L’urbanisation de Sion, conjuguer la ville et son paysage

A Sion, plus qu’ailleurs, se dessine une spécificité helvétique dans la façon de faire la ville : non pas contre le paysage, mais en parfait accord avec celui-ci.

Se pencher sur l’urbanisme de la ville de Sion, c’est d’abord se confronter, sur un territoire de 2 500 ha et d’un peu plus de 30 000 habitants, à un condensé des grandes questions et enjeux de l’aménagement du territoire en Suisse. Nichée au cœur de la plaine du Rhône, intégrée dans le champ d’action des Alpes occidentales du projet fédéral de territoire suisse, la ville de Sion doit trouver son positionnement comme centre régional de plaine dans un espace fortement axé sur le tourisme de montagne. Chef-lieu cantonal et moteur économique du Valais, elle subit les mêmes pressions que n’importe quel centre dans les relations à sa périphérie : étalement urbain, gestion du trafic pendulaire, et concentration des activités notamment. A l’échelle communale, attractivité économique, densification, mixité, qualité des espaces publics, efficacité du réseau de transports publics, gestion du patrimoine bâti et gestion du paysage sont les grandes questions auxquelles les autorités sédunoises doivent aujourd’hui répondre. 
Se pencher sur l’urbanisme du territoire de Sion, c’est également avoir l’opportunité d’observer un changement rapide dans la manière de penser et de faire la ville. En un peu moins de dix ans, les autorités ont mené une réflexion de fond sur l’aménagement du territoire qui a abouti à une nouvelle philosophie, et conduit à la mise en place de méthodes et de processus (lire l’article de Michèle Tranda-Pittion) permettant d’apporter une réponse aux questions et aux préoccupations urbaines contemporaines. 
Enfin, se pencher sur l’urbanisme de Sion c’est surtout être témoin d’une réconciliation, celle de la ville de Sion avec son paysage. En effet, les grands enjeux spatiaux auxquels Sion est aujourd’hui confrontée, ainsi que la nouvelle philosophie liée à l’apparition d’un véritable «récit d’urbanisme»1 partagé par les praticiens et les politiques et les nouvelles méthodes basées sur le projet, ont replacé le paysage sédunois au cœur de son développement territorial. Cette réconciliation s’est faite en deux temps: l’émergence d’un nouveau regard et d’une nouvelle conception de la fabrique de l’espace public tout d’abord, la construction d’un véritable projet de territoire dont le paysage est la matrice principale ensuite.

L’espace public comme facteur déclencheur
C’est en 1995 que Sion amorce sa mue urbaine grâce à une revitalisation de la ville historique à travers ses espaces publics. Au commencement de cette mutation, un constat dressé par l’ancien Président de Sion, François Mudry: concurrencée par la zone commerciale de Conthey qui s’est développée en raison de la mise en service du tronçon autoroutier A9 Aigle-Sion, la vieille ville se vide dès l’heure de fermeture des bureaux. Les autorités communales et l’architecte de la Ville en fonctions, Charles-André Meyer, décident alors de réagir par un geste fort qui va transformer le profil de Sion. Ils lancent en 1995 un concours pour l’aménagement en zone de rencontre de la place du Midi, alors ouverte à la circulation. Malgré de nombreuses oppositions, les autorités maintiennent leur projet, obtiennent gain de cause auprès du Tribunal fédéral, et inaugurent cette place réalisée en 2003 par l’architecte Jean-Paul Chabbey. En 2005, l’engagement de Nathalie Luyet Girardet comme nouvelle architecte de la Ville vient renforcer ces prémices de changement. «Mon engagement est issu d’un choix stratégique, souligne-t-elle, celui de mettre à la tête du service de l’édilité un spécialiste de l’urbanisme, plutôt qu’un architecte; l’objectif était de revoir l’aménagement des espaces publics.» Elle s’y attelle dès sa prise de fonctions en répondant favorablement à la pétition des commerçants de l’Espace des Remparts qui, face au succès commercial de la nouvelle place du Midi, souhaitent également une transformation de leur rue. Sensible à la diversification des typologies de l’espace public et aux différents registres d’usages, Nathalie Luyet Girardet demande au mandataire dv & architectes associés, choisi sur concours, de porter une attention particulière à l’essence du lieu, à « son aptitude à devenir un espace public». Il en résulte alors une place contemporaine, pensée comme un salon en plein air, un espace intimiste, familial et transgénérationnel, au caractère très différent de celui de la place du Midi. Encouragées par les réactions positives des habitants, les autorités poursuivent sur leur lancée, et font réaménager la rue du Grand-Pont en 2008, la rue de Lausanne en 2010, et la place Maurice-Zermatten réalisée par le bureau BFN. Ce travail a fondamentalement modifié la physionomie de la ville. Il amplifie la présence de l’espace public. Par la diversification des typologies, par une approche contextuelle et sensible de l’espace public, il a permis aux habitants de Sion de se réapproprier leur vieille ville et de renouveler leur regard et leur rapport à la rue. Enfin, il a sensibilisé les Sédunois et leurs autorités à une nouvelle démarche urbanistique.

