À la marge, l’es­pace

Ouvert en février 2018 puis inauguré lors d’une première exposition en octobre, le Teatro dell’architettura de Mendrisio a offert à la Suisse italienne le premier grand centre d’exposition consacré à la culture du bâti et à tout ce qui l’entoure, en y intégrant également l’offre culturelle et de formation de l’Accademia. Nous en avons discuté avec Mario Botta, directeur artistique et architecte du Teatro, ainsi qu’avec Marco Della Torre, coordinateur de direction de l’Accademia, en charge des expositions.

Date de publication
23-10-2019

Comment est né le Teatro dell'architettura et pour répondre à quels besoins?
Mario Botta:
 Ce projet est né d’un désir lointain. Quand nous avons imaginé l’Accademia, notre objectif final était qu’elle accueille aussi en son sein une structure qui rende visibles les recherches du personnel y travaillant. Puis nous avons construit l’école qui – il est vraiment important de le dire – tire sa légitimité de l’histoire du territoire. L’ancien président Pascal Couchepin me disait: «Quel sens y aurait-il à construire une école d’architecture dans le Valais? Aucun, car il n’y a pas de cadre environnant qui s’y prête. Vous, en revanche, vous en avez un». Le succès de l’Accademia, lui, vient de loin: tout le monde connaît Borromini, tout le monde connaît Le Corbusier, et les maestri comacini: l’école se veut une continuation idéale de ce savoir-faire architectural.
Une fois consolidée l’Accademia (que nous avons  appelée ainsi pour nous distinguer des écoles polytechniques), il m’a semblé – c’est un point délicat, mais il faut le dire – que son impulsion initiale s’atténuait. Pour des raisons objectives: afin de lui donner une visibilité et une stature internationale, nous avons été obligés d’obtenir une équivalence avec les autres écoles dans le monde, et les programmes nivellent – peut-être vers le haut, mais ils nivellent la culture et le savoir architectural. L’échange est certainement une valeur, mais cela nous a également fait perdre une partie de notre identité. Le Teatro, que nous avons ainsi appelé sur le modèle des théâtres anatomiques où des étudiants se penchent sur un corps malade – l’architecture – , est né de cette idée: créer une structure qui n’ait pas besoin de s’aligner avec les autres écoles et qui permette d’échapper à la formation professionnelle. Nous voulions que ça devienne un lieu d’échange autour des recherches menées à l’Accademia par les enseignants et les étudiants. Demain, le Teatro pourrait même être doté de sa propre maison d’édition et jumeler un ensemble d’initiatives: colloques, études, expositions et performances. En somme, il se veut un outil opérationnel pour l’école; par exemple, il a été pensé pour permettre d’exposer des maquettes encore plus grandes.   

Marco Della Torre: Outre des espaces d’exposition aux étages supérieurs, il y a un très bel auditorium au sous-sol, avec son foyer où nous faisons de plus petites expositions. Nous avons accueilli celle du Prix suisse d’architecture, et nous en avons une en préparation sur les activités didactiques. C’est un espace vraiment polyvalent.

La première exposition que vous avez proposée, Louis Kahn et Venise, se présentait comme une déclaration de poétique: Kahn est l’un des maîtres par qui vous affirmez être influencé, M. Botta…
MB: 
Il est évident que chacun de nous a des affinités électives et des poétiques particulières.

MDT: Mais c’est aussi une question de valeurs: Kahn est un géant de l’architecture qui a été oublié. Une autre exposition que nous avons soutenue et organisée dans notre galerie,  avant qu’il y ait le Teatro, était sur Mangiarotti, qui est lui aussi une figure très importante mais oubliée. Après les années 1980, à une époque où l’idée de modernité a été remise en cause et à la suite de toutes les dérives du néo-historicisme, dans le grand sac du postmodernisme, ces merveilleux architectes ont été complètement délaissés.

