Pa­ral­lel Sprawl: l’éta­le­ment ur­bain sans pré­jugé

À l’occasion de l’exposition Under the Radar du S AM de Bâle, présentée jusqu’au 15 mars, Espazium a saisi de l’occasion pour interroger les formes du territoire investiguées par des équipes d’architectes basées en Suisse. Trois questions qui se concentrent sur des problématiques actuelles et auxquelles les architectes sont confrontés dans leur appréhension territoriale du projet. Entretien avec les architectes Valentin Kunik et Guillaume de Morsier autour de Parallel Sprawl, premier projet présenté dans cette série.

Date de publication
14-02-2020

Dans «Comment voyager avec un saumon», Umberto Eco décrit « l’impossibilité de réaliser une carte à l’échelle 1:1 du territoire de l’empire ». En examinant les nécessités théoriques d’un tel exercice, il précise: «Il faut donc ou que (a) la carte ne soit pas transparente, ou que (b) elle ne repose pas sur le territoire, ou enfin que (c) elle soit orientable de sorte que tous les points de la carte reposent sur des points du territoire n’étant pas ceux représentés1». C’est devant cette difficulté de lecture du territoire et de concevoir une analyse exhaustive que le projet Parallel Sprawl s’est saisi de la question face aux périphéries urbaines. Portée par les architectes Ibai Rigby, Valentin Kunik et Guillaume de Morsier depuis 20132, cette recherche s’intéresse à comprendre l’étalement urbain, que ce soit dans les formes ou les usages afin de développer des réponses pratiques à ces territoires marginalisés. Territoire aux confins des villes, des villages et des campagnes, marginalisé dans la pratique par les bureaux d’architecture, les périphéries sont pourtant un laboratoire pour comprendre l’évolution et la spatialisation de nos sociétés. Entretien avec les architectes sur leur démarche et leur projet. 

Espazium: Votre projet explore les sprawls - les formes d’étalement urbain en Suisse et au Kosovo. Pouvez-vous nous parler de la genèse de votre projet? Et comment en êtes-vous arrivés à comparer ces deux situations?
Valentin Kunik et Guillaume de Morsier: Notre projet de recherche est né d’un doute et du manque d’éléments pour y répondre. En tant qu’architectes, nous avons été formés pour travailler en ville et dans les zones urbaines, mais qu’en est-il du suburbain? Comment proposer une architecture cohérente dans des territoires diffus? Quels sont les enjeux de mobilité, d’accessibilité et de ressources dans l’entre-deux-villes? Après de nombreuses années passées à explorer ces territoires, ce projet se veut aujourd’hui orienté vers la pratique afin d’apporter des solutions aux problèmes que les communautés hors des centres urbains rencontrent. 

Dès la fondation de notre bureau, nous avons été amenés à concevoir des projets architecturaux dans la périphérie des centres urbains (par exemple les concours pour les écoles de Prangins et de Féchy ou l’agrandissement d’une maison individuelle des années 50 …). Nous posions alors un premier constat, celui de l’absence de logique et de structure apparentes faisant de ces territoires des objets difficiles à interpréter en tant qu’architecte car ce n’est pas ni ville, ni campagne, c’est une sorte d’entre-deux. Nous avions aussi l’a priori de trouver une uniformité dans l’étalement, mais bien au contraire, nous y avons trouvé une diversité parfois plus grande que celle des centres urbains figés. Il faut dire que cette accumulation sans principe de hiérarchisation intelligible pour reprendre Paola Viganò3 véhiculait une opinion plutôt négative dans la pratique professionnelle! Les codes et les logiques de la ville ne s’y appliquent pas, les éléments de l’urbanisme classique comme la rue, la place, les alignements, le frontage, l’espace public n’y trouvent pas la forme que nous, architectes, savons lire en ville. Nous avons dû alors créer nos propres méthodes d’investigation et de lecture pour comprendre et interpréter ces territoires. Ces méthodes sont devenues par la suite des outils de projets permettant d’imaginer des réponses spécifiques dans ce contexte. 