De nouveaux outils pour fabriquer la ville
Cette refonte des espaces publics de la vieille ville s’est accompagnée de la mise en place d’un outil qui va inverser l’approche urbanistique des autorités. Face au mécontentement des habitants courroucés par les lenteurs administratives, les autorités ont été contraintes de repenser la pratique de la construction, de la restauration et de l’entretien des bâtiments situés en vieille ville de Sion. Toute volonté de changement doit être préalablement annoncée aux autorités. Ces dernières réalisent un relevé du bâtiment qui détermine ce qui peut être détruit et transformé et ce qui ne peut être touché. Le propriétaire peut ensuite baser son projet de construction ou de transformation sur ce relevé. Le risque de blocage est ainsi diminué et une mémoire de la ville est constituée. 
Cette approche patrimoniale est basée non pas sur un nouveau règlement, mais sur une méthodologie. Cet instrument incitatif souligne les caractéristiques de chaque bâtiment, individuellement. Il s’éloigne de la quantité et de la mesure pour se rapprocher de la qualité. Il fait pencher l’approche patrimoniale trop souvent dictée par une nostalgie sacralisante, vers un pragmatisme permettant d’améliorer les conditions d’habitat. Cet instrument fait des autorités communales un réel partenaire du projet architectural plutôt qu’une instance répressive. Enfin, il a posé les fondements d’une démarche urbaine menant en juin dernier à l’acceptation par le législatif du premier réel projet de territoire 2, le plan directeur communal.

Le paysage, base du projet territorial
Le paysage est à la base de l’élaboration de tous les grands projets lancés par les autorités ces dernières années – le plan directeur communal, le mandat d’étude parallèle pour la traversée du Rhône en ville de Sion, ou encore le projet d’agglomération. Ces derniers mettent en valeur le territoire, le réinterprètent, en révèlent l’histoire et contribuent ainsi à la restauration d’un socle commun et partagé : le paysage.3

Le plan directeur communal
Lancé sous l’ère de Marcel Maurer, l’actuel Président de Sion, et de la précédente architecte de la Ville, soutenu fermement par son successeur Renato Salvi, et porté par l’urbaniste de Sion Damien Gross, le plan directeur communal est une première pour la ville de Sion. « C’est un geste politique très fort, souligne ce dernier. Nous aurions pu simplement refaire le plan de zone. Mais, conscients des enjeux urbains et sensibilisés par la qualité de la transformation de la vieille ville, les autorités ont décidé d’édifier le nouveau plan de zone et son règlement de construction sur un projet de territoire. »
Fondé sur une analyse et une lecture fine d’experts externes pluridisciplinaires – notamment l’école polytechnique fédérale de Zurich, ou encore Pierre Feddersen (lire l’entretien avec Pierre Feddersen) du bureau zurichois Feddersen & Klostermann – le plan directeur communal place le paysage au centre de cette planification stratégique. C’est à partir de cette matrice paysagère que se déclinent les trois autres grandes thématiques du document stratégique : la mobilité, l’économie, et l’urbanisme. Renforcement de l’identité paysagère et architecturale de Sion, lutte contre l’étalement urbain, réorganisation de certaines zones industrielles, développement de nouveaux quartiers, création de liens entre les différents quartiers et diversification des modes de transport sont les principaux objectifs visés par les autorités. Un principe de base assez radical a été fixé : ne pas étendre la zone à bâtir. Il s’agit donc de densifier et de préserver le vide (voire à de rares endroits, de le créer) en lui donnant une valeur économique et/ou patrimoniale (lire l’entretien avec Renato Salvi). 
Ces objectifs et ce principe de base sont ensuite appliqués à une première série de sites et chantiers identifiés (voir carte du plan directeur communal) : 
Le quartier au sud des voies de chemin de fer, zone industrielle et commerciale en activité et au développement urbain chaotique, devra être repensé en une «ville du XXIe siècle», reposant sur une programmation mixte de logements, de commerces, d’industries à haute valeur ajoutée et d’établissements d’enseignement et de recherche. A l’image du secteur industriel Praille-Accacias-Vernets (PAV) à Genève, le développement de ce nouveau morceau de ville situé entre le rail et le Rhône, devra se faire à la manière d’un puzzle, au fur et à mesure des opportunités de relocalisations d’entreprises. Cette réorganisation devra se faire également en appliquant la stratégie économique du plan directeur communal: la bonne entreprise au bon endroit. 
Les quartiers de Champsec3 et Vissigen, construits à partir des années 1950, recèlent tous deux une forte potentialité d’amélioration tant urbaine que paysagère. Il s’agira donc de «terminer» ces quartiers, pour reprendre le terme de Pierre Feddersen (lire l’entretien avec Pierre Feddersen)
L’identité des coteaux ainsi que celles des deux grandes césures paysagères à l’est et à l’ouest de la ville seront renforcées par une politique d’autorisation de construire et des concepts paysagés adaptés.
En plus de ces sites, une série de projets plus ponctuels doivent venir recoudre les déchirures urbaines créées par les infrastructures. Le projet Cour de Gare, dont la réalisation du plan de quartier a été attribuée, suite à un mandat d’études parallèles (MEP) au bureau Bonnard & Woeffray, jouera le rôle de charnière entre la ville du XXe et celle du XXIe siècle. Le cours Roger Bonvin, couverture de l’autoroute, devrait assurer dans le futur la continuité entre les quartiers Champsec et Vissigen et le reste de la ville. 

