Du dé­sert Mo­jave au chan­tier lau­san­nois: ar­tistes et ar­chi­tectes en bi­vouac

Depuis plusieurs années, les résidences Matza réunissent artistes, chercheur·euses et architectes dans une démarche inédite. Plutôt que des travaux personnels, il s’agit de produire des d’interventions qui font émerger l’esprit d’un lieu, d’un paysage: désert, glacier, archipel… jusqu’aux immeubles en chantier de Suisse romande.

Date de publication
19-10-2022

Au 15e siècle, pour fédérer les vallées contre le pouvoir épiscopal, les habitants dressaient sur les places du village une mazze, un tronc d’arbre sur lequel était sculpté un visage. En signe de ralliement, les familles qui participaient à la fronde plantaient un clou sur ce tronc, un peu comme on signe aujourd’hui une pétition. Cette tradition populaire donne son nom au programme de résidence Matza que Séverin Guelpa fonde en 2014 et qui vise «par les moyens de l’art à se saisir des enjeux sociaux et environnementaux actuels1». Son initiateur a étudié les sciences politiques et travaillé avec des migrant·es dans un syndicat genevois avant de poursuivre un master en arts visuels. «Seul dans mon atelier, je me demandais où était la place de l’artiste, raconte-t-il. C’était la fin des squats à Genève et la scène culturelle était en quête d’un renouvellement. Nous avons tous compris qu’en restant dans notre coin, nous, les artistes, serions exclus des enjeux politiques et financiers de la ville.» Son intérêt se porte alors vers les questions d’urbanisme, d’environnement et sur l’intelligence collective.

Invité à Marfa, cette petite ville texane où Donald Judd avait fondé une communauté artistique, Guelpa se rend dans le désert Mojave et tombe sur Amboy, une ville californienne fantôme de la route 66. La région est aride, l’eau de certains lacs plus salée que celle de l’océan. La bourgade mythique (qui a vu naître Ronald Reagan), aujourd’hui dépeuplée, est alors mise aux enchères sur Ebay. Un entrepreneur la rachète pour un demi-million de francs. Guelpa lui propose de réunir artistes et scientifiques pour travailler sur ce lieu, saisir les enjeux qu’il traverse. L’entrepreneur le met au défi d’y passer deux semaines en saison chaude, quand les températures peuvent atteindre les 50° C. Après le séjour, un trailer (une grande caravane) est mis à sa disposition et neuf participant·es sont invité·es à une résidence de quelques semaines, lors de laquelle ils et elles s’exposeront à l’aridité du territoire.

Ainsi naît l’idée de Matza: réunir artistes, chercheur·euses et architectes pour les faire travailler ensemble sur un site – et éprouver leur propre fragilité à son contact. Ce n’est pas une résidence stricto sensu, insiste Guelpa, mais une expérience collective, intense et marquée par un contexte fort. Il s’agit de faire émerger les œuvres du lieu, en partant de ses contraintes et en considérant ses ressources comme de potentiels communs. Dès les années 1990, l’économiste et politologue Elinor Ostrom s’est intéressée à cette notion en décrivant comment des communautés gèrent collectivement des ressources. L’un des exemples décrits dans sa recherche était les consortages: la mise en copropriété de bisses ou de pâturages (Allmend), et leur gestion concertée, selon des règles bien précises, notamment en Valais. Tout comme la mazze, ce dispositif rudimentaire qui associe émancipation politique, communautarisme et relation à la nature, que Guelpa décrit comme un «véritable outil de démocratie directe au service de la communauté».

Du désert au glacier

Lors des séjours à Amboy (2015 et 2016), les recherches tournent autour de la ressource eau. Les architectes impliqué·es s’ingénient à en trouver dans les 30 % d’humidité contenus dans l’air. BureauA et Maxime Bondu conçoivent une pyramide de verre qui distille de l’eau douce à partir de l’eau salée située sous le sol du lac primitif; Kuník de Morsier cartographient le territoire aérien, identifient une «source» – soit le lieu où la température de rosée est la plus accessible, construisent un module Peltier – un refroidisseur thermodynamique relié à un panneau solaire – et produisent… un glaçon.

