À la por­tée du Sphinx: l’ur­ba­nité pré­fa­bri­quée des Ar­se­naux

Livré au début de l’année 2020 à Fribourg, l’ensemble bâti des Arsenaux propose un nouveau morceau de ville dans un périmètre autrefois peu attractif, en bord de rail et à l’arrière du boulevard de Pérolles, qui accueillait essentiellement des activités militaires et industrielles. Conçu par le bureau d’architecture Bakker & Blanc, l’ensemble est composé de trois blocs urbains, abritant 234 logements locatifs et des arcades commerciales au rez-de-chaussée1. Pour favoriser l’articulation de ce quartier en mutation avec la ville, il cherche à s’affirmer comme un nouveau pôle urbain.

Publikationsdatum
27-05-2020
Nicolas Bassand
architecte EPFL, docteur ès sciences et chargé de cours hepia / HES- SO

Haut de 42 mètres, le premier bloc se démarque sensiblement des immeubles avoisinants. Il offre un nouveau repère visuel dans le quartier, avec des angles monolithiques affirmant la solide assise de son volume. Ces trois immeubles partagent de fait un langage de façade qui les caractérise comme un ensemble bâti même si, dans la continuité de l’immeuble A (le premier bloc), les immeubles B et C se différencient par une hauteur réduite de moitié. Quant à l’immeuble B, il marque un retrait prononcé par rapport à la rue qui instaure une cour d’accès2. À l’intérieur de celle-ci, des bancs en béton sont disposés au pied de chaque partie pleine des façades. En générant une excroissance du socle, ils soulignent une frontière entre le dedans et le dehors. Pour les architectes, ils sont comme «des pattes de Sphinx»3, signalant une assise du bâti qui assume une certaine monumentalité dans la ville.
La forme urbaine permet d’allonger les mètres linéaires de façade publique au rez-de-chaussée dans le but d’offrir un plus grand nombre d’arcades commerciales. L’essentiel des interactions publiques se passent dans la cour, qui regroupe entre autres toutes les entrées des commerces et des logements. Par conséquent, le front de rue semble y perdre un peu de son intensité urbaine. Le bureau Bakker & Blanc a conçu cette cour ouverte sur rue en s’inspirant de deux édifices fribourgeois: la cité paroissiale Christ-Roi (1951 et 1955), et l’université Miséricorde (achevée en 1941), des architectes Denis Honegger et Fernand Dumas. Ils forment à présent un trio de cours ouvertes, qui renforce une identité formelle spécifique dans la ville.
Les trois immeubles se côtoient aux angles dans une sorte de figure en chicane, se confrontant même sur quelques mètres à des situations de forts vis-à-vis entre façades voisines. Au sol, cette disposition induit deux passages contenus qui se distinguent de la cour en asphalte par un pavage aux teintes plus chaleureuses. Ils forment donc un seuil supplémentaire qui borde trois galeries couvertes conduisant à l’entrée de chaque bloc. Pris dans les masses respectives de ces trois immeubles, cet accès couvert à l’air libre est envisagé comme un lieu appartenant encore à la ville, même s’il comporte déjà des boîtes aux lettres privées, intégrées à un long mur qui aboutit à la porte d’entrée principale. Cette porte ouvre sur un hall d’immeuble chauffé, une pièce de transition avant un atrium contenant escalier et ascenseurs. Hormis quelques différences d’orientation et de taille, ce type de gradation du dehors au dedans se répète de façon systématique pour ces trois immeubles, assurant une progression nuancée de l’espace public à la sphère privée.

