Sola do­sis fa­cit ve­ne­num

[Pas] mal d’archives

Une chronique à partir des Archives de la construction moderne (ACM)

Date de publication
19-08-2015
Revision
22-10-2015

C’est la dose qui fait le poison : voici le mantra que récitent les producteurs de produits chimiques de synthèse utilisés dans l’agriculture intensive moderne, les matières plastiques et les matériaux de construction notamment. Cette formulation, on la doit à un certain Philippus Theophrastus Aureolus Bombastus von Hohenheim, astrologue, alchimiste-médecin suisse, plus connu sous le nom de Paracelse. Il se trouve que si son énoncé, qui a tenu lieu de paradigme au développement de la toxicologie jusqu’à une époque très récente, est vrai dans certains cas particuliers, il est inadéquat pour mesurer les effets de nombreuses molécules. Le problème est que les effets de certaines molécules sur les organismes vivants se soustraient aux analyses de la toxicologie et ne sont visibles que pour les endocrinologues qui tiennent compte du fait que les produits chimiques sont susceptibles d’agir comme des hormones. « Pour certains produits chimiques et pour les hormones naturelles, nous savons que les doses faibles peuvent stimuler les effets, alors que les fortes doses les inhibent. Pour les hormones, la dose ne fait jamais le poison, les effets n’empirent pas systématiquement, car en endocrinologie les courbes linéaires dose-effet n’existent pas »1

Ce constat déploie des conséquences considérables car il disqualifie totalement la notion fantaisiste de Dose journalière admissible  (DJA) qui fonde les procédures d’autorisation de mise sur le marché des molécules chimiques de synthèse. La DJA participe à un processus pervers d’inversion de la preuve, au terme duquel l’industrie est dispensée de faire la démonstration indiscutable de l’innocuité de ses produits au détriment avéré de la santé des usagers sur lesquels retombe après coup la charge de démontrer leur nocivité et leurs conséquences sur la santé.

Avant de se tourner vers la chimie, l’industrie des matériaux de construction s’est appuyée sur les ressources naturelles prélevées, cueillies ou extraites. Naturel ne signifiant nullement inoffensif, des produits toxiques ont été mis en œuvre, exposant travailleurs et usagers. Le drame des produits à base de fibre d’amiante, interdite en Suisse depuis 1989, l’a rappelé. Dans une large mesure, l’emphase portée sur ces drames de santé publique procède d’un brouillage récurrent consistant à vanter l’avancée des connaissances et promouvoir l’idée que les progrès de la science permettent désormais d’éviter de telles catastrophes. Cette propagande est démentie par les faits. D’une part, le nombre de molécules chimiques qui entrent dans la composition des matériaux de construction a explosé ces trente dernières années et même si bon nombre d’entre elles ont été retirées après que leur caractère toxique a été démontré (formaldéhydes, PCB, lindane etc.), d’innombrables composés organiques volatils (benzène, toluène, xylène, phénol, urée-formol, cétones, acétones, etc.) entrent dans la composition des peintures, vernis, moquettes, revêtements, colles et surtout matériaux isolants. Ce dernier poste ayant explosé en termes de volume et de chiffre d’affaire depuis que les prescriptions (normes ou labels de qualité) ont entrepris sous le couvert vertueux des économies d’énergie d’occuper le terrain des prescriptions d’investissement de l’industrie de la construction. 

Or non seulement l’exposition à tous ces polluants est gérée à l’aide d’un concept paradigmatique faux, la DJA, mais il s’avère que l’ensemble des organismes de surveillance et de certification étatiques ainsi que les laboratoires universitaires ont été mis, depuis que souffle le vent du néo-libéralisme dérégulateur, sous une formidable pression émanant des industries chimiques et qu’il n’est nullement exagéré d’affirmer que les chercheurs et autorités réellement indépendants sont devenus une minorité en bute à toute la gamme des manœuvres destinées à les ostraciser et les disqualifier. Les mécanismes détaillés décrits par Marie-Dominique Robin donnent froid dans le dos, tant s’impose le sentiment du caractère banal du « mal » et de la nature profondément institutionnalisée des conditions dans lesquelles il se déploie. 

En ne prêtant pas une attention suffisante à ces mécanismes, en s’abstenant de mobiliser les associations professionnelles auteurs des normes, de nombreux architectes se rendent probablement complice par négligence. Le dossier de l’amiante est à ce titre révélateur, la nature hautement toxique et cancérigène de cette fibre étant établie en Suisse, respectivement en 1939 et 1951. C’est en effet l’année où la SUVA a reconnu l’asbestose comme maladie professionnelle. Les architectes qui ont préconisé la pose d’éléments de construction en amiante ont à tout le moins manqué de curiosité et de sagacité. Il en va aujourd’hui de même : cédant à une « information » professionnelle séduisante, ils projettent avec des matériaux « contemporains », sans trop se préoccuper de leur composition chimique.

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