Cro­co­di­le : den­si­fier sans ap­pau­vrir

Dans le contexte genevois, où la densification urbaine se heurte à de fortes contraintes réglementaires et foncières, le projet Crocodile de LRS architectes explore une voie singulière, en illustrant comment une architecture attentive peut transformer des règles rigides en opportunités de composition.

Data di pubblicazione
26-01-2026
Rune Frandsen
Architecte EPFL, MAS ETH gta, post-doctoral researcher ETH Zürich

Le quartier de Sous-Bois, en périphérie genevoise, illustre bien les limites d’un outil réglementaire : la zone de développement 3. Instaurée en 1957 pour garantir la production de logements accessibles sur d’anciens domaines patriciens, elle a, au fil du temps, surtout servi à densifier les quartiers de villas. Dans ce contexte, les plans localisés de quartier (PLQ), obligatoires dans ce périmètre, ont changé de nature : d’outils de négociation foncière, ils se sont transformés en instruments de projet, priorisant l’optimisation des droits à bâtir au détriment des aménagements urbains de qualité.

À Sous-Bois, cela se traduit par un alignement de barres orientées perpendiculairement à la route de Ferney s’échelonnant dans la pente montant depuis la place des Nations vers le Grand-Saconnex. Le gabarit d’environ 27 m et les espacements réduits génèrent des vis-à-vis marqués, impression renforcée par la stricte délimitation des parcelles. Les petits ­jardins ceints de thuyas dépérissants témoignent de la faiblesse des aménagements extérieurs et de la difficulté à produire des espaces publics convaincants dans ce contexte. Dernière addition au PLQ de 2007, le projet Crocodile montre comment une architecture attentive parvient à composer avec la pauvreté du dispositif urbanistique.

Une opération coopérative en zone contrainte

L’opération trouve son origine dans l’opportunité foncière ouverte par ce même PLQ, qui permet à la SoCoop, propriétaire de 5 500 m² le long de la route de Ferney, d’envisager la démolition-reconstruction de ses quatre petits immeubles. Afin de mutualiser les coûts et de renforcer l’opération, la coopérative s’associe à la CODHA. Ensemble, elles organisent en 2018 un concours visant à densifier la parcelle. Le programme comprend 58 logements, dont 29 pour la CODHA, ainsi qu’une crèche implantée au nord du périmètre. Lauréats du concours sur invitation, LRS architectes livrent le bâtiment en été 2025.

L’Ersatzneubau s’organise autour de deux cages d’escalier, chacune correspondant à une coopérative : SoCoop au sud et la CODHA au nord. Ce choix, à la fois architectural et symbolique, affirme l’identité des deux maîtres d’ouvrage. Chaque rez-de-chaussée accueille une chambre d’ami et une salle commune largement vitrée, orientée vers l’espace extérieur qui se déploie entre le bâtiment et la crèche voisine. Le plan type comprend quatre logements par cage d’escalier : un grand appartement en pignon bénéficiant de trois orientations, un logement traversant de cinq pièces et demie, et deux unités mono-orientées, l’une de trois pièces, l’autre de quatre, disposées entre les deux. Au dernier niveau, la Codha propose un cluster de quatre suites, typologie désormais caractéristique des coopératives genevoises récentes.

Le droit à la vue

Les contraintes du site, les vis-à-vis, les gabarits réglementaires et le bruit de la route de Ferney ont servi de point de départ au projet. Pour y répondre, les logements s’organisent en épi autour d’un axe central, ce qui oriente les vues des pièces de vie en diagonale vers le sud-ouest et réduit les confrontations directes entre façades. Cette disposition génère un volume en dents de scie, rythmé par une succession de redents. Chaque étage est ceint de coursives relativement étroites, qui s’élargissent au droit des séjours et des cuisines pour former de grands balcons. Les redents alternent entre, orientés au nord, des pans fermés revêtus de lattes de bois verticales et d’autres, vers le sud, largement vitrés, ouvrant sur les balcons et la vue oblique. Ce jeu plastique et matériel, sans doute à l’origine du nom du projet, donne l’impression que le bâtiment « regarde » vers le sud-ouest.

