Bar­bara Bu­ser: «Le ré­em­ploi gé­nère de la créa­ti­vité»

Propos recueillis par Stéphanie Sonnette et Marc Frochaux

Active depuis 25 ans dans le domaine du réemploi et de la transformation de friches en quartiers mixtes, Barbara Buser est sur tous les fronts : au sein du baubüro in situ – qui conçoit et construit –, du think tank denkstatt – qui réfléchit et conseille –, et de plusieurs fondations et coopératives créées au gré des projets réalisés. Elle raconte son engagement en faveur du réemploi et les combats qui restent encore à mener.

Date de publication
16-07-2019

Tracés : Vous êtes l’une des pionnières du réemploi en Suisse. Qu’est-ce qui a motivé votre engagement lorsque vous avez commencé à vous intéresser à ce sujet?
Barbara Buser :
J’ai effectué plusieurs missions de coopération en Afrique : j’ai aidé à creuser des puits pour l’Entraide protestante suisse (EPER) dans les pays du sud et j’ai organisé l’entretien et la rénovation de l’Université de Dar es Salaam en Tanzanie pour la Direction de la coopération au développement et de l’aide humanitaire (DDA). Là, j’ai dû travailler avec des matériaux très pauvres. Ce n’est qu’en rentrant en Suisse au début des années 1990 que j’ai réalisé à quel point les matériaux de construction étaient de qualité ici. Et je ne supportais plus de voir tout ce que les gens jetaient. Nous avons donc commencé à récupérer des petits éléments de construction comme des lavabos et des robinets. Maintenant, nous récupérons des quartiers entiers !

Aujourd’hui, le réemploi ne semble pas occuper une place significative dans le monde de la construction.
Le réemploi et la récupération ne représentent que quelques tonnes en Suisse, ce qui reste négligeable. L’enjeu est de passer à grande échelle. Nous devons nous organiser au niveau européen. Rotor à Bruxelles, Superuse Studios à Rotterdam, Studio Assemble à Londres, Bellastock ou Encore Heureux en France : nous avons tous 20 ans d’expérience. Nous devons échanger sur nos pratiques et nos stratégies et mutualiser nos actions.

En dehors de vos propres projets, qui devraient contribuer par leur exemplarité et leur originalité à faire avancer la cause du réemploi, sur quels leviers pensez-vous pouvoir agir?
Aujourd’hui, nous travaillons sur deux propositions pour inciter au réemploi et limiter les déchets : la première serait que tous les architectes utilisent 5 % de matériaux de réemploi, provenant de leur propre chantier, dans le meilleur cas, ou d’un autre. La seconde consiste en un impôt anticipé sur le réemploi, comme il en existe sur les appareils électroménagers. Nous avons déjà fait cette proposition au Parlement à Berne, sans succès, mais nous allons la relancer.

Le réemploi est-il compatible avec le cadre normatif actuel de la construction?
Le projet de Winterthour semble le confirmer. Mais il faut beaucoup de recherche et de développement pour parvenir à atteindre les objectifs fixés par les normes. Les fenêtres récupérées ne peuvent pas être utilisées en l’état par exemple, il faut rajouter du double vitrage. Cette recherche coûte très cher et demande beaucoup de temps.

Ne faudrait-il pas faire évoluer la réglementation pour faciliter le réemploi, ou alors considérer que l’on pourrait bénéficier de compensations ou d’un assouplissement de certaines exigences, par exemple en matière thermique, quand on réutilise des matériaux?
Il ne faut pas réduire les exigences thermiques. En revanche, il faudrait tenir compte de l’énergie grise qu’on économise en réutilisant des éléments. Une certaine souplesse de la part des services administratifs peut effectivement faciliter les projets : pour les façades en tôle du bâtiment de Winterthour, par exemple, nous ne savions pas au stade du permis de construire de quelle couleur elles seraient. Le service d’urbanisme de la Ville a été très coopératif, il a validé un plan sur lequel la couleur finale n’était pas mentionnée.

Tous les matériaux ne peuvent pas être ré-employés.
Pour certains matériaux, le recyclage est facile mais le réemploi plus compliqué. Au Danemark, les architectes de Lendager Group ont constaté que jusqu’aux années 1960, on pouvait encore décoller la brique du mortier. Ensuite, les mortiers sont devenus tellement performants qu’il est devenu impossible de les séparer. Dans ce cas, la seule solution est de recycler. Les architectes ont donc commencé à découper des pans de mur, qu’ils ont utilisés pour des façades. Un nouveau champ de développement et de recherche est en train de s’ouvrir dans ce domaine.

Le BIM peut-il selon vous faciliter le réemploi?
Dans 20 ans peut-être. Aujourd’hui, en Suisse, la plateforme Madaster travaille avec le BIM : elle permet d’ajouter dans le modèle une banque de données de tous les matériaux utilisés dans les bâtiments neufs, en vue de leur réemploi futur. Mais qui sait si on pourra encore lire ces données dans 40 ans, quand on en aura besoin…

On pourrait penser que le réemploi ne favorise pas la créativité architecturale, puisque les matériaux sont donnés à l’avance, est-ce votre avis?
Lors d’un semestre avec les étudiants de la Haute école spécialisée de Winterthour (ZHAW) : nous leur avons donné des matériaux récupérés et ils ont fait 20 projets, tous très différents… et géniaux ! Je dirais que le réemploi génère encore plus de créativité. Qui dirait que les Lego ne sont pas source de créativité ? Tout dépend de l’échelle évidemment : avec seulement 20 pièces de Lego, on ne fait pas grand-chose, mais avec des milliers, on peut faire des châteaux!

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