La vie des fon­tai­nes

Entretien avec Lou Masduraud

L'espace public – et les contradictions qui le parcourent – tient une place importante dans le travail de l'artiste Lou Masduraud. Dans ses installations, elle s'approprie et détourne les objets de l'espace urbain quotidien: fontaines, réverbères, ou encore soupiraux. Récemment, elle a conçu deux œuvres d'art public pour des communes genevoises.

Data di pubblicazione
25-06-2026

espazium revue: Dans votre travail, vous vous intéressez beaucoup aux fontaines, et à leur rapport à l'espace public. D'où vous vient cet intérêt?
Lou Masduraud: Il y a une quinzaine d'années, je faisais de la performance, notamment sonore. À mes débuts, je m'intéressais à la réception de concerts de musique alternative dans des espaces non muséaux, des espaces vivants et propices aux interactions sociales informelles. C'est dans cette continuité que j'ai créé ma première fontaine: comme un lieu autour duquel on se rassemble et où l'on échange, à l'écart des normes.

La fontaine est pour moi un objet culturel ambivalent. Elle occupe une place centrale dans l'espace public, mais est fréquentée par les marges. Les adolescents, les personnes sans-abri y passent beaucoup de temps, s'y abreuvent, s'y rencontrent. Cette ambiguïté m'a plu, et m'a amenée à créer une série de fontaines dès 2019. À travers elles, je développe un regard critique sur l'espace public, sa spectacularisation et son contrôle.

Vous avez récemment conçu une fontaine dans un parc à Thônex (GE). Quelle était votre intention avec cette œuvre, nommée Fontaine aux nymphes?
Cette fontaine est issue d'un concours, lancé en 2022 par la Commune de Thônex et le Fonds cantonal d'art contemporain (FCAC). C'est une fontaine composée d'un monolithe de tuf1, incrusté de différentes bouches en marbre, dont l'une, au centre, donne de l'eau potable. Si l'on se penche, on peut boire de l'eau directement depuis cette bouche. La pierre de tuf a la particularité d'être remplie de petites alvéoles qui retiennent l'eau, ce qui permet le développement de la vie végétale sur sa surface. L'évolution de l'œuvre au fil du temps est une manière de traiter de l'impermanence et du vivant.

La pièce s'inscrit dans une idéologie alternative à celle que l'on associe ordinairement à la ressource de l'eau potable, en lien notamment avec les mythologies grecque et romaine liées aux nymphes. Ces divinités des sources avaient des traits humains, ce qui influençait notre relation à cette ressource, que l'on considérait plus facilement comme vivante. L'œuvre est une critique de nos usages de l'eau potable aujourd'hui, dans nos sociétés extractivistes. Elle propose un retour à une pensée des matériaux et des ressources comme du vivant. À Thônex, c'est comme si le corps des nymphes avait disparu, mais que subsistaient seulement leurs bouches, que l'on embrasse en se penchant.

L'œuvre Vivantes, installée dans un parc à Meyrin (GE), sera inaugurée à l'automne 2026. Comment cette pièce a-t-elle vu le jour?
J'ai remporté ce concours à Meyrin en 2024, pour intervenir dans le parc du Cœur de cité, un projet qui prévoit la requalification du centre-ville. Je me suis inscrite dans la continuité de la proposition des architectes paysagistes (bureau Varia): celle-ci mise sur le réemploi de matériaux locaux et la plantation d'espèces indigènes. D'ailleurs, le sujet du concours d'art public était la récupération, que je traite dans ma proposition en m'intéressant au fonctionnement de la récupération de l'eau en ville. À Meyrin, elle se fait notamment grâce au lac artificiel des Vernes, qui sert à l'infrastructure hydraulique de la ville.

J'ai proposé l'œuvre Vivantes, un ensemble de cinq sculptures qui prennent la forme d'éléments industriels, présents en souterrain dans l'infrastructure hydraulique de Meyrin. J'ai choisi de les représenter, là encore, en tuf. Bien qu'il ne s'agisse pas ici de fontaines, ces sculptures abordent néanmoins la question de l'eau, de sa circulation météorologique mais aussi de la gestion de cette ressource par l'humain, notamment en souterrain.

Dans ces blocs de tuf sont incrustés des éléments figuratifs en bronze, dont les formes (fossiles, coquillages, ammonites, coraux, etc.) évoquent l'univers de la vie sous-marine. Est ainsi convoquée la mémoire de la formation géologique de cette pierre, qui s'est faite par l'encroûtement calcaire, la sédimentation et la circulation de l'eau sur terre.

Dans votre travail, il semble que la pierre prenne vie. D'où provient cette attention au vivant?
Les fontaines qui me plaisent en ville sont souvent celles qui ne sont pas nettoyées par les services municipaux et sur lesquelles se développent des mousses, des concrétions calcaires qui les déforment. Comme si la nature reprenait le dessus sur la forme sculpturale.

Mon travail tente de s'affranchir des règles hygiénistes appliquées notamment aux fontaines publiques d'eau potable. L'inox est pour moi le matériau hygiéniste par excellence, utilisé par exemple dans les cuisines, les sanitaires. Il se nettoie facilement, prend peu de traces. À Genève, la manière de faire des fontaines d'eau potable est aujourd'hui restreinte.

Quelles sont les spécificités d'une commande d'art public? Est-ce si différent que de créer des œuvres pour un musée?
Il n'y a pas de différence au niveau des sujets que je traite. En revanche, j'essaye de m'adresser à tout un chacun, et notamment à des personnes qui ne sont pas là pour regarder de l'art. Par exemple, certains détails figuratifs de mes œuvres permettent de m'adresser aux enfants. J'évite les œuvres qui tiennent à distance, et préfère celles qui invitent à la relation, avec des éléments reconnaissables par tous et toutes.

La relation qu'on a avec une œuvre d'art dans l'espace public est imposée par les pouvoirs publics. En tant qu'artiste, je me dois d'être consciente de cela. Par ailleurs, ce genre de commande implique des délais plus longs, des budgets plus importants, des contraintes techniques propres. Dans mes pièces, j'essaye d'intégrer ce cadre spécifique, en jouant par exemple sur les matériaux. L'utilisation de la pierre de tuf pour une sculpture exposée aux intempéries permet à l'œuvre d'évoluer, de changer au cours du temps.

Comme mot de la fin: pensez-vous que l'architecture et l'urbanisme contemporains se préoccupent assez du vivant?
Ces questions semblent être de plus en plus prises en compte dans les propositions contemporaines. On a trop minéralisé nos lieux de vie, et l'on essaye de les végétaliser. Reste à savoir si cela est performatif, ou si l'on assiste à un véritable changement idéologique.

 

Note

 

1 Le tuf calcaire est une roche sédimentaire poreuse et légère qui se forme par la précipitation de calcaire au débouché de sources d'eau douce chargées en bicarbonate de calcium.

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