Cette logique en dents de scie trouve un écho dans la crèche voisine, conçue simultanément par les mêmes architectes, qui adopte elle aussi un plan en redents. Les deux bâtiments forment un ensemble cohérent dont la géométrie ­structure la place située entre eux. Le long de la route de Ferney, un couvert organise la transition depuis la rue. Agissant comme un filtre acoustique et spatial face au trafic, il délimite avec les deux volumes parallèles une cour abritée qui constitue le principal espace collectif du projet. Les aménagements extérieurs, réalisés en collaboration avec le bureau Vimade, tirent parti de cette configuration pour composer un lieu de rencontre à l’échelle du quartier. La crèche ne dispose pas d’une cour classique. Plutôt, des balcons prolongent les espaces de vie, de manière à libérer tout l’espace au sol disponible entre les deux bâtiments. Sur cette place, le socle en béton apparent se développe de plain-pied, tout en tirant parti de la pente pour se dégager légèrement côté aval. Cette subtilité topographique permet d’éclairer naturellement les locaux mutualisés en sous-sol, comme la buanderie ou le local à vélo. Au-dessus, les niveaux courants (1er au 6e) sont revêtus de bois, tandis que l’attique à toit plat adopte un bardage en inox. L’ensemble compose une stratification claire, béton, bois, inox, reprenant une tripartition classique en socle, corps et couronnement.

Un souvenir de Saugey

Par sa façade crénelée, Crocodile convoque un souvenir familier : celui de Miremont-le-Crêt, que l’architecte/entrepreneur Marc-Joseph Saugey réalise entre 1953 et 1957 à Champel (GE). Pour atténuer les vis-à-vis contraignants, Saugey pivotait chaque module (composé d’une cage d’escalier desservant quatre appartements mono-orientés) de 30°, générant ainsi des vues diagonales. Cette rotation n’affectait cependant pas l’organisation interne : les pièces demeuraient orthogonales entre elles, et se juxtaposaient le long d’un balcon triangulaire, qui constituait l’élément structurant du plan.

Chez LRS, la morphologie en épi affecte profondément l’intérieur du plan. L’ouverture produit une suite d’espaces obliques au cœur du plan, occupés surtout par les circulations, des sas ou les salles d’eau. Cette géométrie génère des situations très contrastées, dont certaines se révèlent particulièrement pertinentes. C’est le cas dans les appartements traversants, où une grande pièce de distribution aux contours irréguliers, conçue comme un couloir habitable, offre un espace intermédiaire généreux, à la fois lieu de passage, de jeu ou de rangement. Une certaine inventivité sera sans doute nécessaire pour tirer pleinement parti de ces espaces singuliers. Ailleurs, la multiplication des transitions reflète la complexité du dispositif et contribue à la spécificité des parcours intérieurs. Le choix des matériaux prolonge la logique constructive : la structure en bois reste visible au plafond, tandis qu’un terrazzo posé sur la chape ciment assure l’acoustique et donne au sol une continuité sobre. Avec les murs blancs, cet ensemble compose un cadre neutre, offrant aux habitants un espace facilement appropriable. Cette économie de moyens laisse s’exprimer la géométrie complexe du plan sans chercher à la dissimuler.

La qualité comme dérogation

Crocodile montre ainsi qu’une architecture inventive peut tirer parti d’un dispositif réglementaire pourtant peu propice à la qualité urbaine. Cette capacité reste toutefois exceptionnelle : elle dépend d’acteurs spécifiques, ici des coopératives, capables de résister aux logiques spéculatives et de mobiliser des valeurs collectives dans un cadre dominé par la rentabilité. Ailleurs, le PLQ, conçu pour accompagner le plan d’urbanisme, s’est mué en instrument parcellaire, réduisant la ville à une addition de droits à bâtir. Dans ce système, la qualité spatiale et l’investissement dans l’espace public ne relèvent plus de la règle mais de l’initiative. Si Crocodile parvient à renverser cette logique pour produire des espaces collectifs, il ne corrige pas la défaillance structurelle : tant que la planification restera subordonnée à la mécanique foncière, la culture du bâti de qualité dépendra d’acteurs minoritaires plutôt que d’une vision publique.

 

Crocodile, logements route de Fernex, Genève (GE)

 

Maître d’ouvrage : SoCoop, Codha

 

Architecte : LRS Architectes

 

Paysagiste : Vimade Architectes paysagistes

 

Ingénieur civil : B+S Ingénieurs

 

Procédure : Concours SIA 142 sur invitation 1er prix

 

Années de réalisation : 2018-2025

 

Coût de l’opération : CFC 1-5 : 40  mio CHF HT

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