Dé­pas­ser les écu­eils des po­li­ti­ques de den­si­fi­ca­ti­on ac­tu­el­les

En quelques années, les questions relatives à la densification se sont déplacées du pourquoi vers le comment et le où densifier mais peinent encore à s’intéresser aux personnes que ce processus touche directement. Cet essai met en évidence quatre grandes problématiques contemporaines auxquelles répondent autant de propositions. 

Publikationsdatum
07-03-2019
Revision
07-03-2019
Frédéric Frank
Professeur de théorie de l’architecture et de la ville à la Haute école d'ingénierie et d'architecture de Fribourg

Les politiques de densification influencent fortement le travail de l’architecte et de l’urbaniste depuis plusieurs années. Elles sont issues de postulats honorables, et justifiés, réagissant notamment aux fortes croissances démographique et économique qu’a connues notre pays depuis le début des années 2000. La prise de conscience d’une raréfaction du territoire remonte, elle, à plusieurs décennies et a donné naissance à une quantité de travaux de recherche, projets utopiques ou applications concrètes, prenant la forme d’objets architecturaux ou urbains à caractère de manifeste.
Durant les années 2000, la pertinence des politiques de densification était encore à démontrer. Plusieurs chercheurs s’y sont attelés, de même que des architectes et urbanistes particulièrement engagés. Mais depuis quelques années, le débat se réoriente. La densification des périmètres déjà urbanisés a été démocratiquement validée, ce dont atteste l’acceptation de la loi sur l’aménagement du territoire en 2013 par le peuple suisse, sans être pour autant soutenue tous azimuts par celui-ci, comme le refus à 63,7% de l’initiative «Stop mitage» l’a confirmé le 10 février dernier. Par contre, la nature de cette densification divise aussi bien les professionnels de l’espace que la population. En d’autres termes, le débat sur la densification est passé de la question «Pourquoi développer une politique de densification?» à «Comment et développer une politique de densification?». À ces questions au cœur du débat actuel, une autre question – toute aussi centrale – s’ajoute, bien qu’elle ne soit malheureusement pas encore identifiée de la sorte: «Qui est concerné par les politiques de densification?».
Ces questions appellent plusieurs réflexions issues de la théorie et de la pratique architecturale. Dès lors, quatre problématiques d’actualité apparaissent comme des écueils à éviter. Elles seront suivies de quatre propositions transversales énoncées comme autant d’incitations à réorienter, qualifier et ouvrir le débat actuel. 

