«Li­ving (to­ge­ther) in a ma­te­rial world»

Guide des nouveaux matériaux de la Biennale

Parmi toutes les contributions de la 17e Biennale, Silvia Berselli s’est concentrée sur les innovations dans le développement des matériaux de construction. Les installations proposent des réflexions sur l’environnement, qui vont de l’opportunisme bienveillant au réel potentiel. Autre point commun: chacune de ces «innovations» poursuit en réalité une tradition constructive ancienne.

Date de publication
21-07-2021

De prime abord, cette Biennale pourrait être décevante: beaucoup de bonnes intentions, de propositions, de légères provocations, toutes présentées sous forme d’installations et de vidéos qui projettent le visiteur dans une dimension plus proche de celle de la Biennale d’art. On pourrait se demander où se cache le projet d’architecture: nous l’avons poursuivi dans les salles de l’Arsenal et parmi les pavillons des Giardini, en essayant d’identifier un axe thématique qui relie des œuvres très différentes et les compare, en construisant une table de discussion globale qui, selon nous, pourrait être l’une des contributions les plus stimulantes à mettre dans sa valise au retour de Venise: la recherche actuelle sur les matériaux.

Des pierres identitaires

Il n’y a pas que le bois qui est présent à la Biennale. Parmi les matériaux traditionnels, la pierre fait l’objet de redécouvertes et d’analyses, par exemple à travers l’installation qui ouvre le pavillon central des Giardini, en présentant une impressionnante pluie d’obsidienne du studio kenyan Cave Bureau. Le projet d’analyse des pierres de Jérusalem d’Ifat Finkelman et Deborah Pinto Fdeda examine les effets d’une loi britannique de 1918, toujours en vigueur en Israël, qui stipule que tous les bâtiments de Jérusalem doivent être construits en pierre locale. Cette disposition lie l’histoire matérielle de la ville antique à son ordre politique par l’attribution à la pierre de valeurs symboliques, éthiques et identitaires. Depuis la fin des années 1960, cependant, le matériau s’est raréfié et est devenu l’objet d’une spéculation privée. Son usage s’est transformé: de matériau structurel, il a été réduit à un matériau de parement, une dalle mince et cosmétique, à appliquer indifféremment à tout type de solution architecturale afin de maintenir une image stéréotypée et compacte du territoire. En raison de l’exploitation massive et non réglementée des carrières de pierre, Israël se transforme en un paysage lunaire et discontinu, parsemé de profonds cratères, dans lequel le lien entre nature et architecture passe de l’harmonie à la perversion.

L’analyse laisse ouverte une question – la vérité constructive – à laquelle on est en train de répondre de l’autre côté du mur, où les conditions d’exploitation du matériau sont identiques, avec le projet All-purpose des jeunes Palestiniens de l’AUA Anastas. La recherche Stone Matters – destinée à répondre à la sous-­utilisation de la pierre dans le pays – avait conduit à la construction en Palestine de structures en pierres voûtées réalisées en adaptant la stéréotomie traditionnelle aux techniques contemporaines de modélisation 3D et fabrication computationnelle. À la croisée des pratiques locales et des impulsions mondiales, la conception du prototype exposé à Venise met en ­évidence les articulations entre les pièces, qui fonctionnent comme les morceaux d’une mosaïque structurelle capable de générer des voûtes souples abaissées sur des piliers élancés. Le résultat est un mélange de nature et d’artifice, présentant un motif qui rappelle une carapace de tortue ou l’emboîtement changeant de plaques tectoniques, ainsi qu’une texture qui révèle les signes de la mise en œuvre.

Des robots et des hommes

Si les matériaux traditionnels ne parviennent pas toujours à répondre aux besoins contemporains, quels sont les nouveaux matériaux qui montrent des pistes? Les projets les plus intéressants dans ce sens se trouvent dans la section «Culture matérielle» de la Corderie de l’Arsenal.

La chaire de fabrication digitale dirigée par Gramazio et Kohler à l’EPF Zurich présente plusieurs réalisations expérimentales de la DFAB House (l’un des modules du Nest de l’Empa à Dübendorf) qui exploitent le potentiel de la robotique et de la fabrication numérique. Le «Smart Slab» est constitué de onze segments de 7,4 m préfabriqués en béton et joints mécaniquement. La géométrie est structurellement optimisée pour un cas de charge complexe, impliquant des porte-à-faux pouvant atteindre 4,5 m. Le matériau est réparti dans une grille hiérarchique de nervures courbes de 30 à 60 cm de profondeur. Entre celles-ci, les surfaces de béton de 1,5 cm d’épaisseur sont bombées afin de maximiser la stabilité et de minimiser la quantité de matériau nécessaire. Dès lors, la dalle pèse près de 70 % de moins qu’une dalle en béton massif classique. Elle est soutenue d’un côté par un mur ondulant réalisé en «Mesh Mould»: une structure maillée en 3D soudée par un robot industriel, qui sert à la fois de coffrage et de renforcement structurel sur lequel le béton a été projeté et taloché. Côté façade, la dalle repose sur des colonnes moulées en un temps record (4 heures) grâce un processus de coffrage glissant («Smart Dynamic Casting»), entièrement robotisé, permettant de façonner des géométries non standard par extrusion. Les colonnes élancées aux entasis prononcés et les caissons du plafond reprennent avec un langage contemporain le thème architectural classique du dialogue entre nature et artifice, entre formes libres et géométrie.