En 2016-2017, Matza se rend sur un territoire inverse en termes atmosphériques, mais tout aussi fragile et déstabilisant: le glacier d’Aletsch, symbole national s’il en est du réchauffement climatique. Le concept est identique: apprendre du lieu, en travaillant avec ce qu’on peut emporter dans un sac. Pendant le séjour, Laurent Tixador produit une sculpture de glace destinée à fondre, Sandrine Pelletier un «incendie climatique» sous une table glaciaire – des œuvres éphémères dont il ne reste que des traces documentaires. Laurence Bonvin réalise un film en stop motion qui inverse le regard que l’on porte habituellement sur le glacier, le faisant passer d’objet à sujet, comme un être vivant2. Kuník de Morsier poursuivent leur travail de cartographie aérienne, cette fois pour décrire des vents: les turbulences formées par la rencontre des vents catabatiques (descendant des hauteurs englacées) et anabatiques (le vent chaud provenant de la vallée). L’installation réalisée en collaboration avec Séverin Guelpa prend la forme d’une manche à air d’une quinzaine de mètres qui décrit par ses mouvements les dynamiques collatérales créées par la masse glaciaire. À Amboy comme à Aletsch, les œuvres sont des émanations directes de l’esprit du lieu.

De l’île de pêcheurs à l’îlot urbain

En 2017, Matza se dirige vers les îles Kerkennah, au sud de la Tunisie. Après les sites désertiques, cette édition se tourne vers une communauté, celle des pêcheurs de cet archipel oublié du développement économique. Vivant quasiment en autarcie, les pêcheurs se considèrent comme des «paysans de la mer». Ils ont développé une méthode de pêche collective et durable, la charfia: dans la mer peu profonde, les poissons sont conduits dans des nasses par d’ingénieux systèmes de couloirs qui exploitent les mouvements des marées. Les pêcheurs puisent le poisson en fonction des besoins de la population locale, évitant ainsi la surproduction. La résidence, qui réunit neuf artistes et architectes de Tunisie, de Suisse, de France et de Belgique conduira à une exposition collective au musée national du Bardo à Tunis qui met en valeur le patrimoine unique de Kerkennah.

La méthode Matza s’intéresse aux communs, mais sur des sites hors du commun. Comment s’intéresser à la réalité ordinaire, celle de la ville et ses périphéries? Une réponse se profilera à l’occasion de l’invitation lancée par Théo Bellmann, un architecte qui anime depuis plusieurs années L’espace chantier3. Après le désert de Mojave, le glacier alpin et l’archipel tunisien, Matza prendra place sur un chantier genevois, aux Vergers (GE), avec ses constructeurs. Les coopératives CODHA et Voisinage ouvrent les deux barres A11 et A12 à l’expérience, avec le soutien de la Commune et des entreprises, qui se mobilisent pour organiser une résidence puis une exposition de quelques jours, Superstructure. «Il fallait déranger les entreprises qui travaillent avec des délais serrés, une logistique importante, raconte Guelpa, mais il fallait aussi que les artistes travaillent le ciment, le béton, la peinture pour être respectés.» Les interventions, éphémères, tâchent de révéler le travail, comme celui des étancheurs, généralement invisible, qui remercieront les artistes avec un jambon cuit dans l’asphalte.

