Concours d'idées de la rade: entretien avec Guillaume Barazzone, maire de Genève

Propos recueillis par Cedric van der Poel

Les autorités municipales genevoises ont lancé en décembre 2016 un concours d’idées pour le réaménagement de la rade. À quelques semaines du rendu, nous avons rencontré le maire de la cité de Calvin, qui évoque sa vision de l’espace urbain et les attentes qu’il place dans ce processus

Tracés: L’Urban Think Tank de l’EPFZ a énoncé que «l’urbanisme, c’est de la politique pétrifiée». En tant que maire et responsable de l’environnement urbain, quelle est votre vision de l’urbanisme et de l’architecture? En d’autres termes, comment votre idéal politique s’incarne-t-il dans le bâti?
Guillaume Barazzone: J’ai la conviction que notre avenir se joue en milieu urbain. La ville doit être porteuse d’espoir –pour ceux qui s’y déplacent en quête d’une vie meilleure– et créatrice de lien social.  Je défends la densification, mais pas n’importe laquelle. Construire la ville en ville et éviter les déclassements de terrains ruraux sont des impératifs environnementaux. Toutefois, cette densification doit être de qualité. Et cette dernière n’est pas fonction du nombre de m2 au sol dégagé pour telle ou telle activité, mais relève de la manière de bâtir et de réaliser les espaces publics. Genève possède un maillage vert fort de 52 parcs et promenades, inspiré par le plan directeur régional de Maurice Braillard en 1936. Toutefois, certains quartiers en sont dépourvus. J’estime que chaque habitant doit avoir, à 400 mètres  au maximum de chez lui, un espace public verdoyant où se ressourcer et rencontrer ses concitoyens. La mixité – socio-économique et intergénérationnelle – est une autre composante de ma vision politique de la ville. Enfin, je pense qu’il faut réinventer les zones industrielles. A l’image de Zurich, ces zones doivent évoluer et ne pas faire l’objet d’un plan directeur figé. Elles doivent être placées au cœur de l’innovation urbaine et devenir des lieux d’expérimentation,  de rencontre entre des univers différents comme la culture, la création, l’industrie et le logement à des prix abordables.

De manière générale, les autorités en charge des aménagements urbains insistent sur la qualité des espaces publics sans jamais vraiment la définir. Pour vous, qu’est-ce qu’un espace public de qualité?
Je ne suis ni architecte, ni urbaniste. Par conséquent, je vais vous répondre très simplement. C’est un espace de rencontre ouvert au public, si possible multifonctionnel, aménagé avec des matériaux choisis en accord avec les différentes activités prévues. Il doit également faire une place importante à la nature. Un espace public réussi est celui qui arrive à renforcer, magnifier, changer ou même donner une âme à un quartier, tout en respectant l’histoire du lieu Je pense que c’est là que réside toute la beauté du métier d’urbaniste et d’architecte. Prenez le quartier de Sécheron, par exemple. Au niveau architectural, il s’y est construit des bâtiments magnifiques. Pourtant, ce quartier n’a pas encore trouvé son caractère, son âme. Cela ne peut passer que par les espaces octroyés aux habitants, aux lieux de vie, la capacité d’un lieu à créer du lien social.

A la lecture des entretiens que vous avez donnés, j’ai l’impression que ce lien social repose principalement sur ce qu’on appelle un urbanisme de l’événementiel basé sur un espace public festif, éphémère et consumériste.
Lorsque mon Département réaménage la Pointe Nord de Plainpalais en y créant un parc, ce n’est pas de l’évènementiel, c’est un espace pérenne, végétal, qui valorise l’ensemble du quartier. Lorsque l’on plante 50 arbres sur une avenue très minérale, on agit aussi sur l’espace public de manière pérenne. A côté de ces actions, nous menons aussi des projets saisonniers. A Genève, nous avons ainsi développé pendant les Fêtes le Geneva Lux, un festival d’œuvres contemporaines de lumières. Le projet urbanature, un programme de réalisations paysagères nous donne l’occasion de transformer des lieux de la Ville pendant tout l’été. L’objectif est de frapper les esprits, de surprendre, de changer la vision des citoyens sur leur propre ville et de révéler des endroits que, par habitude, nous ne regardons plus. L’objectif est aussi de renforcer l’attractivité de cette ville.

