«L’ex­pé­rience du pro­jet pro­duit de la con­nais­sance»

Sophie Delhay vient de rejoindre la section architecture de l’ENAC-EPFL, où elle conduit un atelier dédié au logement du grand nombre et à l’habitat communautaire, un programme qui peine à se renouveler malgré les changements sociaux.

Date de publication
25-04-2023

TRACÉS: Comment observez-vous l’évolution de la pédagogie ces dernières années, notamment en parallèle avec les crises sociales et écologiques en cours?
Sophie Delhay: Les enjeux actuels doivent évidemment être sous-jacents aux sujets enseignés. Tous les programmes devraient se préoccuper du climat et de justice sociale. Dans notre atelier, il est question de logement et d’habitat, et j’essaie d’articuler la dimension spatiale avec la dimension sociale. Ce sont, à mon avis, les enjeux spécifiques de l’habitat : il doit être plus appropriable et plus modulable ­qu’aujourd’hui, construit aussi dans un objectif d’économie de matière et d’énergie.

Plus généralement – sur les études d’architecture et la pédagogie –, je m’oppose à des études professionnalisantes. L’architecture doit délivrer une culture. L’expérience du projet, que ce soit à l’école ou en atelier, produit de la connaissance, et c’est ainsi que les architectes peuvent chercher, apprendre à apprendre, douter, interroger, poser les bonnes questions, et finalement contourner les nouvelles normes, aborder les changements. C’est une manière de faire de la recherche que l’on apprend à l’école, et que l’on peut déployer dans la pratique professionnelle.

Comment fonctionne votre atelier de projet?
L’année est structurée en deux semestres complémentaires: au premier, nous travaillons sur «la maison comme une ville», au deuxième sur «la ville comme une maison». Une manière d’aborder la question de l’habitat, qui défie les représentations séparant habituellement le logement et la ville.

«La maison comme une ville» est un projet de maisonnée pour 100 personnes, dans laquelle les liens entre habitant·es sont organisés autour de la question du repas et de la cuisine. C’est un projet manifeste, un prototype, non situé, une expérience « in vitro » qui explore les capacités de l’espace à ménager des liens spatiaux entre habitant·es, à interroger les normes et les conventions, à penser l’économie de matière et d’énergie. «La ville comme une maison» tire un portrait domestique de la ville de Lausanne en l’observant depuis l’intérieur, c’est-à-dire depuis sa dimension domestique. Ce portrait consiste en une grande coupe sur la ville – du lac à la campagne –, réalisée collectivement par les étudiant·es. Ces dernier·ères s’appuient sur ce portrait pour proposer un projet de transformation de la ville dont on détaille un fragment. C’est une manière de penser la ville depuis l’intérieur, maintenant que les villes ne peuvent plus s’étendre mais doivent plutôt se renouveler sur elles-mêmes. Ici, c’est une expérience «in vivo».

Mon expérience d’architecte m’indique que c’est ainsi qu’il faut procéder: d’une échelle à l’autre, sans jamais les séparer. Ces deux approches – in vitro et in vivo – sont complémentaires.

Ces catégories évoquent la méthode typo-morphologique développée dans les années 1970, suivez-vous cette tradition?
Non. Peut-être qu’on retrouve les catégories morphologiques et typologiques, des sillons de pensée bien connus, mais dont je souhaite libérer les étudiant·es. Dans notre approche, nous demandons aux étudiant·es de travailler sur le concept de maisonnée – soit un ensemble de personnes vivant ensemble (en principe intergénérationnel): une «grande maison», pour une centaine de personnes. C’est une manière d’aborder la communauté et la mutualisation des usages et des espaces, afin de considérer plus que son propre logement. La contrainte du premier semestre était d’organiser la vie collective autour du temps du repas et autour des cuisines. Le but était de tisser des liens sociaux entre les habitant·es, entre les échelles et, en même temps, diminuer les équipements techniques – ce qui permet aussi de réduire la consommation d’énergie.

Pensez-vous que la taille des appartements représente un enjeu? Aujourd’hui, on entend dire que les surfaces devraient être (encore) réduites, pour répondre à l’urgence climatique…
En effet, lors de ce premier semestre, j’avais plafonné la surface de la maisonnée: je considère qu’on doit pouvoir vivre confortablement et de manière écologique sans employer plus d’espace. Plutôt que discuter la taille des logements, c’est la relation entre espaces intimes et collectifs qu’il faut faire évoluer, ces derniers pouvant être mutualisés. On pourrait même imaginer ne disposer plus que de chambres et de salles de bains privées, puis partager avec la maisonnée une multitude de grands espaces. Ce n’est donc pas la même logique comptable. Si on cherche à construire moins, alors changeons de repères et redéfinissons les qualités.

Depuis la pandémie, il est devenu courant de travailler à domicile. Comment penser l’hybridation, la mixité de l’habitat? Les architectes ont-ils prise là-dessus?
La pandémie n’a fait que révéler un changement majeur, lié à une forme d’atomisation de la société. Dans les années 1960, le logement s’organisait autour de la famille et de petites communautés. Aujourd’hui, la société est fractionnée (en raison des divorces, de la mobilité, etc.), et les individus appartiennent tous simultanément à plusieurs communautés (travail, loisirs, etc.). Les communautés de foyer sont donc multipolaires et moins hiérarchisées. Il ne suffit pas de dresser le constat de cette évolution, mais de s’inspirer de ces changements pour penser des logements qui s’émancipent de ces standards révolus et adapter l’habitat aux usages contemporains : le logement est une opportunité de repenser la manière de vivre ensemble, d’agir sur les relations entre les échelles. C’est ce travail que l’on essaie de mener à l’agence, avec l’idée de logements multipolaires, composés d’espaces flexibles et appropriables.

Peut-on vraiment faire des expériences dans la réalité comme on les fait à l’école? Et peut-on développer des logements innovants sans l’appui d’une coopérative ou le recours à la participation des habitant·es?
En France, notre agence se concentre sur le logement banal, avec des promoteurs ordinaires. Et même dans ce cadre, il est possible d’offrir un programme supplémentaire ou de réaliser des logements non standard: nous parvenons toujours à insérer des espaces partagés généreux qui n’étaient initialement pas budgétés ou encore à proposer des logements librement interprétables par leurs futur·es habitant·es. Il y a dix ans, nous avons fait le choix de nous focaliser sur la question du logement et, aujourd’hui, nous en tirons une certaine expertise qui nous permet de nous appuyer sur nos réalisations. Aussi je conseille aux étudiant·es de faire des pas de côté, de passer par la fenêtre – littéralement. Être stratégique et employer le projet comme levier pour convaincre les client·es. Le projet est notre arme, c’est lui que l’on peut partager et qui nous sert à convaincre. Il n’y a pas pour moi de «site idéal»: l’architecte trouve la beauté là où elle est. En revanche, la qualité du dialogue avec nos interlocuteur·ices (décideur·euses, habitant·es, client·es) est toujours déterminante pour celle des projets.

Dans un projet d’habitat participatif, j’ai eu l’opportunité de développer des projets uniques, des situations très ouvertes, directement avec les habitant·es. Mais on peut le faire autrement, car chaque logement doit être aussi imaginé pour que d’autres puissent par la suite s’y projeter, et ceux-là, nous ne pouvons pas les rencontrer. Cela fait partie des règles du jeu du programme de logement. Au propre comme au figuré, l’habitant devrait toujours être considéré comme inconnu. Finalement, avec ou sans habitants, la question est posée différemment, mais reste fondamentalement la même : comment leur offrir un maximum d’espaces de liberté?

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