Artistes et architectes au Labor: le défi de la Rasude

Tous les lieux explorés par le programme Matza sont en transition et les travaux produits sont éphémères. Ces projets amènent les maîtres d’ouvrage du secteur de la Rasude à Lausanne (Mobimo et CFF Immobilier) à contacter Séverin Guelpa pour intervenir sur ce site. Cette importante parcelle de 19000 m2, proche de la gare de Lausanne, sera complètement réaménagée à partir de 2025. Le résultat des MEP organisés en 2016 (Eric Maria Architectes, Genève) propose de réaffecter deux bâtiments et d’ériger deux nouveaux immeubles de grande hauteur (euphémisme de «tour», un mot qui suscite des réactions). Le programme prévoit d’établir un parking de 600 places, des bureaux et activités, des logements et un hôtel. Nul doute que ce projet de densification en plein centre-ville se heurtera à des oppositions, voire à un référendum, d’autant plus que l’immeuble principal est mal connu (et pas forcément apprécié) de la population. Il s’agit d’une ancienne centrale de la poste, composée de vastes espaces en souterrain aux allures de catacombes, et d’un hall aux guichets souvent bondés. Dans ce contexte, le maître d’ouvrage a tout intérêt à travailler l’image du complexe pendant la période de latence, en employant une méthode qui a fait ses preuves et qui ressemble fort à ce qu’on appelle désormais de l’«Artwashing»: employer le travail des artistes pour changer les connotations et les valeurs auxquelles un quartier ou un bâtiment sont associés4. Guelpa fait appel à Pierre Cauderay (Azar atelier d’architecture), l’un des participants de la Matza des Vergers, qui a également une solide expérience dans des projets éphémères ou durables, des installations avec des artistes et des collectifs5.

Ensemble, ils créent l’association Labor, «un laboratoire urbain qui propose d’expérimenter sur quatre ans de nouvelles manières d’envisager la ville, sous un angle artistique, citoyen et écologique». L’ambition de l’association outrepasse celle du propriétaire: il s’agit d’occuper les lieux avec un programme intermédiaire, certes, mais qui entend susciter quelques réflexions sur l’avenir de la ville, et en particulier sur le site de la Rasude. En juin 2021, artistes et architectes sont invité·es par un jury6 à intervenir sur le bâtiment lors d’une première édition de «Bivouac», un événement porté par Labor qui s’inscrit dans la continuité des résidences Matza. Les interventions sont strictement site specific, taillées à la mesure du lieu, dont ils proposent un récit poétique, et parfois critique, que ce soit sur sa vocation (un mini-golf public réalisé par Bastian Marzoli & Grégoire Guex-Crosier), son fonctionnement (un dispositif fumigène révélant le fonctionnement des installations techniques, par le collectif La Clique) ou l’énergie grise qu’il contient (une «radiographie» du bâtiment par Elise Indovino et Céleste Gangolphe).

Sur ce sujet, GailingRickling architectes proposent une intervention manifeste, d’une simplicité déconcertante, qui va révéler le potentiel de conservation et/ou de réemploi de la structure du bâtiment principal de la Rasude: deux cercles découpés dans les dalles de béton armé. Les deux disques exposés (90 et 22 cm d’épaisseur) pèsent plus de 10 tonnes, présentant efficacement et sobrement toute l’énergie qu’il faudrait déployer pour démolir cette structure. Après une exploration des archives du bâtiment, GailingRickling ont collaboré avec différents spécialistes du béton car les plans ne renseignaient pas assez précisément sur les nappes de ferraillages. «Cette petite intervention a livré une quantité d’informations sur le bâtiment, conclut Cauderay, et donc permis d’imaginer ce qu’on pourrait en faire.» L’installation est doublée d’une ressourcerie fictive de matériaux de construction, mise en scène par l’association Matériuum, afin de manifester qu’une telle occupation, même temporaire, à proximité immédiate de l’une des plus importantes gares de Suisse, serait bénéfique, voire souhaitable7.

Artistes et architectes: qui apprend de qui?

Pour Cauderay, il faut adapter les projets aux compétences et aux lieux, et non l’inverse. «Nous avons voulu convaincre le propriétaire que la démarche de Labor pourrait influencer l’avenir du site, dit-il, en faire un projet exploratoire qui permet de tester des affectations.» L’architecte évoque une antenne santé ou un lieu dédié à l’éducation, car une gare «ne peut pas être uniquement un supermarché, ce doit être un lieu de vie». En montrant que des milliers de m2 sont disponibles et inexploités en plein centre-ville de Lausanne, un premier objectif a été atteint et plusieurs groupements ont exploité l’espace ou déclaré leur intérêt (en plus de l’association Matériuum, les étudiant·es du laboratoire Alice – EPFL, l’école de danse de la Manufacture, l’ECAL, etc.). La suite du programme, appelée Labor Active, développera une vingtaine de projets à caractère événementiel dont les implications spatiales «devraient encore faire évoluer notre perception du bâtiment», assure Cauderay.

