Bâle, au-delà des fron­tières

A la confluence de la France et de l’Allemagne, aux confins de la Suisse alémanique, Bâle n’envisage pas son développement sans ses voisins. Le projet 3Land, emblématique d’une coopération transfrontalière qui ne date pas d’hier, pose les jalons d’un vaste espace trinational.

Date de publication
07-01-2016
Revision
07-01-2016

A la terrasse du restaurant Rostiger Anker, logée sur un quai étroit où sont amarrées d’ordinaire des péniches porte-conteneurs, dans le port rhénan de Kleinhüningen, aux confins de Bâle. On arrive là par mégarde, sans avoir franchi les barrières qui habituellement ceignent les grands ports industriels. Le week-end, on se promène entre les voies ferrées, au pied des grues de déchargement des terminaux à conteneurs et des bâtiments à la modernité radicale, symboles de l’histoire industrielle de la ville, comme le grand silo à grains dessiné en 1924 par Hans Bernoulli. Dans les rues du port, les amateurs de voitures en modèles réduits poussent leurs engins à pleine vitesse sur les voies désertées tandis que quelques photographes rôdent en quête de ces paysages industriels, désolés autant que poétiques. En remontant sur le quai haut, on quitte le silence du bord de l’eau pour trouver l’effervescence d’un samedi de shopping transfrontalier entre Suisse et Allemagne. Flux croisés de piétons, bouchons de voitures et de bus, langues et nationalités brassées dans ce secteur décidément étrange où une zone commerciale bordée de petits lotissements jouxte le port industriel. Le télescopage d’ambiances révèle incidemment la singularité exceptionnelle et symbolique de ce lieu: nous sommes au Dreiländereck, le tripoint, l’intersection des trois frontières qui convergent autour du Rhin, dénominateur commun de l’identité transfrontalière. C’est dans cette proximité que se nouent déjà des liens entre les trois cultures et que se construira demain l’un des plus ambitieux projets urbains transnationaux, 3Land. 

Coopération 

 L’idée d’espace métropolitain n’est pas une construction artificielle née du point de vue d’une économie mondiale active au niveau transfrontalier, mais correspond à une réalité intuitive du passé et de la vie quotidienne contemporaine», nous disent Herzog et de Meuron dans leur ouvrage La Suisse, portrait urbain1. Le territoire possède sa propre cohérence géographique et mentale, au-delà des frontières. C’est là, dans le fossé d’effondrement rhénan, que se confrontent les grandes structures géographiques des Vosges, de la Forêt-Noire et du Jura, une convergence qui en fait historiquement un espace d’échanges.

Dès 1963, l’espace métropolitain de Bâle-Mulhouse-Freiburg, qui regroupe aujourd’hui 2 300 000 habitants, s’est doté d’une structure de planification et de réflexion transfrontalière, l’association Regio Basiliensis. Depuis, plusieurs organes de coopération ont vu le jour, dans ce territoire où plus de 50 000 travailleurs franchissent les frontières quotidiennement. L’Agglomération Trinationale de Bâle (ATB), créée en 2002, a été transformée en 2007 en Eurodistrict Trinational de Bâle (ETB)2. Cette association a élaboré une «stratégie de développement 2020», un outil de planification pour «penser le bassin de vie et son fonctionnement en effaçant les frontières», à travers des projets bi ou tri-nationaux. La création de l’IBA3 Basel par l’ETB en 2010, première IBA internationale, réunissant la France, la Suisse et l’Allemagne, a permis d’accélérer encore la coopération transfrontalière. Pour Frédéric Duvinage, directeur de l’ETB, «le but (de l’IBA) est de créer une fenêtre d’opportunités où tout devrait être possible. Cette fenêtre permet de sortir de la routine des procédures d’aménagement réglementaires et redonne un peu de rêve au politique. Ce processus de concentration du temps met les systèmes politiques et administratifs sous pression et les pousse à développer des projets urbains, paysagers et maintenant culturels, qu’ils n’auraient jamais réalisés sans la présence d’une IBA.»4

A l’issue d’un appel à projets ouvert aux acteurs publics comme privés, l’IBA Basel a présélectionné 44 projets répartis dans les trois pays frontaliers, qu’elle va accompagner et soutenir jusqu’à la labellisation et la réalisation. Ces projets concernent aussi bien des installations artistiques que des plateformes numériques collaboratives, ou de grandes opérations de développement urbain (3Land) et de mise en réseau des espaces naturels. 

Identité 

Dans un espace transfrontalier qui forme autour de Bâle une vaste conurbation densément construite, mêlant industries lourdes, habitat et zones naturelles, l’attractivité du territoire nécessite de trouver de nouveaux espaces capables d’accueillir un développement résidentiel et tertiaire ou le redéploiement des installations portuaires et industrielles. La reconversion en cours de plusieurs zones industrielles, historiquement implantées en limites communales ou près des frontières, qui agissaient jusqu’à présent comme des «barrages urbains»5, offre un «potentiel de réinvention de la ville»6 et de développement considérable. 