Façades urbaines

Dans cette réalisation, Denis Honegger est également une source d’inspiration en raison de sa participation au projet de reconstruction du Havre après-guerre, dans le bureau d’Auguste Perret. Le bureau Bakker & Blanc y puise des qualités de verticalité, de minéralité et de durabilité qui caractérisent fondamentalement l’opération des Arsenaux. Tout d’abord, la prévalence de la verticalité souligne l’échelle urbaine des immeubles par un dessin de façade en double hauteur. Elle extrait le bâtiment d’une expression focalisée sur l’échelle humaine et la sphère privée pour enrichir le statut public de la ville. Un ordre monumental est établi par des pilastres semi-engagés en béton gris-clair, légèrement jaune4. Tous les deux étages, ils manifestent une figure verticale en enserrant deux fenêtres superposées, à la française. Sur leur devant, les pilastres font également passer en second plan les variations de largeur des fenêtres5. Les corniches saillantes ceinturant les pourtours de ces blocs participent à cette hiérarchie visuelle. En soulignant à chaque fois deux couples d’étages, elles affirment cet ordre monumental et valorisent la grande hauteur des pilastres.
Plus précisément encore, la figure essentielle de cet ensemble s’exprime surtout dans les couples de pilastres présents entre chaque groupe de fenêtres6. Cette figure est d’autant plus fondamentale qu’elle est une pièce de grande dimension entièrement préfabriquée qui peut à elle seule résumer l’enjeu de cet ouvrage : produire une façade urbaine et durable tout en répondant aux contraintes de coût qu’implique un immobilier de rendement. Un parallèle avec l’ensemble du Christ-Roi est à cet égard particulièrement marquant. En effet, il ne serait pas possible de réaliser de nos jours les bâtiments des Arsenaux avec la main-d’œuvre qui avait été nécessaire pour boucharder le béton de cette réalisation d’après-guerre. Par conséquent, les architectes ont mis au point une stratégie de transfert des coûts sur la préfabrication: la mise en œuvre artisanale, qui serait ici trop chère, est remplacée par une réalisation en usine, permettant d’innover dans la contrainte de façon exemplaire. Les grandes pièces préfabriquées présentent notamment des belles surfaces sablées entre pilastres. Cette expression sublimée du béton renouvelle ici sa légitimité, par sa minéralité complexe et pérenne. Enfin, ces pièces monumentales ont été posées à sec, sans joint de silicone, car leur grande épaisseur absorbe et rejette l’eau de pluie qui ne doit plus être canalisée avec un détail de serrurerie usuel. On retrouve ainsi dans la monumentalité en question des résolutions techniques que l’on emploie depuis dans l’Antiquité7.

Différentes formes d’atrium

Dans les immeubles B et C, la distribution verticale s’effectue par de grands atriums à ciel ouvert, relativement austères, qui incluent sur leurs pourtours les coursives d’accès aux appartements. Dans l’immeuble C, la figure en double hauteur, valorisée sur les façades extérieures, apparaît à nouveau grâce à une extension de la coursive au-devant de l’escalier, au 3e et 5e étage. L’immeuble A, qui possède le statut d’une tour, ne pouvait prétendre amener en suffisance de la lumière naturelle au centre de son volume par le même dispositif que les immeubles B et C. Néanmoins, sa distribution centrale exprime encore la thématique de la double hauteur qui est ici partagée par cinq couples d’étages. À chaque fois, elle se manifeste entre deux dalles, ce qui produit un petit atrium intermédiaire8. De haut en bas, cet espace capte tout de même de la lumière naturelle zénithale par des plots de verre intégrés dans un périmètre limité des dalles d’étages. Une coursive d’accès s’insère à mi-hauteur de ces doubles étages. Vitrée (pour des raisons de compartimentation incendie), elle permet des échanges visuels entre les étages couplés et imprègne sensiblement cette spatialité introvertie. L’atrium est aussi caractérisé par la présence sculpturale de volumes bruts en béton (l’un contenant l’escalier, les deux autres des ascenseurs indépendants)9. Il en émane une ambiance très singulière, à la fois urbaine et confinée, qui est intensifiée par la lumière naturelle, froide, traversant les plots de verre. Par effet de contraste, de grands luminaires industriels dispensent, au même endroit, de jour comme de nuit, une lumière chaude qui épaissit l’énigme de cette fascinante centralité.

Des typologies urbaines

Entre ces trois blocs urbains, les appartements d’angle de l’immeuble C présentent certainement le type le plus intéressant. Bien que très compact, on y perçoit un continuum spatial entre un vestibule, un salon et une cuisine. À l’extrémité de ce type d’appartement, une chambre contribue d’une part à démarquer l’espace du salon de celui de la cuisine mais assure d’autre part des angles massifs qui appuient l’assise urbaine de l’immeuble10. En d’autres termes, dans un contexte contraint au millimètre par un maître d’ouvrage exigeant d’atteindre une forte densité et un rendement subséquent, les typologies restent ici fortement assujetties au caractère urbain du bâti qui est sans aucun doute l’enjeu majeur exprimé par ce nouvel ensemble.

