Un concours, trois passerelles
3e correction du Rhône
Dans le cadre du projet de la 3e correction du Rhône (R3), les Cantons de Vaud et du Valais ont organisé un concours d’ingénierie et d’architecture pour la conception de trois nouvelles passerelles destinées à favoriser le franchissement du fleuve pour les mobilités douces. Entre architecture et structure, il a fallu choisir.
L’annonce par le Canton du Valais de sa volonté de réduire la voilure du projet de la 3e correction du Rhône (R3) avait créé quelques frictions avec les autorités vaudoises au printemps 2024. La publication des résultats du concours en vue de la réalisation de trois passerelles sur le tronçon chablaisien du fleuve, un secteur d’intervention prioritaire du projet R3, semble indiquer que la coopération intercantonale a maintenant repris de manière plus apaisée.
Le Rhône et les objectifs de sa (future) correction – notamment la mesure prioritaire Chablais (MP Chablais) – ont donné le la de ce concours. En plus d’assurer la sécurité de la population et des infrastructures, R3 vise ici également à favoriser la mobilité douce et ses différents usages (sport, loisirs, détente, pendulaires, promenade urbaine, etc.) entre les deux rives du Rhône.
Si deux passerelles (une privée et une publique) permettaient déjà un franchissement sur ce secteur, elles ne correspondaient que très partiellement à la définition de la mobilité douce telle qu’entendue dans le cadre de R3. De plus, l’élargissement futur du fleuve sur ce secteur imposait de réfléchir à de nouveaux franchissements au-delà des digues actuelles.
Au total, 57 projets ont été déposés et évalués. À l’issue du concours lancé en mai 2025, le jury a distingué trois lauréats dont les projets ont été recommandés en vue de la poursuite des études. Si de nombreuses équipes ont proposé des projets pour plusieurs des trois passerelles, c’est celle composée des bureaux Masotti & Associati et Hämmerli & Caccia qui tire son épingle du jeu en remportant le concours pour les passerelles de la Gryonne (Larus) et d’Illarsaz (Au cœur de l’Île) avec la déclinaison d’un concept similaire adapté aux contextes très différents des deux sites. Pour la Gryonne, la structure porteuse d’un système «tablier-pile» à deux travées identiques consiste en un double-caisson en acier patinable à hauteur et largeur variables connecté à une pile en béton armé au milieu du fleuve et posé sur les culées.
Pour la passerelle cousine d’Illarsaz, la création d’une île dans le cadre de R3 – avec l’exigence d’en faire un lieu accessible et accueillant pour la population –, impose d’autres contraintes. Dans un premier temps, le projet verra la construction d’un premier tronçon reliant la future rive droite à la future île (avec la conservation provisoire de la passerelle existante pour la poursuite du franchissement). Une fois les travaux de R3 achevés, le Rhône sera provisoirement dévié à droite de l’île pour permettre la construction du second tronçon au moyen de trois appuis provisoires. La structure porteuse des deux demi-passerelles consiste ici aussi en un double-caisson en acier patinable à hauteur et largeur variables. Mais à la différence de la Gryonne, les poutres sont ici encastrées aux culées de rive et appuyées sur celles situées sur l’île (avec comme conséquence logique une inversion de la variation de hauteur).
Nul appui n’est une île
Comme mentionné dans le rapport du jury, seul le projet Ancturésia (INGPHI, 3e rang et 2e mention) a osé questionner la pertinence de la création et de l’accessibilité d’une île pérenne. Il propose au contraire une passerelle franchissant le fleuve sans appuis intermédiaires au moyen d’une structure suspendue entre les deux culées imposées. Composée d’un tablier mince mixte acier-CFUP supporté par des suspentes en acier, cette passerelle présente l’avantage d’une réalisation préalable à l’élargissement du Rhône en rive droite et surtout sans intervention dans son lit. De plus, elle règle les questions liées aux exigences de durabilité de cette île artificielle et aux moyens à déployer pour l’assurer. Rappelons à ce titre que l’actuelle passerelle haubanée appelée à être remplacée a vu le jour à la suite de la destruction d’une version précédente, emportée par la crue du Rhône d’octobre 2000.
La troisième passerelle primée, située au lieu-dit Charbonnière, est le projet Superleggera proposée par Muttoni Partners Ingénieurs Conseils, PRA Ingénieurs Conseils, Pierre-Alain Dupraz Architectes, In Situ et BMG Solution1. La structure porteuse du système «tablier-pile» intégral à deux travées est entièrement construite en CFUP armé et précontraint, avec une précontrainte extérieure positionnée sous la dalle et entre les deux âmes. La conception structurale combinée aux propriétés du CFUP permet d’obtenir le poids propre le plus léger parmi les projets du concours. L’exécution de la pile nécessite cependant la construction d’un rideau de protection avec des palplanches en raison de travaux dans le lit du fleuve.
Cachez cette structure que je ne saurais voir
Les résultats de ce concours appellent plusieurs remarques. Tout d’abord celle du choix des matériaux. Les documents du concours mettent en avant la durabilité, notamment en ce qui concerne le choix des matériaux. Si le bois (indigène) y est spécifiquement mis en avant, force est de constater que seul un des dix projets primés y recourt (Silva, Société coopérative 2401, AIA Ingénierie et DARE Architectes, 3e rang et 3e prix du concours pour la passerelle de la Gryonne). L’acier et le CFUP sortent eux largement en tête du palmarès en raison de leurs performances structurelles reconnues. À la lecture des rapports du jury, on peut comprendre que la durabilité s’entend ici dans son acceptation plus large de durabilité intégrée, où est durable ce qui dure: des structures pérennes ne nécessitant que de faibles investissements en termes d’entretien.
Un autre point concerne l’expression très semblable des trois projets retenus: des passerelles filigranes, très (trop ?) élancées. L’intégration au paysage et la qualité architecturale représentaient certes des points importants du programme du concours, mais ses résultats indiquent une certaine prépondérance de l’architecture sur la structure. Si le jury a fait le choix d’une intégration paysagère par la discrétion, voire l’effacement, la nature industrielle des abords du Rhône dans ce secteur aurait aussi pu convoquer une expression plus assumée des structures porteuses.
Note
1. Le projet Superleggera est également classé au 2e rang et a remporté le 2e prix du concours pour la passerelle de la Gryonne.
Trois passerelles sur le Rhône, Aigle (VD), Bex (VD),
Collombey-Muraz (VS), Ollon (VD) et Monthey (VS)
Maître d’ouvrage:
Canton de Vaud, Entreprise de correction fluviale Rhône 3Canton du Valais, Service des dangers naturels
Procédure:
Concours de projets d’ingénierie et d’architecture dans le cadre d’une procédure ouverte à un degré, au sens des dispositions du Règlement SIA 142
Lauréats:
Passerelle de la Gryonne : communes de Monthey (VS) et Bex (VD)
Larus : Masotti & Associati et Hämmerli & Caccia
Passerelle de Charbonnière : communes de Collombey-Muraz (VS) et Ollon (VD)
Superleggera: Muttoni Partners Ingénieurs Conseils, PRA Ingénieurs Conseils, Pierre-Alain Dupraz Architectes, In Situ et BMG Solution
Passerelle d’Illarsaz: communes de Collombey-Muraz (VS) et Aigle (VD)
Au cœur de l’Île: Masotti & Associati et Hämmerli & Caccia
> Consultez les résultats et le rapport du jury du concours sur competitions.espazium.ch