A Bâle, le campus Novartis, avec ses 51 hectares et 10 000 employés, est emblématique de la reconversion de l’ensemble du secteur industriel bâlois en sièges sociaux et laboratoires de recherche & développement à haute valeur ajoutée, dans les domaines de la chimie, de la pharmacie et des biotechnologies. Des activités valorisantes pour l’image de ces groupes qui s’avèrent aussi plus compatibles avec leur présence au milieu de secteurs très urbanisés. Novartis a ainsi reconverti une partie de son site historique, au nord de Bâle, sur la rive gauche du Rhin, et accueille aujourd’hui «la plus forte densité au monde d’œuvres conçues par des lauréats du Pritzker Prize (…). Des bâtiments signés, dont l’esthétique envoie des signaux forts d’excellence, de modernité et de prestige»7, que les touristes, moyennant 400 francs, peuvent visiter deux samedis par mois. Frédéric Duvinage estime que la réalisation du campus Novartis a permis de concrétiser l’idée «de faire rentrer la ville dans la zone d’activité portuaire». Aujourd’hui, qu’il s’agisse de 3Land sur les friches BASF et le port de Kleinhüningen, ou de Dreispitz au Sud, la conquête des espaces industriels par les projets urbains est en marche. 

3Land

3Land est l’un de ces 44 projets pré-nominés par l’IBA, et sans doute le plus ambitieux. Sur 430 hectares de part et d’autre du Rhin, entre le pont du Palmrain au nord et le Dreirosenbrücke au sud, il s’étend sur les trois communes de Bâle, Huningue et Weil am Rhein, et devrait accueillir à terme 20 000 nouveaux emplois et habitants. La mutation annoncée du port industriel de Kleinhüningen en rive droite et des friches industrielles de Novartis et BASF en rive gauche ouvre la voie à la reconversion des berges du Rhin en quartiers mixtes de logements et de bureaux, opérant ainsi la continuité avec le centre-ville de Bâle. Côté port, le projet de construction d’un nouveau terminal à conteneurs et d’un troisième bassin sur une ancienne gare de triage, un peu plus à l’est, devrait permettre de relocaliser une partie des installations portuaires et de libérer du foncier en bord de fleuve. 

C’est entre le quartier de Klybeck et Kleinhüningen que la mutabilité semble la plus forte. La libération des emprises ferroviaires qui desservaient le port laisse entrevoir des opportunités particulièrement favorables au projet urbain. La proximité du centre-ville fait déjà percevoir cette mutation comme une évidence. Le tissu constitué du quartier de Klybeck, l’attrait des berges du Rhin et de la Wiese, le linéaire de quais et leurs multiples orientations, l’ambiance portuaire et l’intérêt de certaines architectures industrielles, sont autant de perches supplémentaires auxquelles l’urbain ne demande qu’à s’accrocher. Enfin, le télescopage des usages et les frottements fonctionnels qui caractérisent les tènements directement frontaliers sont un piment stimulant pour le projet urbain. Dans ce presqu’urbain déjà approprié par des usages pionniers, la moindre opération peut déclencher des mutations multiples pour les trois parties. 

En regard du plan guide 

Une première «vision de développement 3Land» proposée par l’agence MVRDV dans le cadre de l’IBA, a été reprise par l’agence LIN, sous la forme plus aboutie de «concept urbain 3Land», qui sert aujourd’hui de feuille de route aux collectivités engagées.

«Nos premières intuitions pour ce projet ont porté sur trois sujets», explique Fabienne Boudon, chef de projet de l’agence LIN. «Celui de l’eau, et pas seulement des berges du Rhin, mais aussi du canal de Huningue et de la Wiese. Celui de la mobilité, autour d’un futur pont sur le Rhin qui deviendra un nœud multimodal avec un schéma de mobilité en X pour créer des échanges très forts entre les trois pays, et celui de la programmation d’équipements transfrontaliers qui incitent à franchir les frontières.»

Ces intuitions se sont traduites dans un plan guide et plusieurs scénarios pour une planification flexible qui s’articulent autour de quatre axes : 

  • des paysages et des espaces publics diversifiés: le Rhin devient la colonne vertébrale du projet, ses berges sont rendues aux piétons et cyclistes. Les espaces verts existants sont intégrés dans une trame de nouveaux espaces publics et de voies vertes. Trois grands parcs sont créés: le parc urbain à Huningue, le parc de la Plage / parc de l’île à Bâle et le corridor vert à Weil am Rhein. 
  • la mobilité: un nouveau pont sur le Rhin entre Huningue et Bâle, au niveau de l’embouchure de la Wiese, accueille un corridor multimodal, le développement du réseau de transports en commun transfrontalier est renforcé, et le réseau cyclable étendu, notamment sur les deux rives du Rhin.
  • une programmation transfrontalière, équilibrée entre les trois pays et flexible, de part et d’autre du Rhin: un «vis-à-vis urbain» entre Huningue et Bâle autour du futur pont, dédié à l’habitat et au tertiaire, un «vis-à-vis sur le Rhin» entre Huningue et Weil am Rhein accueille immobilier résidentiel et loisirs, et un campus innovant s’installe au sud d’Huningue, dans le prolongement du campus Novartis. 
  • des quartiers connectés grâce aux nouveaux ponts et espaces publics, au réseau de transport transfrontalier et à une structure urbaine poreuse, composée de petits îlots. 

