«Nous ve­nons en paix»

Message des robots adressé aux architectes

Les robots rêvent-ils de chantier? À Acm-Archizoom, le laboratoire CRCL de l’EPFL présente ses travaux et réflexions autour de la robotique collaborative dans la construction. Le propos s’affiche en réponse aux discours anxiogènes sur l’automatisation: et si les robots, au lieu de les remplacer, collaboraient avec les humains?

Publikationsdatum
08-09-2026
Revision
08-09-2026

Le propos de cette exposition aurait-il été dicté par une IA particulièrement malicieuse, capable d’hacker Archizoom? Non. Juste une tentative d’actualiser un discours tout en présentant les travaux du laboratoire CRCL – Creative Computation Lab – que Stefana Parascho dirige à l’EPFL depuis plusieurs années. Car les robots n’ont plus vraiment la cote auprès des étudiant·es en architecture. Réalisant que le techno-solutionnisme ambiant provoquait plus de crises environnementales qu’il n’en solutionnait, ils et elles se sont tourné·es vers la construction low-tech, bas carbone, puis vers la transformation et la maintenance de l’existant. Dans ce contexte, ces robots industriels réalisant gracieusement des voûtes, que Gramazio & Kohler présentaient jadis dans toutes les biennales d’architecture, ne fascinent plus vraiment.

Historiquement, explique Stefana Parascho, l’automatisation a toujours été vendue d’abord comme un «soulagement» aux tâches des travailleurs. Puis, finalement, comme un remplacement. Or, maintenant que l’IA menace aussi les cols blancs (architectes compris), on prend soudain très au sérieux la menace du grand remplacement. L’exposition proposée à Archizoom par le laboratoire CRCL tient un autre discours: non, les robots ne vont pas remplacer les ouvriers, ni les architectes. Tout ce petit monde peut, doit collaborer. Elle présente plusieurs projets du CRCL et, sur un écran géant, une vidéo immersive de chantiers – extrait d’une conversation passionnante entre Stefana Parascho et Charlotte Malterre-Barthes, également professeure à l’EPFL.

Des promesses, encore des promesses

Les deux chercheuses commencent par souligner leurs postulats communs: la technologie ne devrait pas être présentée avec un semblant de neutralité, et l’architecture comme l’ingénierie ne devraient pas être considérées comme des disciplines «orientées solution» à des problèmes, réchauffement climatique en tête, qu’elles contribuent elles-mêmes à créer.

Comme l’explique Stefana Parascho, les robots ont été développés pour la construction industrielle et ne sont pas adaptés aux conditions fluctuantes des chantiers: le robot industriel est conçu pour rester en place, quand le châssis automobile se déplace – sur un chantier, c’est la machine qui doit bouger. Rien que les déplacer dans l’espace Archizoom a été une gageure.

En théorie, on imaginait donc que les robots pourraient tout réaliser, y compris des tâches difficiles, voire dangereuses, à la place des humains. Cette promesse n’est pas tenue. «En réalité, explique Stefana Parascho, les robots nécessitent toujours des gens pour les programmer, les activer, les tester, s’assurer qu’ils sont manœuvrés de manière sécurisée, et les adapter constamment aux conditions changeantes.» Voilà pourquoi on ne les emploie, au fond, que sur des projets très symboliques, qui servent de vitrine à l’innovation technologique.

Pas d’inquiétude, donc: les robots ne sont pas sur le chantier. Pas encore, prévient Stefana Parascho – et c’est tout l’intérêt de cette exposition –, car avec l’avancée de l’IA, ils en prennent la direction. «Je ne suis pas particulièrement optimiste sur ce développement, dit-elle, car ce n’est pas le futur que j’aimerais voir.» Tant que les projets de construction seront pilotés par un objectif d’investissement, les coûts seront toujours compressés. La question à se poser est: quelles tâches humaines seront désormais remplacées, et comment? C’est à cette question que répond l’exposition.

Mon collègue est un robot

Pour automatiser, il faut standardiser. Or la standardisation mène à un appauvrissement architectural – on le constate tristement dans le logement. Les robots, eux, promettent justement de produire des gestes spécifiquement adaptés à chaque projet. Ce que proposent Stefana Parascho et son équipe est donc un renversement: au lieu d’opposer humains et robots, il est temps de les associer, d’ouvrir des pistes de collaboration. «Mon but est de développer des processus dans lesquels l’un et l’autre s’aident, en fonction de leurs capacités et de leurs besoins»: porter et déplacer une charge lourde, opérer des gestes de pose complexes ou des opérations délicates – découpe ou fraisage CNC, par exemple. Les deux chercheuses se demandent, en fin de compte, si les robots pourront nous emmener vers des chantiers plus inclusifs, et même moins genrés. À voir.

Éloge de l’imperfection

Les possibilités offertes par le CAD, puis par la robotique, ont mené le secteur de la construction à sélectionner des matériaux capables de supporter l’extrême précision de ces systèmes. Mais a-t-on vraiment besoin d’éléments parfaitement découpés, quand un bon vieux mur en pierre sèche ferait tout aussi bien l’affaire? Les matériaux hautement transformés sont coûteux et produisent beaucoup de déchets. «Nous développons des processus robotiques capables de gérer des matériaux imprécis, inconnus et imprévisibles», explique Stefana Parascho. Vous l’avez compris, on parle ici de matériaux de réemploi – par essence jamais parfaitement adaptés à un projet théorique.

Les projets du CRCL présentés dans l’exposition traduisent cette ambition. Re:config développe des protocoles de travail adaptatif entre humains et machines pour la déconstruction et la reconstruction de structures existantes. Truss from Trash met en scène l’assemblage robotisé de charpentes en bois recyclé. Digital Upcycling, développé avec le Structural Xploration Lab de l’EPFL, s’attaque au béton de déconstruction. Dans tous ces projets, le robot n’est pas la fin en soi, seulement l’assistant.

Peut-on vraiment imaginer des collaborations harmonieuses et des chantiers plus inclusifs? Ou, dans l’autre sens: le secteur de la construction va-t-il contribuer à développer une approche alternative au développement industriel, centré sur la machine? L’exposition offre plus de questions que de réponses, mais ouvre au moins la discussion, notamment avec Aude Billard, professeure à l’EPFL, spécialiste de l’implémentation de l’IA dans les robots. Enfin, l’installation interactive du collectif AATB, montée dans le hall SG, tisse un lien fort avec l’architecture: des murs qui se meuvent, enfermant les personnes immobiles et s’ouvrant à nouveau quand elles bougent, analogie parfaite de l’ambiguïté de sentiments face à la machine, entre angoisse et fascination.

Exposition – jusqu’au 05.12
Do Robots Dream of Construction Sites?
Archizoom, EPFL, Lausanne
— archizoom.ch

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