Jus­tine Ros­set: «Ces vil­lages sont des ter­ri­toires re­fuge»

Le travail de master de Justine Rosset, architecte et habitante saisonnière de Commeire, porte sur le village de sa famille. Dans cet entretien, elle parle aussi de son engagement auprès de plusieurs acteurs œuvrant pour rétablir les liens entre l’architecture, les mode de vie et la préservation du climat dans ces territoires de la moyenne montagne. Immersion dans la réalité et le futur projeté de ce village isolé, perché sur un coteau du val d’Entremont.

Date de publication
22-09-2023

Mathilde de Laage: Votre étude de master1 appliquée sur le village de Commeire portait sur comment le projet d’architecture peut-il être générateur de transition? Elle se situe dans un avenir post-pétrole, dans un territoire de la moyenne montagne. Quel a été le point de départ de votre réflexion?

Justine Rosset: Il était question d’explorer les outils, les critères et des pistes de solutions en architecture dans les territoires de la moyenne montagne. Ma réflexion invite à jeter un regard critique sur la compatibilité entre mode de vie écologique et maintien du confort moderne. Ma première piste a été de suivre comment l’agropastoralisme conditionnait l’occupation saisonnière de chaque étage alpin. Semi-nomade par ses activités saisonnières, la population de Commeire avait ses vignes à Branson et ses alpages au-dessus du village, à Moay, aux Planards et à l’Arpalle. Il s’agissait d’une réalité partagée par quelques villages isolés à cette altitude jusqu’aux années 1980. Révéler ces traces d’occupation du territoire m’a permis de faire le lien avec le patrimoine bâti vernaculaire.

Un bâti vernaculaire dont les usages sont pensés au détail constructif près?

Cette architecture est rationnelle, tout y a un sens. La taille du bâtiment est régie par la dimension du bois disponible et le volume dépend de la surface fauchée. Ces observations replacent le bâtiment dans sa fonction d’outil, où chaque détail constructif donne à l’usager la responsabilité dans sa mise en mouvement. Ils portent aussi en eux les liens vernaculaires entre la production, le territoire et son climat.

Comment maintenir ce lien avec le territoire dont l’architecture fait partie?

Le modèle d’habitat en Suisse et dans les régions périphériques est aujourd’hui générique pour répondre à l’idée d’un confort moderne. Dans les années 1980, à Commeire, l’exode rural a provoqué un arrêt cardiaque du village et l’émergence de la résidence secondaire. Même si l’hôtel, qui s’est installé dans le bâti ancien de la moitié du village, a initié une nouvelle dynamique économique, le bourg n’est pas pour autant plus vivant. Par vivant, j’entends animé par des projets collectifs que le village porterait de manière autonome et pour sa communauté. Ce type de projet était traditionnellement porté par des consortages en Valais, un forme d’organisation d’habitants, regroupés autour de l’usage d’une ressource pensée comme un bien commun. Dès les années 1960, la culture des petits fruits, produits à haute valeur ajoutée, a commencé dans le val d’Entremont sur ses coteaux ensoleillés.

Avec l’argent des ventes de cette culture, le consortage de Commeire a pu se payer un nouveau système d’irrigation. Il s’agit d’une implication directe entre la production locale et les besoins collectifs. Il existe encore quelques exemples mais ils sont rares car, avec l’idée du progrès, la modernisation a supplanté ces types d’organisations collectives au profit de fonctionnements individualistes. Une solution bien connue pour faire face aux pénuries de ressources matérielles, financières ou encore manuelles est la mutualisation2. Les communs participent à l’émergence d’une identité partagée par toutes et tous, selon les mots de l’artiste Séverin Guelpa. En collaboration avec lui et d’autres, ces questions seront abordées dans une exposition collective «marges de manœuvres» présentée en novembre au manoir de Martigny. Cette exposition, qui réunit artistes, porteurs de projets en Valais et usager·ères des consortages, cherche à explorer à la fois la valeur immatérielle et les potentiels futurs du modèle consorté, en le confrontant aux enjeux de notre monde en plein bouleversement.

Cette tradition repose sur la vitalité de ces territoires. Qu’en est-il de leur capacité de résilience?

Les territoires de la moyenne montagne, quand ils ne sont pas dans la zone à bâtir ou l’espace de la forêt, sont entretenus majoritairement par les éleveur·euses. Cette monoculture a réduit la diversité de l’agriculture de montagne au point de condamner la résilience de ces territoires. Et cette perte est une conséquence directe de notre modèle de production alimentaire mécanisé et très carné.

