Un ou­til au ser­vi­ce d’une cul­tu­re du bâ­ti exi­gean­te

Distinction de l'Ouest 2022

En tant qu’acteurs institutionnels de l’aménagement de l’Ouest lausannois, Amina Ould Henia (Commune de Prilly), Philippe de Almeida (Commune de Renens) et Benoît Biéler (SDOL) connaissent chaque centimètre carré de ce territoire. Si la Distinction de l'Ouest est une reconnaissance du travail accompli par  les lauréats, elle permet également de renforcer les exigences partagées pour que se développe une culture du bâti de qualité sur l’ensemble de l’Ouest.

Data di pubblicazione
28-11-2022
Cedric van der Poel
Codirecteur d'espazium.ch, espace numérique des éditions pour la culture du bâti

Cedric van der Poel: En tant qu’acteurs du développement territorial de l’Ouest lausannois, quel rôle attribuez-vous à la distinction?
Amina Ould Henia: Pour moi, en tant que cheffe du Service de l’urbanisme et des constructions de la commune de Prilly, cette distinction a une double fonction. D’abord, celle d’être une forme de reconnaissance de notre politique territoriale. Nous menons depuis des années un travail de planification – l’échelle des communes et à l’échelle intercommunale. Nous sommes maintenant entrés plus  concrètement dans une phase de réalisations et voir reconnu le produit d’un long travail est une satisfaction. Ensuite, celle d’un regard extérieur sur notre travail. Les journées de critiques, particulièrement intéressantes et formatrices, ont aussi fait émerger les points faibles du développement de l’Ouest. C’est en fin de compte un outil précieux.

Philippe de Almeida: Oui, je suis tout à fait d’accord. Cette distinction dépasse le concept de l’objet isolé, récompensé. Elle prend sens dans la prise en compte de l’ensemble des objets proposés. Et ce rôle critique de la distinction, souvent inconnu du grand public qui ne voit que le palmarès, est tout simplement primordial pour notre pratique. En tant que responsable de service nous n’avons que peu d’occasion d’être confrontés à un regard critique de professionnel·le·s externes qui n’ont pas de liens ou d’intérêts directs avec le territoire de l’Ouest. Cet apport extérieur est d’autant plus important qu’il provient dans le cas de la Distinction 2022 d’un architecte alémanique particulièrement réceptif aux questions environnementales (Yves Schihin), d’une historienne de l’art et de l’architecture (Catherine Schmutz Nicod) sensible au patrimoine et d’un professeur d’une Haute école, très bon connaisseur de l’ensemble de la production architecturale suisse (Frédéric Frank).

Benoît Biéler: La distinction est clairement un outil. à l’interne, elle permet de nous créer une culture commune, de développer une compréhension et un langage partagés de ce qu’est une culture du bâti de qualité. Elle est un aussi un outil de sensibilisation envers les acteurs de l’Ouest. C’est également un message vers l’extérieur. Comme le souligne très bien l’un de nos jury externe, Frédéric Frank, l’Ouest a très longtemps souffert d’une mauvaise réputation architecturale et urbanistique. Cette distinction participe au nouveau discours que nous voulons diffuser à propos de l’Ouest. Ce dernier n’est plus une zone industrielle où l’on disperse des cartons à chaussures, mais un territoire planifié, concerté, thématisé et dans lequel l’amélioration du cadre de vie, la qualité de l’espace public et l’attention portée à l’architecture sont au cœur de l’aménagement territorial. Nous souhaitons sensibiliser les investisseurs, les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’œuvre au fait que l’Ouest lausannois est un territoire où nous attendons de la qualité.

Cedric van der Poel: Quel regard portez-vous sur l’ensemble des projets rendus?
Amina Ould Henia: J’ai été particulièrement surprise par le nombre de projets d’infrastructure: la passerelle de la route de la Pierre à Ecublens, le Rayon Vert à la gare de Renens, le Trait d’union entre la commune de Prilly et de Renens. Ça dénote probablement que nous sommes dans un processus de rattrapage.

Philippe de Almeida: C’est surprenant, mais c’est à honorer. Nous sommes en train de tisser des liens de mobilité douce sur un territoire qui a été divisé par le rail, les autoroutes et les routes nationales. Avec ces infrastructures, nous essayons de retrouver l’échelle urbaine du piéton et du cycliste. J’aurais adoré distinguer la construction d’un trottoir à un endroit historiquement dévoué à la voiture. L’autre point qui m’a frappé est la question patrimoniale qui a été au cœur de nos conversations – je pense à Lausanne 64, la ferme des Tilleuls, ou encore la rénovation du rural à Renens.