AggloSion
Le plan d’agglomération «aggloSion», déposé à Berne en décembre 2011, est la dernière démarche qui soutient et renforce la transformation urbaine de Sion. Son périmètre fonctionnel regroupe treize communes: Sion, Ardon, Vétroz, Conthey, Savièse, Grimisuat, Arbaz, Ayent, Saint-Léonard, Vex, Les Agettes, Salins et Nendaz. «La délimitation de ce périmètre a été longuement discutée, explique Lucien Barras de nomad architectes, le concepteur du volet urbanistique. Nous avons décidé de nous arrêter à une altitude d’environ 1 200 mètres, afin de mener notre réflexion uniquement sur les villages habités toute l’année. Restreindre nos ambitions en évitant la problématique du tourisme et du lien à la montagne a permis de construire un projet solide autour de communes qui ont pleinement joué le jeu. Par contre, en 2015, le périmètre de l’agglomération pourrait être étendu en direction de Sierre et des stations à partir d’un noyau fort et cohérent et aborder ainsi la problématique des liaisons entre la plaine et la montagne.» AggloSion partage la même philosophie que le plan directeur communal : le paysage et les liaisons naturelles forment le canevas qui sous-tend l’urbanisation, définissant ainsi le cadre dans lequel s’insèrent les zones urbanisées. Pour éviter l’étalement de Sion, il propose une agglomération bipolaire avec la création d’un nouveau centre complémentaire formé des villages d’Ardon, Vétroz et Conthey. Cinq centres périphériques situés sur des points de convergence des coteaux sont identifiés. Véritables relais entre le cœur de l’agglomération et l’ensemble des communes, ils assurent également la liaison avec les destinations touristiques. Cette nouvelle structure urbaine impose un développement et un réaménagement en profondeur du réseau de transports publics: création d’une deuxième gare ferroviaire nationale à Ardon, mise en place d’un réseau d’agglomération principal qui relie à une fréquence de 15 minutes les deux pôles et d’un réseau d’agglomération secondaire qui dessert à une fréquence de 30 minutes les centralités périphériques des coteaux, enfin d’un réseau régional pour les villages et les stations touristiques des vallées latérales.