Si les méthodes Matza et Bivouac portent quelques fruits, elles sont aussi très exigeantes, en termes économiques, mais aussi en termes de maîtrise technique. C’est en cela que la collaboration entre artistes et architectes est intéressante, car ces derniers connaissent bien les rouages (administratifs, constructifs, financiers) d’un projet de site et savent comment les exploiter. «Les artistes les sous-­estiment énormément, constate Cauderay. Au lieu de subir ces données comme des contraintes, il faut au contraire comprendre un contexte, pousser et formaliser les projets jusqu’à ce qu’ils atteignent une pertinence et une cohérence qui soulèvent de vraies questions, précisément sur ce contexte.» Le budget global de l’exposition Bivouac ne s’élève qu’à 150 000 CHF (sans compter les aides en nature fournies par quelques entreprises). Il est impossible de calculer le retour d’investissement dont bénéficieront les propriétaires et, plus largement, la collectivité. Ni de savoir concrètement si la suite permettra d’ouvrir la Rasude au-delà du cercle assez restreint du milieu artistico-architectural.

Les architectes concrétisent, les artistes explorent de nouveaux horizons. À la suite de Bivouac, Guelpa quitte l’association Labor pour poursuivre son travail artistique et curatorial, avec des résidences Matza qui, en collaboration avec l’institut Edgelands, se tournent vers les zones périurbaines des villes en s’intéressant aux formes qu’y prend aujourd’hui le contrat social. Matza Edgelands va investir sept villes entre 2021 et 2025: Medellin, Cúcuta, Nairobi, Genève, Chicago, Singapour et Beyrouth, toujours en mêlant chercheur·euses, artistes et architectes. On le voit, la méthode Matza, empreinte de sérendipité, ne vise pas un but en particulier, mais finit toujours par arriver quelque part. Dans un monde où l’on ne sait trop où l’on va, elle pourra peut-être ouvrir de nouvelles pistes.

Notes

 

1 matza.net

 

Aletsch Negative (voir Tracés, 10/2020)

 

3 L’association L’espace chantier est née en 2012 des réflexions portées par Bellmann architectes sur la dégradation des conditions de vie et de communication sur les chantiers de construction: labac.ch. a11a12.ch

 

4 Voir l’article d’Adam Jasper sur l’occupation temporaire de la Tour Swisscom de Berne, «Réimaginer la tour Swisscom : pièce en trois actes, sans héros, ni méchants», TRACÉS 07/2022, p. 24-25. Le terme Artwashing est employé aussi bien pour dénoncer le mécénat d’art et la philanthropie émanant de sociétés réputées destructrices (BP, Total, etc.) qui cherchent à améliorer leur réputation, que pour dénoncer la multiplication des espaces d’art et des galeries dans le contexte de la gentrification. Lors de la tenue de Bivouac, des affichettes déposées par une main anonyme autour de la gare de Lausanne dénonçaient une forme d’«Artwashing» pratiquée par Mobimo, les CFF, Labor et la Ville de Lausanne.

 

5 Entre autres projets: création en 2015 de la Jetée de la Compagnie à Lausanne avec l’association I Lake Lausanne, de la buvette La Coquette (à Morges en 2018, puis sur différents sites de Suisse romande – Voir TRACÉS 09/2019), conception d’un derrick urbain pour le festival de la Cité 2011, de bancs en terre compactée à Bobigny en 2014 (F) tous deux avec l’artiste Yves Mettler, d’un jacuzzi public avec la compagnie Trois points de suspension sur le parking du Tunnel à Lausanne lors du festival de la Cité 2016, etc.

 

6 Le jury comprenait les membres de l’association et comme invité·es l’architecte Barbara Buser (Insitu, Bâle) et le commissaire Simon Lamunière.

 

7 La Ville de Zurich investit actuellement dans une ressourcerie centrale pour alimenter les chantiers de toute la région zurichoise.

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