Quatre problématiques d’actualité

La première problématique concerne les outils et les processus de planification helvétiques. Elle est à mettre en relation avec la question «Comment développer une politique de densification? ». Dans un contexte où les normes architecturales et urbanistiques se sont complexifiées et ramifiées, les marges de manœuvre des concepteurs se sont considérablement réduites1. Cette confrontation à un édifice légal dynamique, pour ne pas dire instable, programme l’obsolescence des plans d’urbanisme dessinés quelques années ou plusieurs décennies auparavant. En parallèle, les processus économiques, politiques et démocratiques affichent une inconstance marquée.
Ces différents facteurs ralentissent considérablement la planification quand ils n’ont pas un effet auto-inflammatoire sur des problématiques associées telles que la crise du logement. Nombreux sont les sites de développement helvétiques qui abordent aujourd’hui leur troisième génération de plans d’urbanisme ou de concours, sans qu’aucun d’entre eux n’aient connu la moindre concrétisation, alors que les investisseurs ou les futurs habitants attendent avec impatience leur réalisation. Dès lors, ces éléments interrogent les fondements mêmes de la planification territoriale et urbaine.
Face à ces différentes menaces, les propositions des aménagistes et urbanistes devraient avoir une grande mutabilité2. Les plans d’urbanisme figeant implantations et gabarits des bâtiments ne répondent plus à l’instabilité de l’édifice légal actuel. Les indices de mixité fonctionnelle, fixés presqu’au pour-cent près, ne répondent pas davantage aux évolutions démographiques et économiques inattendues.
La deuxième problématique concerne le patrimoine bâti. Elle est à mettre en relation avec la question «Où appliquer une politique de densification?». Densifier les périmètres déjà urbanisés induit, dans la majorité des cas, une reconsidération de la substance bâtie actuelle. Sa conservation, sa profonde modification ou sa démolition font partie des options initiales à considérer. Face aux pressions économiques et politiques actuelles, la première option est rarement considérée. En soi, cela ne serait pas délicat si les cantons avaient déjà effectué un inventaire systématique des biens dignes de protection. Malheureusement, cela n’est pas encore le cas. Il suffit, à cet effet, de considérer le contexte romand où plusieurs cantons sont en train d’effectuer l’inventaire du patrimoine de la modernité. En parallèle, la deuxième option, qui consiste à modifier profondément un bâtiment existant, s’accompagne rarement de critères qualitatifs. Il suffit à cet effet de considérer les surélévations de bâtiments dans les centres historiques qui ont quelques fois donné naissance à de superbes réinterprétations, d’autres fois à des propositions discutables.
La troisième problématique concerne les aspirations résidentielles des ménages helvétiques; elle se met en relation avec les questions «Où appliquer une politique de densification?» et «Qui est concerné par les politiques de densification?» L’inquiétant discours moralisateur sur les modes de vie et leurs impacts territoriaux que nous connaissons actuellement joue sur des systèmes d’opposition tout aussi naïfs que dangereux. L’accentuation de la dichotomie entre habitats individuel et collectif ainsi que l’association immédiate entre habitat collectif et vie communautaire ou entre habitat individuel et individualisme sont autant de points critiques qui polarisent le débat. Pour inciter à des propos nuancés et à des appréciations circonstanciées, prenons ici deux exemples concrets.
Selon l’Office fédéral de la statistique, la catégorie de l’habitat individuel englobe bien sûr les villas individuelles, grandes consommatrices de territoire. Elle englobe aussi des maisons de ville ou de village, parfois modestes et établies sur des parcelles de petite dimension comme nous les rencontrons dans les noyaux villageois historiques de plusieurs cantons alpins. A contrario, il existe de nombreux immeubles de logement collectif, en termes statistiques, qui possèdent peu d’unités et occupent une grande surface de terrain: certaines réalisations récentes sur les rives du Léman ou du lac de Zurich le révèlent. Le deuxième exemple renvoie à l’association immédiate entre catégories d’habitat et modes de vie. Certes, la villa individuelle est un bien immobilier recherché pour ses – prétendues – qualités d’autonomie, d’indépendance, voire pour le mode de vie individualiste qu’elle permet de développer. Mais elle n’est pas le seul bien immobilier qui relève de cette catégorie d’habitat qui, rappelons-le, peut prendre place dans des villages compacts. De même, le degré de collectivité ou d’individualité présent dans le parc de logement collectif est saisissant. De l’immeuble exploité par une coopérative d’habitants à la propriété par étage cossue et anonyme, la démonstration est faite: vivre dans du logement collectif ne signifie pas pour autant connaître ses voisins, s’entraider ou être un adepte de la vie communautaire.
Ces discours contre-productifs, souvent véhéments et parfois prosélytes, évitent d’explorer le champ des possibles. Les différentes nuances identifiables comme autant de variantes à même de diversifier les expériences résidentielles et par là même de satisfaire les désirs pluriels des usagers ne sont pas envisagées. Pourtant, en alternative à la villa individuelle, il est par exemple possible de penser le logement individuel dans une plus grande compacité, à l’instar des expériences néerlandaises ou suédoises réalisées il y a presque deux décennies3. Il est aussi envisageable de concevoir des appartements collectifs avec un degré d’intimité supérieur à la moyenne. Il est encore possible d’explorer la question de l’habitat intermédiaire, hybridant subtilement les référentiels issus de l’habitat individuel ou collectif4.
La quatrième problématique traite des inégalités sociales face aux politiques de densification. Elle relève également des questions «Où appliquer une politique de densification? » et « Qui est exposé aux politiques de densification? ». Déjà au début des années 2000, la ville de Zurich a réorienté sa politique de densification, initialement unilatérale, vers une politique de densification ciblée. Les périmètres de la ville accueillant des ménages à hauts revenus et un taux de propriétaires élevé ont été savamment extraits des zones prioritaires car le risque d’opposition y était jugé trop important5. Il s’agit d’un premier aspect révélant que, même dans les communes centrales, tous les habitants ne sont pas exposés selon la même intensité aux politiques de densification. Le deuxième aspect concerne les futurs habitants. Les projets denses, en planification ou en cours de réalisation en Romandie, soulèvent de délicates questions. Pour réaliser des objets compacts dans des sites parfois contraints par de fortes nuisances ou des restrictions de vue ou d’ensoleillement, la création d’une part importante de logements de faible qualité apparaît de plus en plus comme un consensus. Ces appartements, qui rendront par ailleurs possible la réalisation de somptueux attiques dans les derniers étages, seront dédiés, dans les immeubles en marché libre, aux segments de la population ayant les revenus les plus bas. Dès lors, l’exposition à une mauvaise gestion des indices de densité élevés sera réservée aux personnes n’ayant pas les moyens de s’en retirer. Pour ces futurs habitants, la proximité idéalisée cédera sa place à une désagréable promiscuité.

