Qui a peur de la ri­vière en ville?

Éditorial du numéro de juin de la Revue TRACÉS.

Date de publication
11-06-2024

À Genève, on remet la Drize à jour dans le secteur Praille-Acacias, la zone industrielle en pleine mutation. Même si son débit est modeste, cette première renaturation en centre-ville genevois est un geste précieux, en particulier pour le maintien de la biodiversité. Avec les bouleversements climatiques, les rivières disparues refont peu à peu surface. Mais à Lausanne, ce n’est pas encore à l’ordre du jour. Par peur des miasmes, puis surtout pour aménager les rues et plateaux industriels, elles ont été canalisées, enterrées à 15 m de profondeur, puis détournées.

Le Flon et la Louve sont loin de revoir le jour, alors pourquoi ne pas «reconstruire» une rivière? Après quatre ans de travail, le collectif Affluent, composé de onze professionnel·les (architectes, géographes-urbanistes, paysagistes,…) présente une telle vision – et son mode d’emploi pour la réaliser. La nouvelle rivière coulerait en surface à partir d’un lac artificiel, puis suivrait (topographie oblige) peu ou prou l’ancien lit du Flon. Dans l’exposition itinérante1, de séduisants collages photographiques nous permettent d’apprécier les bienfaits de cette hypothèse: création de milieux humides pour la faune, animation de l’espace public, rafraîchissement urbain, et surtout décongestion du réseau d’évacuation des eaux.

La proposition a aussi de quoi effrayer. Elle se heurte à des écueils: la présence du trafic automobile, qui occupe désormais le lit des rivières, mais aussi l’esprit calculateur qui condamne déjà l’ampleur des aménagements à entreprendre pour réaliser un projet d’une telle envergure. Pourtant, ceux-ci resteraient incomparables au regard des travaux titanesques entrepris par nos aïeux pour discipliner la ville d’hier. Ainsi l’exposition soulève adroitement la question: quels efforts sommes-nous prêts à consentir pour inventer la ville de demain? Et quel serait le coût de l’inaction?

«Nul besoin de grands travaux pour réaliser le projet du collectif Affluent», assure Luca Rossi. Cet hydrologue spécialiste des rivières en ville travaille depuis longtemps sur la thématique de la ville éponge, notamment sur le projet de bluefactory, le projet ville-éponge du VSA2 et le projet pilote réalisé à la Vallée de la Jeunesse dans le cadre de Lausanne Jardins 2024. Il décrit un changement de paradigme complet qui ne nécessite pourtant que de petits changements: adapter des niveaux, modifier des pentes, planter quelques arbres et ramener l’eau en surface. 

«La solution proposée par le collectif est un peu extrême, admet-il, mais elle nous aide à réfléchir, à nous orienter». Si l’objectif est de ramener l’eau en ville, pas besoin d’une rivière bouillonnante et de cascades, explique-t-il: une simple noue avec un débit de quelques dizaines de litres par seconde au maximum ferait l’affaire! Comme à la rue du Seyon à Neuchâtel, celle-ci pourrait descendre le long des rues, cohabiter avec ses différents usagers (les voitures, par exemple), former ici et là des milieux humides, au gré des opportunités. Ensuite, il faudrait coordonner le projet avec d’autres aménagements en cours, comme le percement des futurs tunnels (le M3, par exemple). «Si les différents spécialistes se coordonnent autour de cette vision, étape par étape, le projet du collectif Affluent pourrait bel et bien se réaliser, sous une forme ou une autre.»

C’est ainsi que l’idée gonfle, à chaque étape de son exposition, de voix affluentes, formant des méandres à chaque écueil, et finit par trouver son chemin. On peut l’enfouir, la canaliser, mais on n’arrête pas une rivière!

Notes

 

1. Où est la rivière? Voir: collectifaffluent.ch/expo-flon

 

2. Voir le site dédié par l’Association suisse des professionnels de la protection des eaux (VSA): ville-eponge.info

Étiquettes
Magazine