Maison Fibre est un prototype à deux niveaux construit par la société allemande FibR en collaboration avec l’Université de Stuttgart et une équipe de recherche en conception structurelle. Le pavillon est construit en fibres de verre et de carbone, tissées autour de supports métalliques par le travail de bras robotiques programmés. Le prototype est conçu comme un produit textile, réalisé par le tissage de fils mus par un métier à tisser mécanique. Les câbles peuvent être stockés et transportés en bobines mais, pour devenir structurels, ils doivent être immergés dans une résine transparente, ce qui nécessite plusieurs heures de séchage et de cuisson. Le projet est donc modulaire et les différents panneaux, très légers, sont préfabriqués dans l’entreprise et facilement transportés sur le site. Les commissaires comparent la structure exposée avec la Maison Dom-Ino de Le Corbusier: pour la même surface couverte, le poids de la Maison Fibre serait 50 fois inférieur. Conçue comme une structure en panneaux démontables, réutilisables et recyclables, de nombreux types de fibres – également végétales – pourraient être utilisées lors de la conception. Le prototype rappelle certains projets radicaux des années 1960, de Ionel Schein à Chanéac et Pascal Häusermann, qui ont proposé l’utilisation du plastique en architecture, alors matériau innovant par excellence, actualisant une tradition féconde de recherche qui vise à repousser les limites des disciplines et à renouveler les pratiques. L’entreprise construit et teste des pavillons expérimentaux depuis 2011, produit des objets de design et termine le prototype de la première façade légère en fibre. Mais elle ne dit pas comment le carbone sera éliminé ou recyclé.

La présence des robots à la Biennale est magnifiée par l’installation Magic Queen du studio autrichien MAEID (Büro für Architektur und Transmediale Kunst): un gigantesque bras mécanique creuse et sculpte une masse de terre habitée par une flore fongique, explorant la relation entre la technologie et les systèmes vivants. Des capteurs modifient en permanence le comportement du robot en fonction des données recueillies, créant ainsi un lien symbiotique entre les différents éléments, exprimé par un son ambiant et rendu visible sur des écrans.

Paysages lunaires

Les visions futuristes atteignent un sommet avec le village lunaire des Américains SOM (Skidmore, Owings & Merrill), un prototype de colonie lunaire conçu en synergie avec l’Agence spatiale européenne (ESA). Si la création d’une base sur notre satellite semble encore bien lointaine, la nécessité de développer des matériaux ultralégers et gonflables pouvant être stockés dans des capsules aux dimensions réduites ouvre un champ d’applications large et bien ancré sur Terre. Pour les doubles parois des capsules résidentielles, des tissus haute performance avec une cavité gazeuse capable d’isoler thermiquement l’habitat ont été testés. Un tel prototype pourrait être utilisé dans des régions caractérisées par des climats extrêmes, comme les pôles ou l’équateur, ou sur des chaînes de montagnes, étant donné sa légèreté, facilitant ainsi les campagnes de recherche.

Autre paysage lunaire, le territoire aride de Wetland présenté dans le pavillon des Émirats Arabes Unis (EAU). Le sebkha est un paysage désertique au sol abondamment salé, que les humains ont su exploiter pour bâtir (notamment l’oasis de Siwa en Égypte, construite avec des briques de sel). Plutôt que d’exploiter cette ressource dans un écosystème désormais protégé aux EAU, le projet propose d’exploiter les résidus du dessalement, le processus industriel permettant au pays d’obtenir de l’eau potable à partir de l’eau de mer. Le magnésium ainsi extrait servirait de base à un ciment au bilan carbone réduit, et même potentiellement neutre, car en durcissant il absorberait du CO2. Rappelons que pour ériger le Burj Khalifa à Dubaï, 330 000 m3 de béton ont été déversés. Au centre du pavillon, 3000 éléments de construction forment une structure. Exposés de manière aussi artistique que démonstrative, ils prennent quatre formes différentes, semblables à des branches de corail. Ils ont été superposés ainsi en étudiant la stabilité de l’ensemble à l’aide de modèles virtuels.

Cette Biennale et ses nouveaux matériaux permettent aux concepteurs de rêver, d’imaginer des scénarios futurs qui ne sont pas si éloignés de nous: il suffit d’un billet pour Venise pour toucher ces échantillons de nos propres mains. Qui sait, demain sera peut-être construit ainsi, avec l’aide d’un bras robotique et d’un ciment qui prend l’aspect d’un corail et se comporte comme un arbre.