Benoît Biéler: D’autant plus frappant que c’est un patrimoine relativement discret.

Philippe de Almeida: Oui j’ai fait le même constat. Avec l’injonction de densifier, nous devons porter une plus grande attention à ce « patrimoine discret ». Le recensement cantonal attribue des notes à des critères objectifs. Pourtant, notre territoire souligne que le patrimoine va au-delà d’une façade remarquable, d’un illustre système constructif ou d’un événement historique. Une petite villa sur une parcelle idéale à la densification peut être porteuse d’une mémoire collective très locale ; un vieux cinéma sans qualité architecturale est un lieu de souvenirs individuels d’une extrême importance. Je souhaiterais que l’on arrive à mettre en place une concertation plus intense entre les Monuments et sites du Canton et les Communes afin de mieux prendre en compte ces critères plus subjectifs et très locaux.

Cedric van der Poel: Les visites des projets et le palmarès ont souligné l’importance de la relation entre le maître d’ouvrage et le maître d’œuvre dans la qualité finale des ouvrages. Que pouvez-vous faire pour faciliter cette relation?
Benoît Biéler: C’est une question extrêmement complexe et la réponse, à mon avis, ne peut être que multiple. J’ai l’impression, comme le sous-entend la question, qu’il s’agit d’abord d’un «jeu» à trois acteurs: le maître d’ouvrage, le maître d’œuvre et les autorités publiques. Ensuite, cette relation dépend de la conjoncture du marché immobilier. Nous traversons une trop longue période de pénurie de logements ; cette situation ne favorise malheureusement pas la qualité architecturale mais la rentabilité à court terme. Et même la procédure des concours qui pourtant joue un rôle primordial dans la culture du bâti suisse ne peut pas toujours corriger le tir.

Amina Ould Henia: L’importance du lien entre maître d’ouvrage et maître d’œuvre est flagrant dans la réussite du projet de logement des Kharites, par exemple. J’ai été très touchée par cette relation, mais elle n’est qu’un des facteurs déterminants. Les raisons de l’investissement sont également importantes. Dans le cas des Kharites, c’est une démarche d’investissement à long terme dans laquelle les espaces communs deviennent tout aussi importants que la typologie des appartements ou les matériaux utilisés. On retrouve ainsi dans ce projet, des rez-de-chaussée animés par une salle commune, des buanderies lumineuses où il fait bon travailler en attendant sa lessive, un café social ou encore une place publique accueillante. Lorsque l’objectif d’un investisseur est de chercher la rentabilité maximale dans le but de revendre au meilleur prix dès l’immeuble terminé, la logique est complètement différente. Et c’est une donnée fondamentale. Enfin, pour répondre clairement à la question, je ne sais pas s’il est possible d’établir des conditions cadres pour faciliter une bonne entente entre le maître d’ouvrage et le maître d’œuvre, mais je crois qu’il est possible pour les communes d’adopter une attitude plus exigeante pour une culture du bâti de qualité : notamment à travers le plan général d’affectation qui doit être de plus en plus fin et contextuel ou à travers une commission d’urbanisme qui s’autorise à accompagner les maîtres d’ouvrage et les maîtres d’œuvre lorsqu’elle le juge nécessaire.

Philippe de Almeida: Personnellement, je pense que l’autorité publique peut faciliter le dialogue entre le maître d’ouvrage et le maître d’œuvre en permettant de s’écarter de la norme. Nous devrions parfois permettre des dérogations plus importantes lorsqu’il s’agit de qualité urbaine ou architecturale. Par exemple, nous devrions pouvoir donner une plus grande latitude réglementaire aux projets qui proposent des espaces communs innovants et qui s’attellent à animer les rez-de-chaussée; je pense bien évidemment aux systèmes des bonus. Si en tant qu’autorités publiques nous arrivons à proposer une manière de procéder plus qu’un catalogue de normes alors nous arriverons à penser la ville, la rue, le territoire plus que l’objet architectural. Et c’est l’objectif que s’est fixé cette distinction. En bref, nous devons changer la culture de l’optimisation maximale des appartements des immeubles collectifs. à Zurich, plus de 25% des logements sont gérés par des organismes sans but lucratif, fondations ou coopératives; cette caractéristique favorise les espaces d’échanges qui sont trop souvent, dans le privé, le résultat des normes. Pour modifier cette approche, il faut petit à petit valoriser les lieux communs, et ce processus qualitatif ne peut se faire que sur le temps long.