Notes

 

1. Les trois immeubles sont différenciés par les lettres A, B et C. L’immeuble B est exclusivement destiné à des logements pour étudiants. Des bureaux sont prévus aux 1er et 2e étages du bâtiment A, bordant les rails CFF. Appartenant à la société Realstone, il s’agit d’immeubles de rendement qui ont donc repris le nom « Les Arsenaux », désignant autant l’activité précédente que le plan d’aménagement en vigueur pour ce site qui a d’ailleurs aussi été conçu par le bureau Bakker & Blanc.

 

2. On entre dans la cour par des chemins d’accès carrossables de bord de façade, qui forment le pourtour d’une surface centrale rectangulaire. Cette dernière est délimitée par des bancs en béton, et accueille un parking à vélos, deux bosquets d’arbres ainsi qu’une fontaine. Les eaux de pluie y sont collectées dans une approche abiotique, qui contribue notamment à estomper la chaleur qui peut se dégager des surfaces minérales au sol et en façade.

 

3. Cette analogie a été évoquée par Alexandre Blanc lors de la visite des bâtiments le vendredi 10 janvier 2020.

 

4. Cette couleur chaude du béton (obtenue grâce à un dosage plus élevé de silicate) marque un léger contraste avec la couleur plus froide et verte du béton (plus de calcaire) de l’église du Christ-Roi. C’est une vieille histoire de l’urbanité fribourgeoise qui est ici discrètement convoquée: la Municipalité préférait des teintes plus chaleureuses et latines au 19e siècle pour rompre avec la teinte de la molasse gris-vert jusque-là employée, qui évoquait immanquablement le vieux joug bernois.

 

5. Or, cette figure est en effet très présente dans l’architecture de Perret au Havre, qui l’exploite souvent jusqu’à quatre hauteurs d’étage. Mais elle est aussi une figure classique très utilisée dans l’architecture bourgeoise entre le 19e et le 20e siècle, et notamment à Fribourg pour des immeubles sur le boulevard de Pérolles. À noter encore, aux Arsenaux, la nervure verticale, visible dans la tôle entre deux fenêtres superposées, qui souligne avec finesse le dessin d’ensemble de ces façades comme celui des fenêtres à la française.

 

6. C’est d’ailleurs cette figure verticale qui est mise en lumière la nuit, grâce à des points de lumière intégrés à leur pied, dans les « pattes de Sphinx », ce qui accentue encore plus son importance et sa verticalité. Elle rappelle le motif classique du dédoublement de la colonne ou du pilastre. À noter encore que cette figure du couple de pilastres est aussi reprise pour les poignées des portes d’entrée principales des trois blocs urbains des Arsenaux.

 

7. L’exploit de ces éléments préfabriqués est d’autant plus grand que deux entreprises distinctes ont contribué à leur réalisation (une venant de Suisse allemande, l’autre étant française). Or, il n’est pour ainsi dire pas possible de détecter des différences de finition ni de teinte.

 

8. Ces doubles étages produisent donc cinq petits atriums superposés, du 3e au 12e étage. Au rez-de-chaussée, après le hall d’entrée chauffé, l’accès aux distributions verticales disposées au centre du volume, est particulièrement marquant car il forme aussi un petit atrium mais dans une triple hauteur.

 

9. Dans une conception plus conventionnelle, ces volumes sont généralement intégrés dans la couronne des appartements. Ils permettent ici un gain d’espace non négligeable pour les surfaces des appartements.

 

10. Ce type d’appartement d’angle a déjà été employé dans l’ensemble de logements de Bakker & Blanc, à Sébeillon (Lausanne). Mais à Sébeillon, ce sont des balcons qui prolongent l’espace du salon. Aux Arsenaux, les loggias prolongent quelque peu l’espace de la cuisine mais se tiennent en retrait de la façade: le langage urbain marque ici plus de retenue.

Ensemble d’habitation, logements étudiants, bureaux et arcades commerciales, Les Arsenaux, Fribourg

 

MEP : 2010

 

Réalisation : 2017-2020

 

Maître d’ouvrage: Realstone SA

 

Architecture: Bakker & Blanc

 

Direction des travaux: Doutaz SA

 

Ingénieur civil: Küng & Ass.

 

Ingénieur CV: Energie concept SA

 

Ingénieur sanitaire: Duchein SA

 

Ingénieur électricien: Betelec SA

 

Éléments préfabriqués: Studer, Frick AG

 

Gros oeuvre: Antiglio SA, Fribourg

Nicolas Bassand est architecte EPFL, docteur ès sciences et chargé de cours HEPIA / HES-SO