Hor­tus po­cus: tour de ma­gie dura­ble

Hortus, le projet phare en matière de construction respectueuse du climat de Herzog & de Meuron a vu le jour à l’été 2025, à Allschwil (BL) – et il a déjà beaucoup fait parler de lui. Quels enseignements peut-on d’ores et déjà en tirer?

Publikationsdatum
23-07-2026
Isabel Borner
Rédactrice environnement/énergie et architecture - Espazium AG

Le Main Campus du Switzerland Innovation Park est situé entre la frontière française et la zone urbaine d’Allschwil, dans le canton de Bâle-Campagne. Il partage avec la ville de Bâle, toute proche, une même vocation: accueillir et favoriser le développement des entreprises spécialisées dans les sciences de la vie. Il introduit par ailleurs une nouvelle échelle à Allschwil: alors que le sud de la rivière Dorfbach se compose d’un tissu mixte de maisons et de petits immeubles entourés de jardins, au nord, le campus présente des volumes beaucoup plus imposants et densément implantés. D’ici 2030, il accueillera 8000 nouveaux emplois sur ses 7.5 ha.

Le plan directeur de 2010 a été conçu par Burckhardt Architektur, puis révisé par Herzog & de Meuron. Le Bürgerspital Basel, propriétaire de 16 parcelles, les a cédées en droits de superficie à différentes entreprises. Onze d’entre elles ont été acquises par le promoteur immobilier Senn, qui en a confié neuf à Herzog & de Meuron. Celle dont le développement nous intéresse ici accueille aujourd’hui l’immeuble de bureaux Hortus, acronyme de House of Research, Technology, Utopia and Sustainability.

Dès le départ, Senn s’est fixé des objectifs ambitieux en matière de durabilité, basés sur la Voie SIA vers l’efficacité énergétique (SIA 2040). Selon ces critères, Hortus devrait amortir l’énergie grise dépensée pour sa construction en 31 ans, puis devenir un bâtiment à énergie positive. L’utilisation de matériaux renouvelables a été privilégiée et chaque élément est réutilisable, réparable, recyclable ou compostable. Il n’y a ni sous-sol, ni parking en surface.

Inspiration collective

Le projet a été précédé d’une phase de recherche de sept mois, au cours de laquelle Senn a d’abord défini ses objectifs internes en matière de durabilité, puis organisé des ateliers avec les architectes de Herzog & de Meuron, les ingénieurs civils de ZPF ainsi que des psychologues de l’architecture, des spécialistes de l’éclairage, des médecins et des experts en biodiversité. Pour Johannes Eisenhut, directeur général de Senn Development, ce processus de planification est très différent de celui des projets conventionnels: «Il nous a paru judicieux d’instaurer un échange entre les spécialistes, pour discuter simultanément de tous les aspects du projet.»

Afin d’atteindre ces objectifs, l’équipe a évalué régulièrement l’empreinte carbone des éléments de construction et a décidé de leur utilisation sur cette base. Les ingénieurs de ZPF ont calculé que 50% des émissions de CO₂ du gros œuvre provenaient des plafonds et des poteaux – ceux-ci ont donc fait l’objet d’une attention particulière. Parallèlement, l’équipe de projet a décidé de travailler avec du bois – ce qui nécessitait une masse thermique capable d’emmagasiner la chaleur estivale puis de la restituer. L’immeuble de bureaux étant conçu sur le modèle de l’open space, les plafonds y tiennent une place prépondérante. Ainsi est née la solution des plafonds à hourdis de bois et d’argile, qui permet non seulement d’atteindre les objectifs en matière de coûts et de durabilité, mais offre aussi un bon équilibre hygrothermique. Eisenhut décrit ainsi la genèse de ces plafonds: «Lorsque nous avons vu cette coupe du plafond pendant le workshop, avec ses poutres en bois en forme de V et ses arcs en argile intercalés, il y a eu un consensus général. L’ingénieur civil a estimé que cela permettrait d’atteindre les objectifs en matière de coûts et de durabilité. L’architecte a trouvé cela esthétique. Le technicien en bâtiment a estimé que l’argile était importante pour la masse thermique. Et enfin le médecin impliqué a salué le bon équilibre hygrométrique.»

Par la suite, les ingénieurs de ZPF et Herzog & de Meuron ont perfectionné ensemble cet élément de construction. Pour le chef de projet Alexander Franz, le processus était inhabituel: «Classiquement, en tant qu’architecte, on travaille d’abord sur un concept: on part de l’échelle urbaine pour aboutir finalement aux détails. Dans le cas d’Hortus, nous avons inversé ce processus. Dès le premier jour, nous avons collaboré avec de très nombreux planificateurs et spécialistes pour développer cet élément de plafond.»

Pour la production de ces hourdis, l’entreprise chargée des travaux, Blumer Lehmann, a érigé, en collaboration avec Lehm Ton Erde, une usine de chantier sur un terrain voisin appartenant également au maître d’ouvrage. Là, la terre crue issue des déblais a été mélangée à du gravier, puis pisée manuellement et à l’aide de robots dans les coffrages en bois préfabriqués.