Quatre propositions 

Ces quatre problématiques incitent à prendre un temps d’arrêt et de réflexion face à la situation actuelle. Les questions évoquées ci-dessus sont certes d’une nouvelle actualité mais, que ce soit en Suisse ou à l’étranger, des questions similaires sont apparues au cours des décennies précédentes et des réponses concluantes y ont été apportées. Plusieurs pistes peuvent être empruntées face aux quatre problématiques énoncées ci-dessus. Dans cet article, nous développerons quatre propositions en guise de conclusion, sans prétendre toutefois qu’elles couvrent l’entier des questions soulevées.

1. Valoriser la qualité architecturale et urbani­stique, en complément des ingrédients quantitatifs

Concevoir des politiques de densification sans statuer sur des ingrédients qualitatifs nécessaires à leur bonne réalisation est inacceptable au vu des évolutions récentes: c’est notamment ce que nous apprennent les ensembles denses récemment achevés dans différents régions suisses. À la trilogie densité-mixité-intensité, l’ajout du terme qualité semble essentiel. Sans alourdir les processus actuels, questionnés dans la première partie de l’article, il nous semble nécessaire que le suivi de projets sur des sites sensibles soit assuré par des commissions d’architecture garantes de cette qualité.

2. Favoriser la pluralité

Concevoir des politiques de densification sans prendre en compte la pluralité de la population, aussi bien dans ses revenus que dans ses modes de vie, c’est prendre le risque d’imposer à la population des modèles plutôt que de proposer à celle-ci des alternatives. Dans le cas de la villa individuelle, les exemples de densification douce publiés dans ce cahier révèlent les alternatives possibles à un type d’habitat encore plébiscité par les Suisses aujourd’hui6.

3. Mettre en avant les apports du concepteur

L’importance du concepteur, de son esprit critique et de sa capacité à trouver des solutions créatives face à des contraintes complexes est déterminante. Nous croyons qu’en Suisse, actuellement, les conditions sont réunies pour permettre aux concepteurs d’affronter les problématiques actuelles pour ensuite élaborer des politiques de densification adéquates. Ces dernières représentent en effet une formidable opportunité pour réinterpréter les territoires déjà urbanisés. L’exemple de la casa ex parrocchiale (voir ci-contre) à Monte Carasso, réalisée par les architectes Guidotti en 2016, le démontre avec habileté. Dans un contexte bâti hétérogène et complexe à appréhender, mais bénéficiant de la réglementation élaborée par Luigi Snozzi, les architectes parviennent à recréer une constellation de bâtiments autour d’un jardin, sans barrière architecturale, effaçant une limite parcellaire qui le traverse. Accueillant un cèdre préexistant, ce jardin devient l’élément fédérateur et identitaire de l’ensemble, non seulement en termes morphologiques mais aussi en termes d’usages car accessible à tous.

