adresse, 32 rue des Francs-Bourgeois

Après une pandémie et plusieurs années de travaux, le Centre culturel suisse rouvre enfin ses portes en mars 2026. Comment Truwant+ Rodet+ et ASBR ont-ils travaillé sur ce projet particulier ? Ils l’ont fait de concert, comme un petit bureau transnational composé de quatre personnes3, explique Thomas Raynaud, architecte parisien du projet. Tout au long de sa déambulation, le visiteur est guidé par un jaune vif et brillant qui marque ponctuellement les poignées, les portes, les seuils. Ailleurs dans le projet, les choix des couleurs et des matériaux indiquent une volonté de rester dans des tons neutres, désaturés, opalescence qui s’accorde avec la récente production de cette génération d’architectes parisiens, portée par une esthétique de la rugosité, pour paraphraser Jacques Lucan4, et qui privilégie les structures faites de tendons plutôt que de chair (muoto, bruther, Lacaton et Vassal…). Esthétique qui souligne le travail principal qui a été le leur dans le cadre de ce projet : conserver, adapter, transmettre5.

Thomas Raynaud rappelle que le processus s’est composé de deux phases : d’abord, l’appel d’offres. « Celui-ci portait sur la fin d’un cycle de vie : il y avait des questions de mise aux normes, des éléments très pragmatiques (ajout d’un ascenseur, PMR, défaillance au niveau du chauffage, isolation). Dans une deuxième phase, nous avons mis en place des workshops avec les utilisateur·ices afin de bien comprendre leurs besoins et leurs attentes. »

« Le centre s’établit sur plusieurs propriétés : le 32-34-36-38 rue des Francs-Bourgeois, poursuit Thomas Raynaud. Avant l’intervention, le Centre culturel suisse avait deux adresses, deux établissements qui fonctionnaient de manière séparée : le Centre à proprement parler, qui était principalement logé dans la partie entrepôt, et une librairie, en vitrine. En nommant une seule adresse, le 32, l’impasse n’est plus une entrée, mais un passage. » Et cette décision s’est avérée lumineuse : en effet, en cours de processus, l’impasse en question est promise à un autre avenir. 

Impasse des Arbalétriers : du meurtre à l’oasis

L’impasse des Arbalétriers est un lieu historiquement célèbre : en 1407, il a été le théâtre de l’assassinat de Louis d’Orléans, événement qui plonge la France dans la guerre civile. Authentique joyau médiéval, ce cul-de-sac qui prend sa naissance au numéro 38 de la rue des Francs-Bourgeois est caractérisé par ses maisons en encorbellement ainsi que ses vieux pavés de pierre. Pendant longtemps, le lieu a surtout été connu pour son ambiance pittoresque et marqué l’entrée du CCS pour les visiteurs réguliers venus de Suisse.

Mais au début des années 2020, l’impasse est intégrée à un programme plus vaste issu de la « stratégie de résilience » de la Ville de Paris visant à renforcer la capacité du territoire à faire face aux grands défis climatiques et sociaux du 21e siècle (comme l’augmentation des températures moyennes annuelles)6. La Ville fait valoir son droit de préemption sur l’immeuble vétuste qui la sépare d’une arrière-cour, le démolit et réalise une oasis pour l’école voisine. L’impasse devient passage.

Pensées comme des îlots de fraîcheur au cœur des quartiers, ces oasis sont des cours existantes rénovées, dont l’objectif premier est d’améliorer le bien-être des enfants. On les végétalise, on y favorise l’infiltration des eaux pluviales. Certaines d’entre elles sont destinées également à accueillir un public plus large en dehors des horaires scolaires. À ce jour, plus de 200 cours oasis ont été aménagées dans Paris.

