Haussmann, hors de l'histoire.

L'agence LAN assure le commissariat de l’exposition «Paris Haussmann, Modèle de ville», en collaboration avec Franck Boutté. Cette nouvelle exposition au Pavillon de l’Arsenal à Paris et le catalogue édité à Zurich par Park Books apportent une nouvelle grille d’interprétation, innovante mais problématique dans son rapport à l’histoire.

La diffusion de la lecture sociologique et politique de l’haussmannisation à partir des années 1960 donne encore aujourd’hui l’impression que tout ou presque a été dit à ce sujet. L’urbanisme d’Haussmann est l’un des nombreux chapitres de la guerre de classes qui sévit dans les grandes métropoles européennes au 19e siècle. Vingt cinq ans après la rétrospective consacrée à l’homme qui a modelé la forme quasi définitive de Paris1, une nouvelle exposition au Pavillon de l’Arsenal à Paris et un catalogue édité à Zurich par Park Books apportent une nouvelle grille d’interprétation, rafraîchie, innovante mais problématique dans son rapport à l’histoire.
Le projet de Benoît Jallon et Alberto Napolitano est simple et généreux à la fois : il s’agit de réévaluer la typologie haussmannienne en dehors de toute considération historique ou sociologique, avec les outils et les standards de notre époque.
Dans un premier temps, les résultats auxquelles ils arrivent surprennent. Que ce soit d’un point de vue énergétique, économique, structurel et technique, notamment en ce qui concerne son potentiel de reconversion, l’immeuble haussmannien s’avère extrêmement résilient. Il s’agit d’une forme d’investissement immobilier qui, un siècle et demi après son instauration, garde toute sa valeur. Si l’immeuble de rapport reste rentable, c’est à cause de sa générosité volumétrique et statique (les pièces sont plus grandes, les murs plus épais que le strict nécessaire). La conséquence de cet « excès de matière » est une grande flexibilité structurelle. Les logements se transforment facilement en bureaux et vice-versa. Finalement, d’un point de vue écologique, malgré sa densité élevée, grâce à ses trois mètres sous plafond et ses grandes fenêtres verticales, la typologique haussmannienne offre un confort thermique que lui envieraient bon nombre de constructions actuelles.
L’admirable travail de relevé des formes des ilots montre en outre à quel point le principe repose sur une géométrie régulière que traduit à son tour un savant équilibre entre le vide et le plein. La typologie haussmannienne serait ainsi fractale dans sa façon de reconduire des proportions similaires à des échelles différentes. Les très belles photos de Cyril Weiner complètent la qualité des nombreux dessins spécifiquement réalisés pour l’ouvrage et l’exposition. Finalement, on se demande pourquoi nous avons été conduits à construire autre chose que des immeubles de rapport haussmanniens tant ils s’avèrent exemplaires sur tous les plans. 
En soixante ans, 60 % du bâti de Paris intramuros a été refait selon la norme fixée par le préfet Haussmann. Cela fait de Paris une ville quasi planifiée, un artefact comme dirait Aldo Rossi conçu pour des hommes, par des hommes. Reste que cette lecture comporte une lacune. A trop considérer la trame haussmannienne comme un écosystème se suffisant à lui même, on oublierait qu’elle est intrinsèquement liée à la faible densité de la banlieue qui l’entoure et la dessert. La ville d’Haussmann n’est que le centre d’une métropole qui ne peut pas être aussi dense et raffinée sur toute son étendue.
Dans la ville idéale du baron, il n’y a ni usines, ni bidonvilles, ni immeubles délabrés où s’entassent les plus démunis, ni potagers, ni terrains vagues ou délaissés. Tout cela est relayé à la périphérie. En omettant la géographie globale de la ville du 19e siècle, l’exposition frôle donc le déni. 
A cette omission s’en ajoute une autre bien plus grave : celle qui ignore la nature éminemment spéculative et socialement inégalitaire du projet urbain d’Haussmann.
Paris, ville socialement plus clivée que Londres, Milan ou Berlin, souffre encore de cette opération qui a consisté à produire un cœur de ville dense et muré pour citadins aisés en expulsant à la périphérie les classes laborieuses qui en garantissaient la richesse. La requalification urbaine d’Haussmann est tout simplement une opération de gentrification appliquée non pas à un quartier, mais à l’ensemble d’une ville. Cela est bien connu des plus anciens, ceux qui ont baigné dans les perceptions soixante-huitardes et debordiennes de la géographie de Paris. 
Cette nouvelle interprétation de la ville et de sa typologie n’a pas jugé nécessaire de faire une place à ce récit. Le résultat est qu’un jeune qui n’aurait que ce catalogue pour comprendre ce que fut Haussmann aurait peu de chances, si ce n’est aucune, pour mesurer le contexte social qui a généré cette admirable typologie. Est-ce bien grave ? L’histoire est de toute façon tellement has been

Informations

Paris Hausmann – Modèle de ville
Exposition créée par le Pavillon de l’Arsenal
Commissaires scientifiques invités: LAN - Benoit Jallon et Umberto Napolitano, FBC - Franck Boutté
Jusqu'au 7 mai 2017
http://www.pavillon-arsenal.com/

Catalogue

Paris Hausmann – Modèle de ville
Direction de l'ouvrage : LAN - Benoit Jallon et Umberto Napolitano, FBC - Franck Boutté
Conception graphique : Undo Redo
Co-édité par le Pavillon de l’Arsenal, Paris et Park Books, Zurich
256 pages, plus de 200 illustrations
Prix : 39 €
L’ouvrage est bilingue français - anglais

Note

1. Paris-Haussmann. Exposition en 1992, à l’occasion du centenaire de la mort du baron Haussmann.

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