Conception respectueuse du climat

À l’intérieur du bâtiment, l’open space rythmé par une forêt de poteaux surprend. Les architectes ont choisi les dimensions du module de plafond en bois-argile en s’inspirant des recommandations du Secrétariat d’État à l’économie (SECO) pour les bureaux individuels, soit 2.8 m sur 5.6 m; les poteaux suivent également cette trame. Lors de la planification, ils ont remarqué que ces nombreux poteaux ne compromettaient pas la flexibilité du bâtiment, car ils sont disposés intelligemment, de manière à former des unités facilement exploitables. Par la suite, les architectes ont également déplacé le renfort antisismique en forme de V de la façade vers l’intérieur du bâtiment.

Contrairement à la plupart des immeubles de bureaux, les cages d’escalier de Hortus sont elles-mêmes en bois. Pour des raisons de sécurité incendie, elles sont recouvertes de plaques enduites d’argile. Des portes coulissantes ouvertes, qui ne se ferment qu’en cas d’incendie, incitent à emprunter les escaliers. Les marches elles-mêmes sont, également pour des raisons de sécurité incendie, fabriquées en acier noir (c’est-à-dire brutes et sans revêtement).

Le bâtiment repose sur des pieux en béton, ce qui a permis de réaliser l’ensemble de la dalle de fondation en bois. Les façades de cet immeuble de quatre étages avec combles, de forme presque carrée, sont similaires sur les quatre côtés. Seul l’espace d’entrée est mis en valeur par une étroite plateforme en bois. Derrière l’ouverture de la taille d’une porte de garage, une rampe conduit les visiteurs vers la cour intérieure végétalisée.

Le chauffage et le refroidissement sont assurés par le réseau de la centrale énergétique du campus principal: installation de pompes à chaleur géothermiques pour le chauffage, système de refroidissement naturel. Des installations photovoltaïques sur le toit et la façade, d’une superficie totale de 5000 m2, produisent environ 800000 kWh d’électricité par an. Des bandes d’allèges noires, horizontales et légèrement évasées, équipées de panneaux photovoltaïques standard, caractérisent la façade. Les fenêtres blanches en bois et métal offrent un contraste saisissant. Les angles ont été laissés apparents et peints en blanc. L’objectif est ainsi d’offrir à l’extérieur une expression plutôt technique, en contraste avec l’intérieur en bois.

Une nouvelle vision d’avenir

Hortus a été inauguré à la mi-juin 2025. Il prouve qu’il est possible de réaliser un bâtiment avec 86% de matériaux renouvelables, dont les émissions lors de la construction sont inférieures à la valeur de référence ambitieuse de la norme SIA 390/1 de 7 kg CO2– eq/m2a et dont l’énergie d’exploitation n’est que la moitié de celle prévue dans la fiche technique SIA 2040, sans rien renier de sa qualité architecturale. Pour autant, si l’objectif initial – amortir l’énergie de construction en 31 ans – constitue une contribution positive à la transition énergétique, il ne correspond pas, selon l’expert en analyse du cycle de vie Rolf Frischknecht, au mode de calcul de la norme SIA 2040 (et 390/1). Selon cette dernière, l’énergie primaire de l’installation photovoltaïque est répartie entre l’électricité consommée sur place et celle injectée dans le réseau. L’électricité que le bâtiment consomme lui-même contribue à réduire ses propres besoins énergétiques (et donc son empreinte énergétique primaire), car elle permet de diminuer l’achat d’électricité sur le réseau. L’électricité solaire injectée dans le réseau est utilisée par d’autres. Par conséquent, le bâtiment ne peut pas la prendre en compte pour «amortir» sa propre consommation d’énergie.

Les objectifs de durabilité ont déterminé la conception du bâtiment: le panneau photovoltaïque noir offre un meilleur rendement par rapport aux panneaux colorés, la façade est donc noire; des fenêtres plus petites réduisent la valeur U de la façade, les architectes ont donc opté pour une proportion de vitrage inférieure à 50%. Accepter les exigences techniques et matérielles d’une construction respectueuse du climat et donner une forme à cette nouveauté est aujourd’hui un enjeu majeur pour les architectes, et c’est là le mérite de Herzog & de Meuron dans ce projet.

Johannes Eisenhut l’exprime ainsi: «Hortus propose une vision de ce à quoi pourrait ressembler l’avenir de l’architecture, remettant en question les images du futur telles qu’on les concevait jusqu’à présent. Si nous avions parlé des ‹bâtiments du futur› il y a 20 ans, nous aurions pensé à Norman Foster et David Chipperfield, ou à 2001, l’Odyssée de l’espace, soit beaucoup de blanc et de verre. Hortus nous dit que l’avenir pourrait aussi ressembler à ça: du bois massif, de la terre, mais aussi du design.»

Cet article a été publié pour la première fois dans TEC21 (aujourd’hui espazium magazin) n° 15/2025 sous le titre «Was bleibt nach dem Hype?».

Immeuble de bureaux Hortus, Allschwil (BL)

 

Maître d’ouvrage: Senn Resources, Saint-Gall

 

Architecture: Herzog & de Meuron, Bâle

 

Ingénieurs civils: ZPF Ingenieure, Bâle

 

Concept de durabilité/CVCSE: Senn Technology, Saint-Gall

 

Installation photovoltaïque: Planeco, Münchenstein

 

Construction en bois/usine de préfabrication: Blumer Lehmann, Gossau

 

Autres acteurs: Erne Bauunternehmung, Bâle; Mema Metallbau Marti, Ennenda; Basler Haustechnik, Muttenz; Erich Keller, Sulgen; Lippuner Energie une Metallbautechnik, Bâle

 

Réalisation: Mai 2025

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