SWISS­MADE - avec Da­niel Za­mar­bide de BU­REAU

Entretien

Nouveau dossier numérique, SWISSMADE s’intéresse aux bureaux d’architecture ayant exporté une partie de leurs activités en dehors des frontières nationales. Premier invité, Daniel Zamarbide depuis son «BUREAU» à Lisbonne.

Date de publication
24-04-2021

Pour Daniel Zamarbide (BUREAU), la culture du bâti ne fait sens que si elle accepte d’autres formes d’expression architecturales permettant à ses auteurs de remettre en question le champ d’exploration dans lequel ils interviennent. Une remise en cause qui l’a poussé il y a quelques années à explorer de nouveaux terrains d’action à l’étranger en ouvrant une structure parallèle à Lisbonne.

Nous le retrouvons à Genève pour parler de ses projets lusitains. Ce qui devait être un entretien pour aborder cette thématique cède la place à la narration spontanée d’un parcours professionnel marqué par de nombreux bouleversements. À tel point que les moments d’incertitude de Daniel Zamarbide ne sont pas des événements ponctuels mais une manière, pour lui, de se sentir continuellement en évolution.

espazium.ch: Plusieurs bureaux d’architecture ont ouvert une structure à l’étranger. Un choix ou un besoin?
Dans mon cas, il s’agit délibérément d’un choix. D’une envie de se confronter au niveau culturel et technique à d’autres contextes professionnels. Cette envie m’a amené à découvrir le Portugal sans contacts, sans réseau et sans commandes. Un pays qui regorge, encore aujourd’hui, d’une culture et d’un savoir-faire propices à une approche plus «artisanale» du métier d’architecte. Ce qui en partie est favorable à l’architecture que je pratique.

Comment expliques-tu cette volonté et ce défi de s’exporter «ailleurs»?
Plusieurs raisons m’ont poussé dans cette aventure. Au niveau professionnel, j’avais envie de m’éloigner du côté «insulaire» ou autoréférentiel dans lequel baigne l’architecture en Suisse. Quand on se confronte à une ville aussi polymorphe et quelque peu «problématique» comme Lisbonne, on doit forcément prendre de la distance sur les stéréotypes locaux et nationaux. Une attitude que j’essaie de transposer dans mes projets.

Au niveau personnel, le «déracinement» dans lequel je vis depuis que j’ai quitté l’Espagne est une circonstance qui me permet de m’adapter à de nouveaux contextes. Cette condition me force en contrepartie à me situer constamment dans l’entre-deux. Dans une forme d’instabilité permanente qui est en réalité une excuse pour remettre en question mon approche architecturale.

...tu préfères l’instabilité aux certitudes?
Se remettre en cause est une sensation que je cherche volontairement et que j’apprécie particulièrement dans mon travail au quotidien. Les bouleversements contextuels entre les différents pays où je travaille sont une manière d’expérimenter cette sensation et de sentir que le voyage intellectuel d’un projet est tout aussi important que son résultat. Cette remise en question m’a réinjecté une énergie professionnelle que je peux sentir dans la genèse et le développement des projets.

Est-ce que cette immersion face à d’autres conditions économiques, culturelles ou normatives a influencé ta manière de concevoir les projets?
Je n’ose pas dire que mes expériences au Portugal ont changé ma manière de faire. Je pense plutôt que c’est l’ensemble de mon parcours professionnel qui a construit ma pratique et me permet aujourd’hui de penser et faire l’architecture autrement.

En 2012, j’ai quitté Group8 où j’étais associé pour chercher mon propre parcours en tant qu’architecte indépendant. De manière spontanée, j’ai repris deux axes de recherche que j’avais développés lors de mes études à l’Institut d’architecture de Genève (IAUG). D’une part l’architecture comme vecteur humaniste et d’une autre part mon intérêt pour le versant «beaux-arts» du métier d’architecte.

Ce changement d’orientation, et aussi d’échelle, m’a permis de développer des projets et des objets où le design peut être perçu comme une activité spéculative. Chose qui m’intéresse.

Je vois que tu assumes ce côté spéculatif dans ta démarche…
Absolument. J’accepte dans ma définition de l’architecture que le design est aussi une forme de spéculation telle que l’ont conceptualisée de manière critique certains mouvements expérimentaux en Italie ou en Grande-Bretagne au courant du 20e siècle. Des figures comme Frederic Kiesler, Peter Cook ou Cedric Prize prouvent que d’autres pratiques spatiales sont possibles.

Comment est perçue cette approche par les milieux professionnels?
L’approche architecturale que je pratique est toujours perçue comme une forme «d’hybridation». Pour les artistes, je suis un designer-architecte ; pour les architectes, je suis un artiste avec des connaissances spatiales. Cette «hybridité disciplinaire» et ce mélange de facettes artistiques et architecturales sont attrayants mais jusqu’à un certain point. Globalement, l’architecture reste en effet figée par le principe que l’architecte est avant tout un bâtisseur. Chose que je remets partiellement en question…

Remets-tu en question la figure de l’architecte?
C’est une question qui m’occupe. Nous pourrions par exemple nous demander si le terme «culture du bâti», qui indirectement exclut tout ce qui n’est pas construit, est une définition contemporaine du métier d’architecte si nous prenons en compte par exemple la crise climatique que nous vivons.