Deux ans plus tard, lors d’un voyage au Kosovo, nous avons été saisis par l’agglomération de Pristina. Le contexte était tout autre, mais le résultat bâti présentait d’étranges similitudes avec ce que nous connaissons en Suisse.

C’est ainsi qu’a débuté notre recherche, menée sur deux fronts entre le mitage du territoire suisse et kosovar. En Suisse, c’est sous l’égide de la formule «agglomération» que ces espaces sont contenus. Leur histoire est longue et le mitage prend racine au début du 19e siècle déjà. Le géographe, sociologue et urbaniste, Christian Schmid4, que nous avons rencontré, nous en a dressé les repères – ou plutôt une inversion des repères de ce paysage de banlieue où cohabitent à la fois le centre commercial, les zones industrielles et pavillonnaires. Il décrit cette forme de densité comme la combinaison de «deux rêves»: celui de la ville, forme concentrée de la civilisation et source d’innovation sociale, et celui du village où chacun possède sa maison et son morceau de territoire. 

Au Kosovo, l’histoire de ce mitage est toute autre. Elle repose sur l’absence de planification urbaine après la guerre de Yougoslavie entre 1991 et 2001 selon Dugi Hasimja5. En effet, la sphère privée a eu l’opportunité de se reconstruire avec l’aide internationale et notamment celle de la Suisse, en occupant le territoire à l’échelle des champs dont nous pouvons encore lire le système parcellaire agricole précédant. D’autre part, en contradiction avec ce vide politique, la population kosovare y a vu la possibilité de reconstruire son identité nationale par sa présence sur le territoire. Tout s’est joué lors des dernières décennies et selon un widespread pattern pour reprendre l’analyse de Jean-Louis Cohen concernant les territoires sous l’aire d’influence soviétique6. Il faut souligner également, comme le disent Florina Jerliu et Kai Vöckler que le retour de la diaspora kosovare au pays a fait rebondir l’économie grâce à leurs investissements, contribuant ainsi à la création d’un marché de la construction7. Si cette dynamique a répondu à la pénurie de logements à Pristina pour une population ayant soudainement doublée, elle a également été le véhicule de diffusion des modèles d’architecture et d’étalement urbain.

Cependant, nos observations de ces paysages suburbains offrent étrangement une apparente familiarité entre ces deux pays. Cela a marqué, dans notre esprit d’architecte, un point de départ. Comment est-ce possible que deux situations que tout semble opposer créent une architecture si similaire? Nous avons alors cherché dans les deux pays des spécialistes avec qui parler pour comprendre ces territoires et y développer des outils de travail. Nous avons été très vite été rejoints par Rozafa Basha, professeur assistante à l’Université de Pristina et par Ibai Rigby, architecte, urbaniste et critique basé à Austin (TX)8.

Parallel Sprawl…le mot parallel est important pour engager le débat sur ce phénomène planétaire d’étalement urbain. Comment votre projet s’inscrit-il dans une discussion critique sur la pratique architecturale?
Notre projet s’inscrit dans la discussion critique contemporaine par le biais de l’étude de terrain. À la manière d’explorateurs, nous avons réalisé plusieurs études de terrain comme des relevés photographiques, établi des cartographies et proposé des formes de typologie afin de constituer la base d’une discussion ouverte sur le sujet lors d’une série de parcours au mitage des territoires suisses et kosovars. L’étude parallèle et comparée de ces territoires permet de mettre en évidence plusieurs points. En prenant encore d’autres études de cas, notre vision et notre compréhension s’enrichissent, nos outils de lecture et d’action se multiplient aussi. 

Une fois revenus de nos explorations, nous avons voulu réunir les diversités des points de vue des habitants et des académiciens pour mieux comprendre le phénomène. Parallèlement, nous avons décidé de mener des entretiens filmés avec les figures les plus marquantes du domaine en Europe et aux États-Unis afin de créer ainsi notre propre bagage théorique. Nous avons ensuite compilé ces entretiens dans un documentaire. 

