DRA5: l’ar­chi­tec­ture sur la place pu­blique

La 5e Distinction romande d’architecture (DRA5) célèbre 17 projets qui soulèvent de bonnes questions. Tous sont le fruit d’une longue relation entre architectes et maîtres d’ouvrage. Tous délivrent un message bienvenu, en forme d’interrogation.

Date de publication
29-12-2023

«Étrange tout de même, qu'il faille instaurer une distinction pour que l'architecture soit remise à l'endroit qu'elle n'aurait jamais dû quitter: la place publique.» En introduction de la cérémonie de remise des prix, Emmanuel Ventura, architecte cantonal vaudois et initiateur de la DRA5 avec son homologue valaisan Philippe Venetz, exprime un regret: celui que l’architecture ne soit plus regardée par personne. «Presque personne, sinon pour condamner en bloc le bétonnage du paysage.»

Le tableau composé par le jury qu’ils ont constitué avec le comité de patronage leur offre la plus belle des réponses: 17 projets pour dire tout l’engagement et toute l’inventivité que déploie l’architecture romande. Depuis plus de dix ans, la DRA fait passer ce message: c’est de la relation vertueuse entre maîtres d’ouvrages et architectes que les projets sont façonnés: le prix les couronne ensemble. «Même si parfois, nous dit Jo Taillieu, membre du jury, il faut que les maîtres d’ouvrages soient exigeants et mettent les architectes au défi ».

Eh bien les 314 projets soumis au jugement démontrent que les architectes de Suisse romande peuvent livrer des réponses adaptées aux maîtres d’ouvrages exigeantsquand ceux-ci sont prêts à s’engager dans un projet vertueux. Ils présentent une impressionnante palette de solutions constructives: en bois, en terre, en pierre, en paille – et en béton. Selon les besoins, le budget, le site, en un mot: selon le projet. Souhaitons que le message soit entendu.

 L’architecture qui pose les bonnes questions

«Notre distinction ne vise pas à mettre en avant telle écriture architecturale, ou telle école stylistique par rapport à une autre, explique Stéphanie Bru, sa présidente. Il ne s’agit pas non plus d’un palmarès par type de programme (meilleurs bureaux, meilleurs logements, meilleur équipement scolaire, etc.). Nous avons surtout privilégié les bâtiments qui posent les bonnes questions.»

Et en effet, les 17 projets nominés présentent une image optimiste de l’architecture romande, peu conforme, voire expérimentale. Le jury a choisi de ne pas focaliser l’attention sur les projets les plus emblématiques de la région, ceux-ci bénéficiant déjà d’une aura. Seule exception: le MCBA, projet hors-norme s’il en est et qui marquera son temps.

On regrettera peut-être la faible représentation des thématiques liées au réemploi ou à la mise en œuvre des matériaux biosourcés, qui sont pourtant en train de changer les lignes dans la construction. La présence des ingénieurs est également assez peu marquée dans cette édition, alors que la DRA tente traditionnellement de leur jeter un éclairage, toujours bienvenu. Mais le tableau offert est d’une grande cohérence: face aux crises climatique et énergétiques, et au solutionnisme ambiant, le jury a effectivement privilégié des projets qui soulèvent de bonnes questions: comment relancer une filière pour construire en pierre massive? Comment densifier correctement en zone villas? Comment habiter le patrimoine?

Tous ces projets sont des réflexions approfondies. Ce faisant, la DRA5 jette les prémisses d’un débat qui, espérons-le, gagnera la place publique. À la suite des expositions, dès le moins de septembre, un cycle de visites guidées organisé avec le concours des architectes et des maître d’ouvrage lauréats permettra d’ouvrir les discussions, in situ.

 Six manifestes

On pourra se disputer à loisir (et c’est tant mieux !) sur le choix des six lauréats, des projets qui ne sont pas «les meilleurs» mais vont simplement «un cran plus loin», explique Stéphanie Bru, car ils déploient des solutions (urbaines, spatiales ou constructives) «qui pourraient être déployées comme des petits manifestes.» Ils ont en commun une relation particulièrement longue et étroite entre architectes et maîtres d’ouvrages.

Deux mégaprojets: le Lignon et la Plage des Eaux-Vives. Le premier est porté par 89 (!) maîtres d’ouvrages qui ont coordonner leurs efforts. Ils se sont appuyés sur la précieuse étude du TSAM–EPFL, qui ont donné le thème du projet, et sur lequel les architectes ont « joué quelques variations», d’après les termes de Jean-Paul Jaccaud, avec de nombreux mandataires. Lors de la cérémonie, l’un des principaux représentants du Maître d’ouvrage a rappelé que le Lignon avait été conçu pour… 25 ans. 50 ans plus tard, et après 12 ans de chantier, il tient bon et les économies d’énergie s’élèvent à 25% – sacrée démonstration dans le cadre du débat actuel autour de la Loi climat…

Projet paysager à grande échelle, la Plage des Eaux-Vives et le port noir est l’une des plus remarquables aventures de Suisse romande, car elle n’implique pas seulement l’engagement du Service du lac, de la renaturation et des eaux qui l’initie (avec à sa tête, un biologiste); le processus a également été discuté avec des associations de défense de l’environnement et du patrimoine, avant d’évoluer jusqu’à sa forme actuelle. Cette distinction s’adresse évidemment également aux ingénieurs, qui ont œuvré à sa mise en œuvre exceptionnelle. La Plage est un donc bien un manifeste pour les projets citoyens, qui ont un impact sur un territoire entier.

