Œu­vre ou­ver­te à la HEAD

En 1962, Umberto Eco avançait sa théorie de «l’œuvre ouverte» fondée sur une poétique du suggéré, de l’inachevé, de l’incomplétude. Il définissait cette « ouverture » comme «une invitation à faire l’œuvre avec l’auteur»*. Avec la surélévation de la HEAD, les architectes du bureau Sujets Objets / semblent avoir pris acte de cette thèse et signent un projet sur mesure, dans une approche de complémentarité avec l’existant.

Data di pubblicazione
05-12-2022

La Haute école d’art et de design de Genève (HEAD) installe en 2017 son campus académique sur l’ancien site industriel des Charmilles, regroupant plusieurs bâtiments emblématiques du patrimoine moderne genevois. Parmi ceux-ci, le bâtiment H, avec ses grandes verrières et son jeu de volumes imbriqués, conçu en construit entre 1946 et 1948 par Jean Erb pour l’usine Tavaro, hébergeait alors la manufacture des machines à coudre Elna. Entre 2004 et 2007, l’édifice fait l’objet d’une transformation et devient un centre culturel. À son installation, la HEAD attribue le bâtiment aux départements d’Architecture d’intérieur et Design d’espace ainsi qu’à la Communication visuelle et à l’Illustration. En vue de finaliser son affectation et dans le souci d’accueillir l’ensemble des ressources techniques du pool impression/édition ainsi que des ateliers supplémentaires pour son master en design, la HEAD lance un concours en 2019 pour une restructuration du sous-sol et une surélévation du bâtiment1. Dès la lecture du cahier des charges, l’importance de la technique est soulignée pour cette intervention sur l’existant. La construction devra être légère et permettre une amélioration du comportement sismique. Les édicules techniques en toiture devront s’intégrer soigneusement dans l’architecture du site. Comment faire architecture non pas malgré mais à partir des contraintes techniques? Le jeune bureau genevois Sujets Objets /, lauréat du concours, achève cette réalisation en 2022.

Surélever et s’ouvrir

Le parti pris est clair. Libérer l’espace, optimiser le plan et ainsi offrir un maximum de surface utile aux utilisateur·rices. Le projet de surélévation se dessine dans un volume rectangulaire simple mais généreux. Un vaste plan libre, défini par une structure en portique d’une portée de 15 m, constitué de poutres IPE 500 doublées d’une hauteur de 75 cm. Ainsi affranchis des porteurs centraux des étages inférieurs, les espaces du dernier niveau sont unifiés. Les escaliers sont positionnés aux extrémités du volume de façon à garantir la continuité spatiale. Cette fluidité est renforcée par la façade, principalement vitrée, qui semble se dématérialiser à la nuit tombée. Dans un jeu de composition assumé, les édicules techniques sont placés en superstructure comme des sculptures, tenus ensemble par une maille métallique et détachés du nouvel étage par un bandeau d’acrotère. Pour les architectes de Sujets Objets /, la structure apparaît comme l’élément architectural opérant. En réponse à la demande initiale du cahier des charges d’une construction légère et simple, la structure assumée est autant le dispositif qui libère le plan que le moyen expressif qui maintient un dialogue avec l’existant. Le portique en acier trouve sa place dans ce site d’héritage industriel en s’alignant sur les porteurs périphériques des étages inférieurs visibles en façade et en reprenant la couleur rouge du bâtiment existant. Sur la façade sud, les éléments structurels verticaux s’affinent étage après étage et les poteaux rouges du 4e niveau viennent même s’effacer derrière les grandes fenêtres métalliques. Côté ouest, la grande façade vitrée de l’entrée principale est soulignée par la position en retrait du nouveau volume. La fine serrurerie noire des nouveaux cadres de fenêtre finit d’appuyer la citation du langage industriel déjà présent.

Composer avec la technique

Le parti du projet repose sur une technophilie assumée qui s’avèrera opportune pour les architectes au moment du chantier. Chemins de câbles, gaines, monoblocs et autres installations deviennent des objets à part entière du projet et constituent des occasions de composition. Une seule règle du jeu : ne pas toucher la structure principale. À partir de là, s’amuser à faire entrer en relation les utilisateur·rices avec la technique. La rendre partout perceptible. Pour cela, les membres de Sujets Objets / se sont appliqués à dessiner chaque détail. Pour elles/eux, l’exécution est aussi un moment de réflexion et de création. Philippe Buchs, architecte associé, estime que le projet, s’il est «générique dans sa simplicité», s’avèrera «spécifique par ses contraintes». En refusant consciemment les effets formels, les architectes s’inscrivent dans un courant réaliste contemporain qui fait de la question du confort (thermique) une thématique architecturale. Le passage à la réalisation est l’occasion d’entrer en discussion avec différent·es interlocuteur·rices et d’élaborer ensemble des solutions techniques appropriées. Angélique Kuenzle, architecte collaboratrice, raconte que les nombreux échanges avec les mandataires et les entreprises ont permis de préciser le projet dans ses détails et que le dessin des calepinages de la tuyauterie est devenu autant un terrain de jeu pour les architectes qu’une contrainte technique. Les entreprises de chauffage-ventilation, qui ont plutôt l’habitude de travailler à cacher ces gaines, se sont elles aussi prises au jeu de la composition et ont formulé des propositions. Le projet se construit dans ce dialogue ouvert, où les architectes accueillent chaque contrainte avec enthousiasme, comme une opportunité.

Voilà pourquoi nous parlons ici d’«œuvre ouverte» au sens d’Eco: dans ce jeu entre projeteurs et constructeurs, le projet de surélévation de la HEAD s’écrit comme «un acte d’impro­visation créatrice»2. Le philosophe démontre que si l’auteur·rice (au sens large) a renoncé à achever l’œuvre, il/elle en reste l’organisateur·rice, celui/celle qui fixe la règle. Pour Thierry Buache, architecte associé, si les architectes ont pu «faire en faisant», c’est grâce à une approche précise de la situation existante, «une lecture globale» qui permette d’identifier dès le début «les contraintes déterminantes pour le projet». Choisir ses contraintes pour mettre en valeur une idée, les voir comme des opportunités pour construire un récit. Toute en complémentarité et en interprétation, la posture première du bureau genevois n’était pas de se démarquer ou d’être dans un contraste. Avec cette surélévation, les architectes entrent en résonance avec l’existant sans mimétisme. En perpétuelle transformation, l’œuvre est ouverte, les strates s’ajoutent et sont visibles. À l’instar de toute une nouvelle génération d’architectes, Sujets Objets / sont ­amené·es, à travers leurs projets, à ré-agir, à faire avec le déjà-là, à jouer avec les traces.

Notes

 

* Umberto Eco, L’œuvre ouverte, Éditions du Seuil, 1965, p. 35

 

1. Extrait du rapport du jury de concours, p. 4

 

2. Umberto Eco, Op. cit, p. 15

Surélévation de la HEAD,Genève (GE)

 

Maître d’ouvrage: HES-SO Genève

 

Architecture et direction des travaux: Sujets Objets /

 

Génie civil: Méry & Buffo

 

CVSE: SB technique

 

Concours: Mars 2020

 

Réalisation: Juin 2021 – novembre 2022

 

Surface de plancher SIA 416: 1500 m2

 

Coût CFC 1-6: 6,4 mio CHF TTC

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