4. Adopter une nouvelle vision du territoire suisse 

Élaborer des politiques de « densification » dans des régions où les croissances démographique et économique sont faibles est une aberration. Se focaliser sur les polarités situées sur d’anciennes friches industrielles ou ferroviaires ne paraît pas suffisant. Dès lors, une discussion de fond sur les modèles d’urbanisation du territoire suisse doit réapparaître pour interroger la décentralisation concentrée à la lumière des avantages d’une concentration urbaine dans quelques agglomérations. La question, ayant produit un intense débat dès le milieu du 20e siècle, doit acquérir une nouvelle actualité dans les niveaux institutionnels, notamment face aux habitudes de mobilité et de consommation de la population helvétique contemporaine. Force est de constater aujourd’hui que la décentralisation prônée au cœur du 20e siècle aura moins produit une concentration « décentralisée » qu’une intense métropolisation du Plateau suisse. Face à cette réalité, le modèle territorial de base doit être réinterrogé. L’opportunité que représente la situation actuelle pour dessiner les nouveaux contours de l’urbanité helvétique doit être pleinement saisie. Le débat, relayé notamment dans le texte d’Ernest Winkler intitulé « L’aménagement du territoire suisse» en 1967, devrait être à nouveau ouvert, mais pour aboutir, il nous semble, à d’autres conclusions que celles émises par les générations antérieures et qui s’énonçaient – malheureusement – en ces termes: «[...] les propositions plus convenables sont à rechercher dans un juste milieu, entre la concentration et la décentralisation, en prenant en considération les avantages des villes et des régions rurales en éliminant leurs défauts. »7

Dr Frédéric Frank est architecte et membre d’EspaceSuisse. Il est professeur associé en théorie d’architecture et de la ville à la HEIA de Fribourg. 

 

Notes

1.  Voir à cet effet les présentations du séminaire ASPAN-SO : « Trop d’instruments, un danger pour l’urbanisme ? », La Chaux-de-Fonds, 15 novembre 2018.
2.  La définition adoptée ici est «la capacité à s’adapter positivement aux transformations et à favoriser l’avènement des possibles non envisagés préalablement », selon l’ouvrage suivant : Anne Durand, Mutabilité urbaine. La nouvelle fabrique des villes, Infolio, Gollion, 2017, p. 43.
3.  Nous pensons notamment aux réalisations du quartier Borneo Sporenburg, à Amsterdam, traitant cette question par le compactage des unités individuelles, ou aux réalisations de l’éco-quartier Bo01, à Malmö, qui mêlent habitat individuel et collectif.
4.  TRACÉS, no 12/2015 : Habitat intermédiaire.
5.  Frédéric Frank, La densification des espaces urbains, une problématique contemporaine interrogée par le logement collectif, Thèse EPFL no 4526, p. 153 et p. 162.
6.  L’enquête sur un échantillon de 1000 personnes effectuée en 2017, publiée 
dans le rapport sur la culture du bâti de l’Office fédéral de la culture en 2018, révèle que 72 % souhaitent vivre dans un quartier de maisons individuelles ; 17 % dans des immeubles collectifs dans un cadre verdoyant ; 9 % dans des maisons mitoyennes en coopérative.
​7.  «La mentalité du peuple suisse ne rejoint en général par l’idée d’une très forte concentration. Nous la considérons comme une possibilité et une solution peu raisonnable. (...) L’idée de la dispersion et de la décentralisation paraît déjà plus convenable pour notre pays. (...) Les propositions plus convenables sont alors à rechercher dans un juste milieu, entre la concentration et la décentralisation, en prenant en considération les avantages des villes et des régions rurales en éliminant leurs défauts. Quelques experts urbanistes ont introduit l’idée de ‹centres régionaux› avec l’expression ‹décentralisation concentrée› ou ‹concentration décentralisée› dès 1943 à Zurich.» Ernest Winkler, «L’aménagement du territoire suisse», Le Globe. Revue genevoise de géographie, Tome 107, 1967, pp. 76–77. 

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