En devenant des périphéries, encouragées par la résidence secondaire, ces territoires se dévitalisent en perdant leurs infrastructures publiques. Ce modèle supprime toute possibilité de synergies dans la coexistence de plusieurs centres. Il y a aussi la question des modèles: un habitat collectif, par exemple, n’est pas forcément un immeuble, il peut être un projet hybride tirant parti du bâti existant et permettant une expérimentation nouvelle d’un vivre ensemble plus communautaire. Ostana, dans les Alpes italiennes, a été sauvé de l’exode rural en partie grâce à l’architecture et à la rénovation du patrimoine, ce qui a permis la mise en place d’une infrastructure communautaire et de ce fait d’un vivre ensemble à l’échelle du village qui ne fonctionnait plus.

Et les ressources locales? Peuvent-elles soutenir cette adaptation tout en permettant leur renouvellement?

Le réemploi est devenu une vraie question pour beaucoup d’architectes de ma génération. Il faut développer davantage le cadre de cette logique. Quelques initiatives sont intéressantes en Valais car elles cherchent justement ce faire avec la dimension régionale. L’entreprise «Auprès de mon arbre», à Etiez, crée une circularité dans la filière bois en impliquant des bûcheron·nes, scieur·euses et charpentier·ères locaux·ales. Ils proposent un circuit écologique pour des projets de construction massive en bois en prélevant la ressource à proximité du projet, tout en actualisant le processus qui répond autant aux exigences énergétiques actuelles qu’au soin esthétique. La démarche est intéressante dans l’activation des savoir-faire sans tomber dans une dimension passéiste. Une manière de construire plus légère et adaptable et plus conditionnée par l’accès aux ressources.

Comment les populations font-elles face à cette transition?

La perte du lien social gagne les villages. Les projets les plus intéressants en architecture sont ceux où la participation intègre le projet, lequel est pensé dans l’usage du lieu. De ces interactions, le lien vernaculaire au territoire se retisse. L’important est d’avoir des projets en mouvement pour redéfinir les besoins de ces villages qui doivent accueillir plus de personnes au m2 sans construire davantage. Redéfinir les besoins, c’est aussi comprendre que le modèle de réussite des générations passées n’est plus viable, qu’il n’y a plus ni la place ni les ressources et surtout plus l’envie. L’architecture peut accompagner ce mouvement et soutenir une approche systémique face au défi environnemental. La charte citoyenne3 que j’ai élaborée dans ma recherche positionne l’architecture comme outil d’accompagnement et de médiation pour ce changement vers un monde où le pétrole ne serait pas accessible.

L’architecture peut donc accompagner cet effort de mutualisation des biens et des services?

L’architecture permet d’entrevoir les opportunités cachées des espaces résiduels et du bâti lui-même, de les révéler pour le bien commun. On ne peut pas faire d’architecture sans éthique. Ces villages de la moyenne montagne sont des lieux stratégiques car ils ne sont pas limités par l’inertie de la ville. Ce sont des territoires refuge, mais tout repose sur la communauté. Le changement climatique nécessite d’adapter l’architecture aux ressources présentes sur le territoire. En dehors de cet attachement à la propriété privée, les consortages font perdurer l’idée d’un outil commun pour renforcer l’autonomie de ces villages. Et ces deux logiques cohabitent étrangement, même si le consortage implique un mode de vie qui peine à se transposer dans le monde moderne. À Commeire, par exemple, le four banal perpétue cette tradition de fabrication des pains de manière artisanale deux fois par année. On pourrait imaginer aussi un système pour récupérer les eaux de pluie en travaillant avec la pente. Les bisses, par exemple, ces installations qui permettaient un arrosage par inondation mais ont été abandonnées pour un système d’irrigation moderne par captage, sont un système qui pourrait traverser le cœur du hameau. L’eau serait utilisée pour une grande partie des usages.

Justine Rosset est architecte et membre du comité ­d’Altitude 1400.

Notes

 

1 Travail de master en architecture sur Du patrimoine à la résilience: Commeire, le projet d’architecture comme générateur de transition, sous la direction de Götz Menzel et Laurent Guidetti, 2020-2021

 

2 Elinor Ostrom, Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles. Bruxelles, De Boeck Supérieur, 2010

 

3 7 piliers composent l’organisation générale du village: la sobriété de l’habitat, le respect des ressources locales, l’autonomie alimentaire et l’autosuffisance, l’éducation par le savoir-faire, la mutualisation des communs, les échanges locaux non monétaires, la mobilité de proximité.