Des­sine-moi un mo­nu­ment

[Pas] mal d’archives

Une chronique à partir des Archives de la construction moderne (ACM)

Date de publication
01-10-2015
Revision
22-10-2015

Sur le papier

Le dessin du Fonds Laverrière (ACM-EPFL) reproduit ci-dessous est aujourd’hui perdu, littéralement tombé en poussière à la suite d’une trop longue exposition dans une vitrine surchauffée du grand escalier du cinéma-théâtre Bel-Air Métropole à Lausanne. Initialement exposé dans le cadre de la campagne publique qui a débouché sur le sauvetage et le classement de la salle en 1993, le document est tombé au champ d’honneur de la cause des monuments historiques. Les chaînes de molécules de ces quelques grammes de papier n’ont pas résisté à l’acidification qui anéantit leur cohésion, le support a disparu. Le deuxième principe de la thermodynamique, dit de l’évolution des systèmes, affirme la dégradation de l’énergie : l’énergie d’un système passe nécessairement et spontanément de formes concentrées à formes diffuses, introduisant les notions d’irréversibilité d’une transformation et d’entropie. L’entropie peut augmenter ou rester constante, elle donne en quelque sorte une « mesure du désordre » et indique en somme qu’il est impossible de passer du «désordre» à «l’ordre» sans intervention extérieure, sans investir à nouveau de l’énergie, qui à son tour se dégradera.
En pratique, le document ACM en question n’a pas reçu de traitement capable de le faire retourner dans le domaine de l’ordre. Sa reproduction, analogique et numérique, permet d’en conserver l’information principale, soit le projet de l’architecte. D’un certain point de vue, on pourra dire que sa valeur d’usage est sauve.

 

Dans la réalité

L’immeuble Bel-Air Métropole a été édifié dans un contexte historique et technique particulier marqué par l’introduction rapide, dès 1927, de la soudure électrique sur les chantiers, d’une certaine précarité dans la chaîne de fourniture des matériaux de construction et des considérations d’économie et de vitesse d’exécution exigées par les investisseurs après que leur projet de « tour » a défrayé la chronique locale et mobilisé du temps et de l’argent devant les cours de justice. Il en a résulté une construction relativement légère, hétérogène. On y trouve mises en œuvre différentes méthodes d’assemblage de la charpente métallique, essentiellement boulonnée, une minorité d’éléments soudés et une structure qui surprend aujourd’hui par sa légèreté, contreventée non pas en elle-même, mais par les pans de maçonnerie. Du point de vue de la deuxième loi de la thermodynamique et de l’entropie, l’énergie initiale « investie » dans cet édifice fut relativement basse. Le principe de l’entropie impose implacablement ses conditions à toute architecture, qu’elle soit de papier ou qu’elle soit réelle, «rien ne se perd, rien ne se gagne, tout se transforme» (Lavoisier); en l’espèce, la transformation est un joli euphémisme pour «dégradation». Construit de manière surprenante, pour ne pas dire «à l’économie», l’immeuble Bel-Air Métropole subit actuellement une intervention lourde qui lui permettra de passer du « désordre » à une certaine mesure «d’ordre». Une des curiosités de ce chantier est qu’il y est question de s’opposer à la forte dégradation d’éléments structurels souvent dissimulés sous les habillages superficiels qui sont précisément sous le regard des historiens de l’architecture et des professionnels du patrimoine. Comment assainir et consolider une charpente qui rouille sous des stucs censés constituer la substance originale ? Aucune réponse évidente ne permet de lever cette contradiction. Dans la réalité, l’entropie poursuit son œuvre sans se soucier des considérations de nature idéologique qui s’expriment dans les valeurs d’art, d’architecture ou d’histoire, elle se rit de la LPMNS1.
D’une manière générale, il serait prudent de questionner la notion de monument. D’une part, parce que la LPMNS devient en pratique inapplicable et d’autre part, parce que n’est un monument en définitive qu’un ouvrage qui a concentré en son sein une telle quantité d’énergie que l’entropie exerce ses effets sur des horizons de temps qui dépassent les échelles historiques et humaines. C’est peut-être une idée qui a effleuré Viollet-le-Duc quand il a consacré son testament de restaurateur au Mont-Blanc, «monument de l’Europe».
L’image que produit le chantier en cours, soit l’élégant échafaudage recouvert de bâches imprimées, se rapproche d’une certaine manière du dessin évoqué plus haut. L’image indique, probablement de façon involontaire, qu’au moment même où le propriétaire investit massivement dans la rénovation d’un bien circonscrit dans ses formes originales, résultats de médiocres compromis et de longs conflits, se profile le projet d’un bâtiment plus ample, plus énergique. Somme toute, une alternative élégante, dont on peut regretter qu’elle ne vienne remplacer ce monument d’histoire dont l’image originale ne séduit ni n’émeut personne depuis bien longtemps.
 

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