Je pense aussi à des figures comme celle d’Andrés Jaque, un architecte passablement confirmé en Espagne, notamment pour ses installations urbaines, mais qui ne serait très certainement pas coopté pour être admis au sein de la Fédération des Architectes Suisses (FAS). Un autre exemple est celui de Sébastien Marot qui en ce moment cherche à construire l’histoire de l’architecture et des villes en relation avec l’agriculture et l’environnement. Un récit qui nous montre que l’architecture peut avoir plusieurs «histoires» en parallèle. Ces autres facettes moins tangibles, artistiques, théoriques, expérimentales, éphémères, appartiennent dans ces cas à une même figure professionnelle: celle de l’architecte.

Un apriori que tu ne ressens pas dans l’enseignement...
Dans l’enseignement, l’approche est très différente. L’idéologie universitaire accepte toutes ces autres formes d’expérimentation et de pratique. L’une de mes responsabilités comme enseignant est justement d’ouvrir la palette de l’architecture à d’autres formes de pratiques.

Au sein du laboratoire Alice à l’EPFL, nous démontrons aux étudiants que le métier d’architecte n’est pas uniquement celui de «construire» des bâtiments. C’est une perception éloignée de la réalité contemporaine. La profession peut offrir une diversité d’emplois très large et tout aussi utiles que celle d’être un bâtisseur. J’encourage même mes étudiants à ne pas renier des postes dans l’administration. Je suis convaincu que c’est aussi cette sphère de travail qui a fortement besoin de personnes avec des convictions pour briser les standards et construire un monde plus inclusif et équitable.

Tu parlais de ton architecture comme d’une espèce d’hybridité non catégorisée, mais est-ce qu’on ne vit pas déjà dans des réalités hybrides?
Sans aucun doute. Comme le décrit Shoshana Zuboff dans son livre «L’Âge du capitalisme de surveillance», les réalités du futur seront une forme d’hybridation. On peut le nier ou le partager, mais nous vivrons ou nous vivons déjà dans une forme d’entre-deux et il serait intéressant que l’architecture accepte cet autre futur comme possible.

Comment sont organisées les deux structures à Genève et à Lisbonne?
BUREAU est formé par trois associés. L’une d’entre elles est au Portugal et nous échangeons très régulièrement entre les deux pôles de travail car en ce moment le nombre de projets est assez équilibré entre les deux pays. Sur place, nous profitons de la taille réduite de notre bureau pour que ces moments d’échange ne se réduisent pas uniquement au travail, mais soient une manière de partager l‘architecture autour d’instants de détente et de loisir. Il faut dire que les allers et retours en avion (avant la crise du coronavirus) sont aussi des moments de solitude très intéressants pour la réflexion.

Dans l’univers «Zamarbide», il y a beaucoup de plaisir mais aussi une grande endurance pour y parvenir. Quel enseignement pratique ou théorique tires-tu de tes expériences vécues?
Dans ce métier, les plaisirs et les tourments sont indissociables.

Je m’aperçois que cette condition de l’entre-deux me plaît énormément. Se sentir «étranger» est aujourd’hui, dans un monde de plus en plus globalisé, un avantage pour s’adapter à cette hétérogénéité contextuelle. Le philosophe Paul B. Preciado, anciennement Beatriz Preciado, parle de la condition d’exil comme une possibilité d’être dans le monde.

Après avoir participé à la vie d’un grand bureau comme celui de group8, que j’ai fortement apprécié, je peux affirmer qu’aujourd’hui je m’identifie plus à la taille de structure que je codirige, malgré les difficultés économiques que ça entraine. Je peux reconnaitre que tous les projets que je développe en ce moment me plaisent et que cette sensation de liberté n’a pas d’équivalent.

Étudiant, employé, associé, indépendant, enseignant: as-tu déjà pensé à ta prochaine étape professionnelle?
Je dis souvent à mes étudiants que faire un projet est une telle source de découverte que toute une vie n’est pas suffisante pour explorer toutes les zones grises de la planète.

Ce qui m’intéresse, c’est de continuer à réfléchir en fabriquant. Le fil conducteur de toutes mes expériences passées est la réflexion; le dénominateur commun est la production de ces pensées. Tous les projets me satisfont à condition qu’ils participent d’une réflexion contemporaine élargie. Comme le définit l’autrice américaine Donna Haraway, ces explorations considèrent le présent comme un «forme épaisse» où passé et futur sont inclus. Du coup, outre le souhait de poursuivre ce chemin, je n’ai pas vraiment d’aspirations futures particulière ou de rêves de grandeur.

C’est peut-être pour cette raison que mes projets à l’étranger sont une manière de m’éloigner de mes zones de confort et de me situer constamment dans des terrains qui stimulent ma réflexion et me permettent de penser plus largement aux problématiques sociétales tout en engageant des relations avec les personnes qui gravitent autour de ces futurs plus incertains.

 

Swissmade - Entretiens

 

  1. Entretien avec BUREAU | Daniel Zamarbide. Propos recueillis le 23.03.2021
  2. Entretien avec NOMOS | Katrien Vertenten, Lucas Camponovo, Ophélie Herranz Lespagnol & Paul Galindo. Propos recueillis le 30.03.2021
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