En parlant d’attractivité, c’est un des objectifs du concours d’idées lancé en décembre pour le réaménagement des quais. D’où vous est venue l’idée de ce concours?
J’ai toujours milité pour le réaménagement des quais. Situation rare en Europe, Genève a la chance d’avoir un lac qui pénètre son centre. C’est un site incroyable, un joyau naturel. Et j’ai toujours pensé que les aménagements urbains, ainsi que les activités qui se déploient le long des quais, ne sont pas en adéquation avec les besoins de la population. C’est une zone au potentiel énorme, mais totalement inexploité. Avec mon collègue Rémy Pagani, en charge du département des constructions et de l’aménagement, nous avons décidé d’organiser un concours pour faire émerger des idées, une vision. Avant de consulter la population, les groupes d’intérêts et le conseil municipal, nous avons besoin de dégager une vision qui puisse servir de base pour le débat à venir. Nous avons pensé au concours d’idées, car nous ne croyons pas à la démarche top-down où les magistrats et les fonctionnaires imposent leurs visions. Soulignons encore que les autorités cantonales soutiennent cette démarche et y participent.

La démarche est donc plutôt liée à une ouverture démocratique de la fabrique de la ville qu’à un  manque de vision politique?
Oui, mais nous avons tout de même fixé un certain nombre de critères, des principes directeurs sur lesquels doivent reposer les propositions des participants. Nous avons opté pour un concours d’idées plutôt que pour un concours de projet pour deux raisons : tout d’abord, nous ne voulions pas nous lier les mains avec le projet lauréat. Sur un périmètre aussi grand, un projet peut proposer un système d’accès au lac très séduisant alors qu’un autre projet peut développer un concept de mobilité très performant. Nous voulons pouvoir rassembler les meilleures idées. Ensuite, le concours d’idées est un processus qui peut s’ouvrir sur une vaste consultation, ce que nous avons prévu de faire. Dans un deuxième temps, pour des réalisations spécifiques, nous organiserons vraisemblablement  un ou des concours de projets.

C’est une réflexion intéressante que nous pouvons élargir aux débats sur l’institution des concours. Certaines voix, notamment académiques, se font entendre pour dire que le concours de projet n’est peut-être plus le meilleur moyen prospectif pour penser la ville. Elles proposent d’organiser dans un premier temps un concours d’idées ouvert et anonyme, lequel permettrait de sélectionner un certain nombre d’idées dont les auteurs seraient ensuite invités à proposer un projet abouti. Pensez-vous que ce soit un nouvel outil pour penser la ville ? Si l’expérience de la rade est un succès, allez-vous la reconduire pour d’autres périmètres?
Je ne sais pas si c’est un processus qui peut être systématisé. Mais c’est un instrument adéquat pour repenser des zones d’intervention très larges où il est peu probable qu’un projet réponde à toutes les attentes. Mais ce processus a un coût : comme le prévoit les règles SIA nous avons doté les prix de manière conséquente –250'000 CHF– afin de compenser le fait qu’il n’y ait pas forcément de mandat à la clé pour les lauréats.

Vous avez parlé de valeurs, de critères, sur lesquels repose le concours d’idées. Quels sont-ils?
Il y a d’abord des critères très basiques : la promenade des quais doit être entièrement publique et posséder un U cyclables bidirectionnel, la vue doit y être dégagée et ouverte sur le panorama et l’accès à l’eau facilité et la baignade favorisée. Sans compter la future plage qui verra le jour en 2019, Genève ne connaît que deux sites de baignade –les Bains des Pâquis et Genève Plage– alors qu’au début du 20e siècle, la ville en comptait une dizaine. Les concurrents doivent également proposer un nouveau concept de restauration. Le cahier des charges du concours prévoit aussi le critère de la compréhension du lieu, de son histoire et de son rapport au tissu existant. Enfin, nous attendons des participants une réflexion sur le lien qu’entretiennent le lac et la Ville. Aujourd’hui, nous nous promenons au bord du lac sans nous rendre compte que nous longeons les quartiers les plus denses de Genève, les Pâquis et les Eaux-Vives, et inversement. J’espère   que certains candidats du concours trouveront des solutions pour que la cité soit davantage tournée vers son lac. En réalité, le périmètre de réflexion dépasse très largement celui des quais. J’aimerai que ce concours fasse émerger des idées qui puissent rendre la ville plus perméable et changer fondamentalement le rapport que les Genevois entretiennent avec leur lac.