 Projets expérimentaux

Deux micro-projets leurs répondent: la maison-filtre de Comte/Meuwly, d’abord, réalisé pour un maître-d’ouvrage privé à Genève. Le jury met ainsi en avant un type de production qui permet à de jeunes bureaux de lancer une carrière, et propose des solutions qui pourraient être imaginées à d’autres échelles. À y regarder de près, c’est une opération légère de densification, dans une zone villa, où «l’architecture est au service de l’environnement et non l’inverse»: la propriétaire ne voulant pas sacrifier le jardin, l’extension s’appuie sur un garage existant et invite la végétation à se développer à la verticale, le long de la façade.

Le second est une opération de «condensation de l’habitat» en milieu rural, permettant à une famille nombreuse de continuer d’habiter une ferme protégée à Cottens (FR). L’architecte, Simon Durand, a inséré une structure dans la structure, générant des espaces interstitiels appropriables, «une respiration évolutive au cours de l’année.»

 L’architecture dans le bâti ancien

Deux projets de transformation, enfin, ouvrent des questions sensibles sur l’adaptation de l’existant. La transformation et réhabilitation des Maisons Duc à Saint-Maurice (VS) par GayMenzel et la transformation et l’extension de deux petits immeubles lausannois par biolley pollini architectes et M–AP architectes.

La première est née d’une opposition à un projet spéculatif: le jury rappelle que c’est la Ville qui a initié ce projet à vocation sociale et culturelle. Celui-ci intègre des logements protégés tout en préservant la façade donnant sur la Grand rue de Saint-Maurice. L’intérieur présente un travail de «marqueterie savante» et une remarquable coordination de savoir-faire.

La seconde présente des solutions innovantes qui naissent d’une écoute réciproque entre architectes et maîtres-d’ouvrage – peut-être parce qu’ils se confondent en partie. Ici, «l’architecture ne s’impose pas aux habitants, mais les habitants donnent des solutions inattendues.» Ces deux projets, enfin, intègrent tout de même la thématique du réemploi, car ils exploitent adroitement, malicieusement, les éléments anciens.

De manière générale, cette édition de la DRA ouvre peut-être une nouvelle alliance avec le bâti ancien, en mettant en avant des propositions audacieuses et inspirantes face aux deux attitudes qui prédominent généralement: figer ou démolir. Ainsi, «sans que nous l’ayons prémédité», cinq projets parmi les six lauréats intègrent le bâti ancien. Pour Stéphanie Bru, ce «détour par le passé» démontrerait «la capacité de l’architecture à s’adapter», un constat qui devrait intéresser le bâti contemporain «parfois trop rigide».

Projets distingués

 

Fil­ter house Cha­te­laine (GE) 

 

Mai­sons Duc Saint-Mau­rice (VS)

 

Plage des Eaux-Vives et Port Noir Ge­nève (GE)

 

Ré­no­va­tion de la Cité du Lig­non Ver­nier (GE)

 

Trans­for­ma­tion d'une ferme pro­té­gée Cot­tens (FR)

 

Trans­for­ma­tion et ex­ten­sion de deux im­meubles Lau­sanne (VD)

Projets nominés

 

Agran­dis­se­ment du site sco­laire de Bé­thusy Lau­sanne (VD)

 

Chan­tier na­val à Cully Cully (VD)

 

Cons­truc­tion d’un ha­bi­tat com­mu­nau­taire au­tour d’une mai­son exis­tante Villy (VD)

 

Deux im­meubles en pierres mas­sives Plan-les-Ouates (GE)

 

Im­meuble Ver­deaux Re­nens (VD)

 

Kala Ge­nève (GE)

 

Le Sy­nath­lon - Centre de com­pé­tence de sports Lau­sanne (VD)

 

Mu­sée can­to­nal des Beaux-Arts Lau­sanne (VD)

 

Rit­te­rUn Fri­bourg (FR)

 

Théâtre de la Nou­velle Co­mé­die de Ge­nève Ge­nève (GE)

 

Trans­for­ma­tion Lù Cha­tarme Arolla (VS)

Retrouvez tous les nominés et distingués sur notre dossier consacré à la DRA5

 

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