Sion et son Rhône
Craint depuis toujours pour sa fougue et son énergie dévastatrice, le Rhône entretient avec Sion une relation ambiguë. Omniprésent par son tracé sinueux, seul élément naturel longitudinal dans un site encaissé, il a été jusqu’à maintenant tenu à distance, au mieux ignoré. Profitant de la troisième correction du Rhône et fort d’une étude menée par l’EPFZ en 20104 faisant du Rhône une opportunité de développement urbain plutôt qu’une frontière à ce dernier, les autorités cantonales et sédunoises ont lancé un MEP en juin 2011. L’équipe lauréate, composée des bureaux Paysagestion, Localarchitecture et de Pellisier & de Torrenté, dépasse les solutions techniques afin de proposer non seulement un remodelage du cours par un approfondissement artificiel ou par des ripages, mais aussi un réel projet urbain et paysager. La qualité de ce dernier réside essentiellement dans le fait d’avoir respecté le caractère puissant de ce «torrent de montagne» tout en créant des solutions paysagères qui tournent enfin la ville vers son fleuve. Pour Laurent Saurer de Localarchitecture «un tel projet n’aurait pas été possible il y a 30 ans, comme nous l’a souligné Vincent Pellissier qui a travaillé avec nous. A cette époque, le Rhône était considéré comme l’arrière-cour de la ville. Aujourd’hui, les choses ont changé et la population ne semble plus le craindre.» Par une lecture extrêmement subtile du territoire, cette équipe pluridisciplinaire fait du Rhône la réelle colonne vertébrale des espaces publics de la ville. « L’analyse du territoire, souligne Olivier Lasserre de Paysagestion, a fait apparaître trois formes fondamentales: la fluidité du Rhône, la radialité des cônes de déjection et l’orthogonalité agricole. Cette lecture nous a permis de comprendre le développement de la ville et de déterminer le territoire de notre intervention, à savoir l’espace entre le Rhône et l’autoroute. Nous proposons ainsi cinq séquences aux traitements paysagers et architecturaux différentes.» En effet, d’Uvrier aux Iles de Sion, le projet retravaille les contraintes techniques et sécuritaires de Rhône 3 et façonne des identités particulières en fonction des sites et des usages existants ou à développer. Ainsi, les rives de Rhône de la future ville du XXIe siècle seront dotées d’un caractère urbain très minéral, alors qu’au niveau de Champsec, Vissigen ou du domaine des Iles, ripages, renaturations et valorisation des cours d’eau créeront les conditions d’un rapport plus «sauvage» au fleuve.

La bonne échelle
Sion semble réussir sa mue urbaine. Elle se fait tout d’abord à la bonne échelle. Conscientes de la place périphérique de Sion au niveau national, mais aussi de son rôle de moteur économique au niveau régional, les autorités ont su proposer un développement urbain adéquat. Ici, pas de volonté d’entrer dans la course aux tours ni d’attirer des grands noms de l’architecture, mais un discours sur l’espace collectif, le paysage, le vide; sur les méthodes, les outils et les processus propres à la fabrique de la ville; sur la meilleure manière de créer du lien et de faire cohabiter le passé, le présent et le futur. Ensuite, cette transformation en profondeur ouvre la ville sur le paysage. Socle de tous les nouveaux projets, ce dernier redonne cohérence et continuité à un territoire fendu par les infrastructures de transport et le Rhône. Mais le projet territorial exigeant dans lequel Sion s’est engagé va nécessiter persévérance, inventivité et patience. Persévérance, car les projets imaginés sont nombreux et vont devoir être menés de front par un service de l’édilité et la section d’urbanisme – créée par le Président de Sion Marcel Maurer – certes agrandis ces dernières années, mais qui restent ceux d’une ville de 30 000 habitants. Inventivité, car la fusion avec Salins, acceptée en janvier 2012, lie institutionnellement Sion à la montagne. Ces deux mondes peuvent être reliés autrement que par un simple téléphérique qui, comme le montre admirablement le film d’Ursula Meier L’enfant d’en haut, en est bien souvent l’unique trait d’union. Un nouveau rapport, des liens et des outils plus complexes entre le haut et le bas restent encore à inventer. Patience enfin car les autorités sédunoises ont fait le choix, pour l’évolution de leur ville, de la qualité plutôt que de la rapidité. 

Notes

1 B. Secchi, Il Raconto urbanistico, Torino, Einaudi, 1984
2 Un Concours d’idées suisse d’extension de la ville organisé en 1927 fut la première démarche urbanistique à grande échelle. Comme le souligne Patrice Tschopp « Le concours de 1927-28 est une véritable introduction à l’urbanisme : la ville vue sous tous ses aspects fait l’objet d’une réflexion globale » ( P. Tschopp, « Sion capitale, bourg agricole ou urbain », in : 1788-1988. Sion, la part du feu. Urbanisme et société après le grand incendie, Musées cantonaux du Valais et Archives communales de Sion, Sion 1988, p. 220)
3 Envisageant pour la première fois le développement de la ville sous la forme d’un quartier autonome, les autorités de la ville organisent en 1941 un concours réservé aux architectes, ingénieurs, géomètres et techniciens domiciliés à Sion. P. Tschopp, « Sion capitale, bourg agricole ou urbain », in : 1788-1988. Sion, la part du feu. Urbanisme et société après le grand incendie, Musées cantonaux du Valais et Archives communales de Sion, Sion 1988, p. 230)
4 C. Girot, F. Rossano, I. Duner, Un nouveau paysage pour la vallée du Rhône à Sion, 2010 © Institut fur Landschaftsarchitektur ILA, ETH Zurich, 8093 Zurich

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