À la rue des Francs-Bourgeois, si la réalisation de la cour oasis – et surtout la démolition du bâtiment préempté – a posé aux architectes de nombreuses contraintes (adaptations en cours de chantier), elle permettra à l’avenir une meilleure circulation piétonne : elle révèle ainsi ces espaces cachés parisiens, jardins secrets dissimulés derrière les façades des hôtels particuliers, alternance de vides et de pleins créés par des siècles de réécriture architecturale.

Enquête sur un cadavre exquis : librairie, bureau, jardin

Cette complexité sédimentaire du quartier du Marais ? C’est la matière même avec laquelle ASBR et Truwant+ Rodet+ ont dû composer pour réaliser leur projet. Ici, il n’y avait pas de relevé précis de l’existant : les architectes ont travaillé comme des enquêteurs, en identifiant des traces, en posant des hypothèses. Et c’est à force de diagnostics et surtout sur le chantier, au fil du processus, qu’ils ont percé les secrets de ce cadavre exquis parisien qu’est le Centre Culturel Suisse et en ont révélé les qualités typologiques, toujours au travers du geste juste. 

Dans la librairie ceinte d’étagères claires, la table en bois dessinée par les architectes est la première rotule qui accueille le visiteur. Puis une rampe le guide doucement jusqu’au fond du bâtiment, solution astucieuse pour rattraper la différence de niveau entre l’immeuble du 19e siècle et celui du 17e, entre la cour et la rue, tout en offrant un passage accessible à tout ce qui roule – personnes en fauteuil, bien sûr, mais aussi matériel de scénographie, œuvres, chariot de boissons… Au bout de la rampe, à droite, première surprise: une fenêtre au cadre invisible laisse apercevoir l’une de ces cours parisiennes cachées, ici un garage à vélo informel. « En investiguant les plans, nous avons trouvé une douzaine de portes et de fenêtres qui étaient condamnées et que nous avons proposé de rouvrir, pour dévoiler ces paysages, raconte Thomas Raynaud. Là par exemple, il s’agissait d’une porte de garage. »

Plus loin, nouvelle intervention modeste et pourtant radicalement efficace en termes d’usage et d’espace : une buvette est logée dans l’ancien local technique qui abritait la chaudière à gaz7. Elle peut s’ouvrir sur l’espace d’exposition ou sur la cour, centre de gravité de l’institution, par le biais d’un grand volet à pistons.

Pour concevoir cette cour, ASBR et Truwant+ Rodet+ ont travaillé avec la paysagiste Camille Frechoux. La désimperméabilisation de la cour permet de restituer une surface en pleine terre sur l’emplacement de l’ancien jardin de l’hôtel particulier, afin d’accueillir de nouvelles plantations. Les herbes ont commencé à pousser entre les pavés, à terme cela formera un tapis qui stabilisera le sol.

Le plateau : neuf scénarios possibles

L’ancien entrepôt a été construit dans le jardin au cours du 20e siècel. Aujourd’hui, il abrite sur les deux premiers niveaux la salle de performance, dotée d’un plan basilical, et dans les combles celle d’exposition. Avant l’intervention de ASBR et Truwant+ Rodet+, le théâtre était conçu comme une black box, avec des gradins fixes en béton. Un des enjeux du projet était sa modernisation pour en faire un outil scénographique plus polyvalent. Les workshops ont permis aux architectes d’affiner la conception de cet espace. « Nous nous sommes concentrés sur la typologie plutôt que sur le programme », explique Thomas Raynaud.

De fait, la salle de spectacle n’est plus un auditorium, mais un plateau, capable d’évoluer au gré des besoins. Au total, neuf nouvelles configurations ont été déterminées (frontal, fosse, double gradins…). Dans une configuration standard, les gradins escamotables peuvent accueillir un public d’environ 90 personnes, pour une scène de 7,5 x 7,5 m. Afin d’agrandir ce plateau au maximum, les espaces servants (sanitaires, nouvel ascenseur, escalier en colimaçon, escalier de service, stockage, coulisses) sont positionnés dans les deux bandes qui encadrent le volume.