Cette urgence d’occupation du territoire a également engendré le phénomène d’inachèvement des maisons pourtant habitées qui révèle la précarité des populations. Finalement, les banlieues reflètent les attentes de la société, que ce soit pour la circulation, les transports, le rapport public/privé, l’implantation des maisons. Notre premier intervenant, Aaron Betsky emprunte d’emblée la formule de Robert Venturi pour l’appliquer au contexte de l’étalement urbain: «the city and the urban environment is almost all right, the problem is the suburb»9. Ses propos forts marquent l’histoire de l’étalement urbain dont les architectes n’ont pas perçu la problématique liée à leurs développements opportunistes aux logiques monofonctionnelles. De nombreux spécialistes prennent ensuite la parole et petit à petit, des propositions concrètes émergent de la discussion.

Quelle résonance Parallel Sprawl a-t-il eu dans votre pratique d’architecte? 
Pour cette recherche et nos explorations, nous avons également créé une plateforme sur ce parallélisme en intégrant une communauté de praticiens et chercheurs opérant dans d’autres périphéries. Grâce à Futur Architecture Platform, nous avons eu l’occasion de voyager et de discuter encore plus largement avec des spécialistes de Tallinn (Estonie), de Graz (Autriche), d’Austin (Texas) et de Guadalajara (Mexique) à la recherche de solutions. Nous avons aussi organisé des workshops à l’Université de Pristina, réalisé des expositions. Nous poursuivons ainsi la visibilité de ce projet. 

Il nous semble que ces territoires sont en discordance mais aussi parfois en phase avec les valeurs de notre société. Nous avons également pris conscience de la réalité cachée de ces espaces suburbains car ils participent à la contamination et à la pollution des sols. Ils sont également problématiques pour la mobilité, l’utilisation de nombreuses ressources et sont souvent des lieux de ségrégation sociale. Pourtant, il faut aussi voir que les ressources alimentaires, l’habitat et la biosphère sont plus riches là que dans les centres urbains, comme le souligne Thomas Sivierts10. Les possibles et les opportunités y sont plus grands, également grâce à un foncier moins rigide et moins cher. Notre travail met donc en œuvre la volonté que les zones suburbaines deviennent le laboratoire d’une manière de penser l’urbanisme. 

Ainsi, avec aujourd’hui des outils pratiques et intellectuels pour penser l’étalement urbain, nous souhaitons faire nôtre cette idée soulevée par Aaron Betsky «la ville peut prendre soin d’elle-même [] Le problème est la banlieue car elle ne va pas mourir, elle ne va pas s’en aller. Elle est bien là et réelle. Nous devons comprendre que faire avec elle est un problème majeur auquel les architectes doivent répondre»11.

Notes

 

1. Umberto Eco, Comment voyager avec un saumon, Nouveaux pastiches et postiches, Grasset, 2018, p.231

 

2. Le documentaire du projet est visible au S AM et sur le site parallel-sprawl.org jusqu’au 15.03.20.

 

3. Professeur et directrice du laboratoire d’urbanisme Lab-U, EPFL

 

4. Professeur et directeur du laboratoire Future Cities Laboratory, ETA, Zurich

 

5. Architecte et urbaniste, Université de Pristina

 

6. Architecte, professeur à New York University of Fine Arts

 

7. Architecte et urbaniste, Université de Pristina / Architecte et urbaniste, Université Offenbach am Main

 

8. Éditeur de la plateforme urbannext.net

 

9. Architecte et directeur Frank Lloyd Wright School of Architecture, Taliesin. La citation originale de Robert Venturi, dans Complexity and Contradiction in Architecture, 1966: «Main Street is almost all right», est reprise et étendue aux périphéries dans l’ouvrage écrit avec Denise Scott Brown et Steve Izenour,Learning from Las Vegas, 1972: «billboards are almost all right».

 

10. Architecte et urbaniste allemand, auteur du concept de Zwischenstadt ou entre-ville.

 

11. Documentaire Parallel Sprawl.

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