Lear­ning from ENSA

Éditorial du mois d'avril de la revue TRACÉS

Date de publication
17-04-2023

Pendant que nous rédigions ce dossier sur la pédagogie, les vingt écoles d’architectures de France se se mobilisaient, l’une après l’autre. Le 6 février, lors d’une assemblée générale, l’École nationale supérieure d’architecture (ENSA) Normandie démarrait le mouvement après que la direction avait annoncé le report du semestre de printemps, faute de personnel, faute de moyens. Valéry Didelon, enseignant-chercheur dans cette école, signait une tribune dans la revue d’A qui dénonçait la situation1. L’État français veut soutenir les écoles architecture mais investit près de deux fois plus pour les écoles d’ingénieur·es et les grandes écoles. Il veut valoriser le doctorat, mais n’octroie qu’une dizaine de bourses par année. Il crée un nouveau prix, mais n’augmente pas les budgets, dérisoires. Aujourd’hui, les étudiant·es traitent de questions pédagogiques, débattent du projet, de la culture de la charrette et des inégalités. Mais pour l’enseignant, le sujet central de la lutte est d’abord l’investissement dans une profession laissée à l’abandon. Une profession qui va se retrouver au cœur des questions liées à la transition énergétique et écologique.

Selon lui, les écoles vivent un moment de bascule historique. Dans les années 1980, elles ont été rattachées au ministère de la Culture – années où Jean Nouvel était reçu dans les émissions de variété, ironise-t-il. «À l’époque, cela avait été une conquête : sortir du ministère de l’Équipement, se retrouver avec les cinéastes, les dramaturges, les artistes…» Les architectes se sont identifié·es dans ce rôle de création, détaché de la mission d’exécution. Aujourd’hui, ce rôle a changé, la nouvelle génération souhaite se reconnecter avec la technique et l’économie. Or le ministère ne comprend pas ces besoins, et l’architecture serait bonne dernière sur la liste de ses préoccupations. S’il faut former des gens utiles à la transition, il faut donc changer de cadre, et s’adresser au ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires.

La situation diffère en Suisse, où l’on investit dans la «culture du bâti» et où les écoles d’architecture sont souvent décrites comme des écoles d’art dans des écoles d’ingénierie. Comparé à la situation française, le petit voyage que nous proposons ce mois-ci pourrait ressembler à une escapade touristique au pays d’Alice. Mais en réalité, les projets pédagogiques enthousiastes décrits dans ce numéro cachent aussi certaines divergences, et parfois des conflits qui outrepassent largement les rivalités de tendances. À l’EPFL, une ambiance délétère se fait sentir épisodiquement, avec des controverses portant sur la prise de parole et sa légitimité.

Tant mieux si les étudiant·es se saisissent des questions pédagogiques, à l’heure où des pistes sont activement recherchées pour réorienter l’architecture vers un projet de société plus sobre. Mais la contestation du cadre, qu’il soit traditionnel ou innovant, démontre aussi que l’institution, soit le corps enseignant et administratif, est fragilisée. Et cela ne vient pas des étudiant·es. En Suisse aussi, les assistant·es et les professeur·es décrivent une situation de surcharge administrative constante, liée tant à la recherche de financements qu’à la pression compétitive propre au système académique et ses impératifs. Certain·es sont à cran et les burn-out guettent. Toutes proportions gardées, les discussions qui se déroulent actuellement en France peuvent jeter un éclairage critique sur notre propre situation, aussi privilégiée soit-elle.

Note

 

1 Valéry Didelon, «Less is no more», D’Architectures, février 2023.

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