La grande idée du projet repose sur l’insertion d’un dispositif de décloisonnement qui dégage une grande générosité spatiale. Le plateau est mis en relation avec la cour, et ce faisant les architectes offrent de nouvelles opportunités de performances artistiques. Les relations intérieures-extérieures, public-acteur·ices sont renversées.

Pour y parvenir, la façade, percée auparavant d’un bow-window, a été complètement sciée et déposée. Une vaste baie vitrée aux vantaux en accordéon ferme et ouvre le foyer sur le jardin au gré des usages et des saisons. La salle de performance elle-même peut également s’ouvrir sur le foyer au moyen d’une cloison acoustique rétractable. Elle devient alors une machine scénographique dont les seuils ambigus permettent de jouer entre l’intérieur et l’extérieur.

Espace d’exposition

La toiture de l’espace d’exposition a été isolée par l’extérieur. Mais dans les combles, sous le placo, une mauvaise surprise attendait les architectes lors du curage : un autre «palimpseste structurel» faisait office de charpente. «Toutes les pannes étaient tordues au-delà de leur tolérance, car aucun contreventement n’avait été utilisé.» explique Thomas Raynaud

Sur approbation de l’architecte des bâtiments de France (ABF), la charpente est redessinée et reconstruite dans des délais contraints. L’utilisation d’une grue étant quasiment impossible en raison des conditions d’accès au site, les concepteur·ices privilégient de petits éléments métalliques montés au palan et soudés sur place. Ici et là, des curiosités se glissent dans la structure pour qui sait la regarder, comme ces volumes circulaires posés entre les membrures, pour bénéficier de la hauteur nécessaire à faire passer la technique.

Composée de trois parties, la toiture offre trois paysages de plafonds différents, qui servent de toiles de fond aux œuvres exposées. 

Révéler l’existant

En philosophie, le rasoir d’Ockham désigne un principe logique et méthodologique formulé au 14e siècle par le moine Guillaume d’Ockham. Surnommé le principe de parcimonie, il peut se résumer prosaïquement par « pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? ». C’est à ce principe que Thomas Raynaud fait référence pour évoquer l’attitude qui a prédominé tout au long du processus. Dans ce projet, aucun grand geste mais une multitude d’interventions modestes et chirurgicales. À la manière de ces fenêtres oubliées qui, une fois rouvertes, divulguent de nouveaux paysages du quotidien, la force du nouveau Centre culturel suisse réside dans l’attention portée à l’existant et à sa capacité à le révéler.

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Notes

 

1. Le jury est composé du maître d’ouvrage, l’Office fédéral des constructions et de la logistique (OFCL) représenté notamment par Jodok Brunner.

 

2. Précisons que la note d’intention était le format de réponse attendu par l’OFCL.

 

3. Dries Rodet, Charlotte Truwant, Thomas Raynaud, Marie Boenders

 

4. Jacques Lucan, Précisions sur un état présent de l’architecture, PPUR, 2015, 259 pp

 

5. Cette formule reprend le titre de l’exposition éponyme qui s’est tenue au pavillon de l’Arsenal entre 2022 et 2023 et qui présentait le projet.

 

6. paris.fr/pages/les-cours-oasis-7389 (consulté le 22.05.26)

 

7. Désormais le Centre Culturel Suisse utilise une pompe à chaleur air-air.

Rénovation du centre culturel Suisse , Paris (F)

 

Maître d’ouvrage : Département fédéral des finances (DFF), Berne

 

Office fédéral des constructions et de la logistique (OFCL), Berne

 

Utilisation : Fondation suisse pour la culture Pro Helvetia

 

Architecture : ASBR, Paris ; Truwant+Rodet+, Bâle

 

Ing. structure : Bollinger+Grohmann, Paris

 

Ing. électrique : Inex, Montreuil

 

Ing. acoustique : meta, Paris

 

Scénographie : dUCKS scéno, Paris, Villeurbanne

 

Architecture du paysage : Camille Fréchou, Anglet

 

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