Au-delà du concept lui-même, c’est le processus de projet qui est intéressant. Dans un contexte de mutation du tissu industriel, le développement futur du territoire repose pour une large part sur les stratégies des entreprises privées et des gestionnaires du port, relativisant la portée du travail de planification. L’intelligence de la proposition de LIN réside pour Frédéric Duvinage dans le fait de pouvoir «réaliser le projet en plusieurs morceaux jusqu’en 2050. On pose des jalons, c’est ce qui permet au mécano de se mettre en place. Pour garder la flamme, il faut faire des petits bouts tout le temps. Par exemple, la piste cyclable qui est en cours de réalisation sur la rive gauche entre Bâle et Huningue», en bordure des friches Novartis et BASF. C’est à coups de projets – réalisables dès aujourd’hui – que s’enclenche la dynamique qui permettra de créer les conditions d’accueil favorables pour de nouvelles opérations immobilières à plus long terme. 3Land s’installe donc progressivement dans le paysage, à travers des interventions pérennes ou temporaires sur les espaces publics et naturels, sur le réseau de transports en commun et modes doux. Ces premiers projets permettent de renforcer les usages transfrontaliers et d’en développer de nouveaux, notamment autour de la culture de l’eau. Ils créent des parcours à travers des zones de friche et font découvrir de nouveaux territoires. 

A une autre échelle, 3Land propose une vision politique du développement transfrontalier qui s’affranchit temporairement des contraintes juridiques et financières et des questions foncières. Par sa dimension collaborative, la visibilité et la qualité que lui confère son label IBA, le projet stimule les initiatives des collectivités, incite des acteurs qui jusqu’à présent s’étaient tourné le dos à réfléchir autrement et donne envie aux acteurs privés de trouver leur place dans ce processus. 

Il questionne aussi l’équilibre des forces en présence, la répartition des rôles des différentes collectivités et leur identité au sein d’un espace trinational en devenir. Ainsi, la commune de Huningue, en réaction aux premières visions de développement, a fait valoir qu’elle ne souhaitait pas devenir la zone de loisirs ni le terrain de promenade des Bâlois habitant les futurs quartiers résidentiels denses de la rive droite du Rhin. Le projet de LIN, en proposant un «vis-à-vis urbain», opère une forme de rééquilibrage entre espaces publics et secteurs résidentiels des deux côtés du Rhin. 

Aujourd’hui, alors que la mission de LIN est arrivée à son terme, chaque commune développe ses propres «parcelles pilotes», avec le soutien de l’IBA jusqu’en 2020. A Huningue, des études sont en cours sur le secteur du centre-ville et les terrains des Voies navigables de France (camping et darse). Weil am Rhein a organisé un référendum sur la transformation du secteur ouest autour du Rheinpark et les quartiers au nord du port qui a permis de faire émerger de possibles affectations temporaires liées aux loisirs. Bâle s’est quant à elle concentrée sur la faisabilité du pont sur le Rhin et les premières opérations le long des berges du campus Novartis. La mise en service du nouveau pont, élément fondateur du projet 3Land, est prévue en 2020. 


Notes

1. La Suisse, portrait urbain, volume 3 : matériaux, Roger Diener, Jacques Herzog, Marcel Meili, Pierre de Meuron, Christian Schmid, ETH Studio Basel, Institut pour la ville contemporaine, Birhauser, 2006.

2. L’Eurodistrict Trinational de Bâle (ETB) est la plateforme de coopération transfrontalière de l’agglomération trinationale de Bâle. 250 communes, 900 000 habitants. Du côté suisse : les communes des cantons de Bâle-Ville et de Bâle-Campagne, le Planungsverband Fricktal Regio (Argovie), les arrondissements de Thierstein (SO Expositions) et Dorneck (SO), le Forum Regio Plus (SO) du Canton de Soleure. Du côté allemand : les communes du Landkreis Lörrach, ainsi que les villes de Wehr et Bad Säckingen. Du côté français : les trois communautés de communes du Pays de Saint Louis.

3. Internationale Bauausstellung. Les Internationales d’Architecture, créées il y a cent ans en Allemagne, ont vocation à mettre en lumière et à accompagner des processus de projets métropolitains en devenir.

4. « L’agglomération trinationale de Bâle – enjeux et perspectives », Frédéric Duvinage SEES / RES > Dossier : Quelles ambitions pour la Genève immobilière ?

5. La Suisse, portrait urbain, volume 3 : matériaux, Roger Diener, Jacques Herzog, Marcel Meili, Pierre de Meuron, Christian Schmid, ETH Studio Basel, Institut pour la ville contemporaine, Birhauser, 2006

6. Ibid.

7. Novartis, froide oasis, Flavien Menu, criticat n°15, printemps 2015