Benoit Biéler: Un long processus qui me semble bien engagé à l’Ouest. Nous avons distingué des projets humbles, au service de l’utilité publique et de la région; des projets aux matériaux durables et dont la conception est basée sur l’économie de moyen; nous avons préféré, aux beaux gestes esthétiques et aux prouesses techniques, la rénovation discrète et la réanimation sensible et culturelle. à l’heure où de grands projets comme Malley ont été lancés, je me réjouis de voir ce que nous réserve la prochaine distinction et surtout ce qu’elle nous dira de l’évolution de ce territoire et de notre culture du bâti. 

Amina Ould Henia est architecte dr ès sc. EPF, diplômée de l’école polytechnique d’architecture et d’urbanisme d’Alger en 1996 et de l’École polytechnique fédérale de Lausanne en 2003. Elle a collaboré sur plusieurs projets de recherche en lien avec le développement durable et la construction durant
7 ans au Laboratoire d’énergie solaire (LESO-EPFL). Par la suite, elle a exercé son métier d’architecte dans divers bureaux de la
région lausannoise, notamment dans la réalisation d’immeubles d’habitation. En 2012, elle a intégré la Ville de Prilly, où elle a été nommée quatre ans plus tard, cheffe de service de l’Urbanisme et des Constructions. Depuis plus de 6 ans, elle est responsable du développement territorial de la Ville de Prilly, ainsi que du suivi des projets qui en découlent.

 

Philippe de Almeida est architecte EIG EPFL, diplômé de l’école d’ingénieurs de Genève en 1982 et de l’école Polytechnique de Lausanne en Architecture en 1987. Il ouvre son bureau d’architecture en 1990 à Lausanne et travaille en parallèle durant
7 ans comme assistant responsable de recherches et coordinateur de l’atelier d’architecture du prof. M. Bevilacqua à l’EPFL. En 2007, il rejoint l’Unité de Management de la Division Projet, Travaux, énergie de l’état de Vaud où il était responsable des écoles professionnelles et président de diverses commissions de construction. En 2009, il a été nommé architecte urbaniste de la Ville de Renens. Ce poste l’amène à coordonner de nombreux projets d’urbanisme pour Renens, ainsi qu’à étudier des projets d’aménagement urbain et d’espaces publics. Il participe à de multiples jurys d’architecture et anime des conférences sur l’espace public.

 

Né en 1980, Benoît Biéler est géographe-urbaniste FSU, diplômé de l’Université de Lausanne en géographie et en économie. Il occupe la fonction de directeur du bureau Stratégie et développement de l’Ouest lausannois (SDOL), entité intercommunale en charge du développement urbain de l’Ouest lausannois. En parallèle à ses activités professionnelles, il a notamment été géographe indépendant, Conseiller communal de la Ville de Lausanne, cofondateur d’un festival de musique, etc.

Projets Lauréats Distinction 2022

- Lausanne 64, rénovation des anciens ateliers Mayer & Soutter, à Renens
- Crèche Le Tournesol, rénovation d’un rural, à Renens
- Résidence Les Kharites, trois immeubles récents, à Bussigny
- Passerelle sur la route de la Pierre, construction pour la mobilité douce, à Ecublens
- Ferme des Tilleuls, restauration et réaffectation, à Renens

Projets Lauréats Distinction 2018:

Place Cosandey, Ecublens, EPFL

Collège En Dallaz et salle de gym doubleTatironne, Bussigny

Maison multifamiliale Martinet, Renens

Salle Perrier et bureaux, Chavannes-près-Renens

FAM–Fabrique d’articles en métal,Renens

Entretien mené pour la publication
 

La Distinction de l’Ouest 2022
Cedric van der Poel (dir. de publication)
coédité par Infolio et l’association «Ouest lausannois: Prix Wakker 2011»
Col. «Les Cahiers de l’Ouest», 2022, 128 pages
En collaboration avec Revue TRACÉS / espazium.ch, SIA Vaud, CUB Culture du Bâti, Patrimoine Suisse - section vaudoise, col. «Les Cahiers de l’Ouest», 2022, 128 pages, ISBN 978-2-88968-086-3.

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