Dans le programme nous pouvons lire que les dernières activités artisanales des quais doivent être déplacées. Ne peut-on pas y voir une contradiction avec votre définition d’un espace public de qualité qui repose notamment sur la multifonctionnalité ? Ne craignez-vous pas que les quais se transforment en attraction touristique plutôt qu’en lieu de vie quotidienne d’abord tourné vers les citoyens genevois ? Un espace public ne doit-il pas également être un lieu de confrontation?
La réalisation de la future plage des Eaux-Vives impliquera le transfert de certaines activités du quai marchand des Eaux-Vives dans une Maison de la pêche, avec cabanes et écloserie. C’est le choix du Canton qui est cohérent. Pour le public, on pourrait imaginer par exemple dans le même secteur, un marché aux poissons et un petit restaurant qui sert des produits fraichement pêchés. Je ne souhaite pas  que la rade se résume  à une attraction touristique mais je pense que les activités qui occupent ce site n’ont de sens que si elles profitent au plus grand nombre Je veux aussi une rade animée pour et par les habitants de Genève. J’ai justement le désir de réintroduire un peu de vie quotidienne sur la rade. Je connais peu de Genevois qui vont s’asseoir sur les terrasses des pavillons qui occupent  actuellement les quais. Il y a surtout des touristes. Seuls les Bains des Pâquis font l’unanimité, été comme hiver. Nous devons nous inspirer de ce lieu pour imaginer d’autres espaces de rencontre et de détente pour la population locale. Si les Genevois aiment leur rade, les touristes l’aimeront également.

Lors de l’émission forum de la RTS du 11 janvier 2017, l’architecte genevois Charles Pictet s’étonne que la future Cité de la musique1 s’érigera à la Place des Nations, au lieu de se situer au Port Noir, sur la rive gauche. On pense bien évidemment à Oslo, Reykjavík ou encore Sydney, qui possèdent toutes un grand lieu culturel au bord de l’eau. Qu’en pensez-vous?
Je ne suis pas d’accord. Je trouve que l’endroit choisi est idéal. La rive droite est en manque de lieu culturel et le quartier des organisations internationales est un peu monofonctionnel. Il lui manque une âme. La Cité de la musique, qui est un projet privé soutenu par la Ville et le Canton, accueillera non seulement une salle de concert, mais également la Haute école de musique. L’ONU a voté la vente du terrain, un concours sur invitation a été lancé le 9 janvier dernier et le projet se développe beaucoup plus rapidement que s’il avait été décidé de le construire au bord du lac ou dans la zone industrielle de Praille-Acacias-Vernets. Cela incitera les habitants de la Rive gauche à découvrir sous un angle la Rive droite et ce quartier international. Ce projet est très enthousiasmant.

Les concurrents ont jusqu’au 10 mars pour rendre leurs propositions. Quelle suite sera donnée à ce concours?
En mai, nous allons organiser deux expositions : l’une à la salle du Faubourg et l’autre au bord du lac. Un débat public sera ensuite lancé sur les différentes propositions et nous consulterons les conseillers municipaux, les partis,  les habitants, les associations et autres groupes d’intérêts. Une fois que le Conseil administratif aura rassemblé les bonnes idées à approfondir, si cela est le souhait du Conseil municipal, un concours de projet sera lancé.


Pour plus d’informations sur le concours d’idées pour l’aménagement de la rade: LA RADE

Note

1 Future Cité de la musique
Ce projet mené par une fondation privée –la fondation pour la Cité de la musique de Genève– a été annoncé en 2014. L’objectif est la construction, en ville, d’une salle de concert pouvant remplacer le Victoria Hall, qui ne répond plus aux exigences symphoniques actuelles. Elle accueillera l’Orchestre de la Suisse Romande et d’autres formations d’envergure internationale et hébergera la Haute école de musique. En décembre 2016, l’ONU a accepté de mettre ses terrains des Feuillantines à disposition de la Fondation sous forme d’un droit de superficie de 90 ans. L’édifice, d’une surface brute d’environ 39’000m2 et dont le concours sur invitation a été lancé le 9 janvier 2017, comptera notamment une salle de concert de 1750 places, un plateau d’orchestre, des salles de cours et de répétition, des bureaux et sera agrémenté de lieux de restauration et d’espaces commerciaux liés à la culture

Illustration de l'emplacement de la future Cité de la musique de Genève

En lien

Lettre ouverte à Guillaume Barazzone, Maire de Genève, ​à propos du concours d’idées pour l’aménagement de la rade
Tout en soutenant le concours d’idées lancé par la Ville de Genève, une vingtaine d’historiens de l’art et d’experts ont adressé une lettre ouverte au maire de Genève pour lui faire part de leurs inquiétudes quant à l’image négative «portée par les organisateurs du concours sur l’activité nautique et portuaire» et à l’absence dans le jury d’historiens de l’art ou d’architectes connaisseurs de Genève. Tracés s’est procuré cette lettre ouverte, que vous pouvez lire dans son intégralité sur espazium.ch: Lettre ouverte à Guillaume Barazzone

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