Ryth­mo­lo­gie ur­baine: le temps res­source du pro­jet

L’étude présentée par Katia Naouri et Alexandra Nievergelt dans le cadre du MAS en Urbanisme UNIGE/EPFL questionne les manières d’agir avec le temps long des projets urbains, en identifiant des éléments de blocage et des leviers d’action à déployer pour établir des stratégies de résistance à l’obsolescence et l’incertitude parfois, liées à une planification linéaire.

Date de publication
14-12-2023
Katia Naouri
architecte et urbaniste, co-fondatrice de l'atelier MMNK

Ce travail se positionne sur le principe de rythmologie urbaine en croisant les récits d’expériences de professionnels en Suisse et en France par une série de tables rondes et d’entretiens, pour questionner les manières d’agir avec le temps long, l’incertitude et l’obsolescence parfois, liées à une planification linéaire qui s’étend sur des dizaines d’années (Fig.1). C’est à travers une sélection d’études de cas, exemplaires dans leur complexité à intégrer une flexibilité d’action et faisant partie des défis à relever dans les prises de décision d'aujourd'hui, que la discussion a été engagée. Ils ont été le point de départ pour questionner l’équilibre entre « ralentissement » et « accélération », entre « planification » et « improvisation », entre « ordre » et « désordre », entre « liberté » et « contrainte ».

La notion de temps est essentielle pour les urbanistes. Malgré son traitement traditionnellement implicite, de plus en plus de professionnels la placent au cœur de leurs pratiques, développant des approches d’urbanisme appelées tactiques, transitoires, malléables, et réversibles. Ces approches révèlent les défis de la gestion de l'incertitude temporelle dans les projets urbains et la nécessité de réévaluer les réglementations pour mieux répondre aux besoins de l'environnement urbain.

Alors que les rythmes courts, comme l'utilisation d'usages intermédiaires, se sont fortement développés ces dernières années et que la gestion de l'incertain est relativement bien maîtrisée dans cet horizon, c’est la difficulté de gérer l’imprévisible sur une longue durée qui est mise en évidence.

Dans une époque où la rapidité et l’accélération sont des signes de progrès, un des défis de notre temps est donc de réapprendre à travailler le temps long. Il s’agit alors de mieux accepter l'instabilité qui accompagne une planification à long terme et d'aménager la marge de manœuvre de manière à ce que le projet puisse s'adapter avec plus de souplesse.

L’étude « rythmologie urbaine » présentée dans le cadre du MAS en Urbanisme UNIGE et EPFL en 2022, a donc permis d’identifier des éléments de blocage, mais aussi des leviers d’action à déployer pour établir des stratégies de résistance à l’obsolescence du projet et une meilleure prise en compte des différents temps qui le composent (Fig.2).

Elle propose notamment l'identification de principes au sein desquels une vision partagée, intégrant des éléments invariables, est établie. Ces principes permettent de développer des solutions pragmatiques sans perdre de vue la vision globale. Il est ainsi fondamental d'aborder cette approche en termes de séquences temporelles, pour explorer différentes options et en ajuster les rythmes de manière appropriée.

L’étude met également en avant une pensée de l’écosystème urbain en tant que métabolisme en constante évolution. Le projet urbain est intégré à son passé, son présent et son futur, avec la capacité de se remettre en question et d’adapter de manière proactive ses aspects dépassés.

Dans ce contexte, il apparaît essentiel d’encourager pour tous les acteurs une compréhension du cadre légal et des leviers facilitant ces changements dans le processus. La réalisation d'un projet urbain qui s'adapte aux divers rythmes et à l'écosystème environnant nécessite une équipe interdisciplinaire qui harmonise ces rythmes pour assurer la cohérence et le succès du projet.

Ainsi différents leviers d’action du changement comme l’usage de la scénarisation, le travail sur l’instabilité, la réversibilité et l’adaptabilité sont autant de composants à saisir pour tenter de travailler avec les différentes temporalités qui se croisent. Ils peuvent être considérés comme des pistes de solution aux défis identifiés, tels que les réglementations trop figées, qui représentent des éléments bloquants une future adaptation du projet à de nouvelles réalités et de nouveaux besoins.

Il en résulte la nécessité de miser sur une mixité des temps, sans faire l’opposition d’un temps long aujourd'hui perçu comme négatif du point de vue de l'urbanisme et des investisseurs, car synonyme d'incertitude et donc de risque, à un temps court source de renouveau et de possible. Il ne s’agit donc pas d’accélérer ou de ralentir le rythme, mais plutôt d’obtenir un rythme harmonieux entre les multiples étapes de la planification, qui s’anime de temporalités variées (Fig.3). La rythmologie permet ainsi de relier ensemble des temps différents continus et discontinus dans un processus qui peut intégrer des intensités, des singularités, des périodicités et tout cela dirigé dans un mouvement vers l’avant. Elle propose une structure capable de s’adapter et de répondre à l’imprévu.

À propos des autrices :

 

Katia Naouri est architecte et urbaniste, co-fondatrice de l'atelier MMNK - architecture de territoire. Basé entre Paris et Zurich, MMNK conduit depuis 2018 des projets darchitecture et d'urbanisme sinscrivant dans des processus de réparation de lexistant, de réemploi et d’économie des ressources de matière. En parallèle des projets de transformation, elle développe également des activités de recherches et d’enseignement sur la résilience climatique, les mouvements de matières liés à la gestion des terres d'excavation, la question du temps long et son instabilité dans le projet urbain. 

 

Alexandra Nievergelt est géographe-urbaniste, manager chez Wüest Partner. Elle est spécialiste des analyses de marché et des concepts d'utilisation pour les grands développements immobiliers. Elle se passionne pour la fonction de l'immobilier dans le tissu urbain et l'interaction avec l'espace public, dont elle a pu démontrer la valeur de manière quantitative dans une étude avec Wüest Partner. Avec son expérience de chef de projet chez CFF Immobilier pour les projets de développement, elle s'intéresse particulièrement à la charnière entre le développement urbain et la mobilité ainsi que la structuration temporelle des projets.

MAS Urbanisme EPFL/UNIGE

 

Directeurs

 

  • Dr Jérôme Chenal, École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), Faculté de l’environnement naturel, architectural et construit (ENAC), co-directeur du MAS et président du conseil scientifique
  • Prof. Laurent Matthey, Université de Genève (UNIGE), Faculté des sciences de la société (SdS) et Institut des sciences de l’environnement (ISE), co-directeur du MAS et président du comité directeur

 

Coordination

 

  • Dr Marlène Leroux, Université de Genève

 

Suivi de l’étude

 

  • Dr Marlène Leroux, Université de Genève
  • Ute Schneider, KCAP

 

Remerciements

 

  • Igor Andersen, Salomé Burckhardt Zbinden, David Enon, Philippe Gasser, Anita Grams, Michael Güller, Vincent Kauffmann, David Malaud, Antoinette Schaer, Philippe Scherble, Ute Schneider.
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