MB: La société de consommation se débarrasse aussi des architectes…

MDT: C’est pour ça, donc, qu'un espace d’exposition comme le Teatro est une chance quasiment unique au sein d’une école d’architecture. Il permet de faire revivre, dans ce monde étourdissant où tout n’est que vacarme, des valeurs fondatrices. L’exposition sur Jürg Conzett, elle aussi, n’est pas seulement didactique, elle exprime également des valeurs  : elle entretient un rapport très intéressant aussi bien avec la grande tradition du génie civil suisse liée aux transports…

MB: Maillart docet!

MDT: … qu’avec le paysage. Et nous, sous la direction de Mario Botta, nous avons donné il y a quelques années une impulsion forte à la culture et à la recherche sur le paysage au sein de l’Accademia, en invitant des personnalités comme João Nunes, Gomes da Silva, Michael Jakob pour venir y enseigner.

Avec Conzett et son «inventaire personnel» Landscape and Structures (tel est le titre de l’exposition), vous avez proposé quelque chose de très différent de ce qui avait été fait sur Kahn : dans ce nouveau parcours, vous êtes passés de l’architecture à l’ingénierie, d’une vision rétrospective à une prise en compte de la contemporanéité, et vous avez voulu vous pencher sur la réalité suisse.
MB: 
Conzett est l'un de nos talentueux professeurs qui travaille dans le domaine de l’ingénierie des structures en suivant la grande tradition suisse. Il nous a paru important de le souligner. Ce n’est pas nous qui avons organisé cette exposition, c’est un projet itinérant que nous avons accueilli dans nos murs.

Lire également: Jürg Conzett, bien­ve­nue au Théâtre de l’Ar­chi­tec­ture

La future programmation maintiendra cette alternance d’approches?
MB: Notre exposition actuelle Koen Vanmechelen. The Worth of Life 1982–2019 porte sur l'artiste belge, Koen Vanmechelen, qui travaille apparemment à la marge de l’art, avec des poulets.

MDT: Oui, autour de l’hybridation animale.

MB: Son travail est très intéressant car il se situe aux frontières des disciplines. Nous avons demandé à un professeur de biologie qui travaille à l’Institut de recherche en biomédecine de Bellinzone d’écrire le texte de présentation. En effet, le constat qui sous-tend le projet global du Teatro est qu’aujourd’hui, les disciplines se rencontrent surtout à la marge: pas dans la centralité de la biologie, mais à sa marge, pas dans la centralité de la construction, mais dans le domaine de pensée de l’architecture… Et cela vaut aussi pour la philosophie, pour l’économie… Il me semble que c’est précisément quand on se place aux confins des différentes disciplines que l’on trouve et que l’on perçoit l’organisation de l’espace de vie de l’homme. Et nous, nous voulons travailler avec tous ceux qui ont des choses à dire sur cet espace.

MDT: Et puis nous sommes en train de préparer une exposition sur les dessins inédits du jeune Le Corbusier avant son départ pour la France. Il avait à peu près l’âge qu’ont nos étudiants…

Envisagez-vous de consacrer aussi des expositions à l’architecture tessinoise?
MB: 
Non. L’architecture tessinoise doit nourrir cet espace, lequel n’a pas cependant pour vocation de donner de la visibilité à un territoire limité. Ce serait une erreur de faire ça. L’Accademia n’a pas été conçue pour être une école tessinoise, ce n’est pas la SUPSI – une école professionnelle qui prépare les futurs agents dans le domaine de l’architecture. Nous avons d’autres objectifs: il suffit de rappeler que nos étudiants proviennent de 44 pays… Je crois que les chiffres parlent d’eux-mêmes. Pourquoi viennent-ils chez nous? Certainement pas parce que nous sommes tessinois.

MDT: Peut-être un peu quand même, si…

Entre le Teatro et l’Accademia, de quelle manière le programme d’expositions interagit-il avec le programme de formation?
MB: 
Le Teatro a été conçu parce qu’il y avait l’Accademia, ce qui constitue d’un côté une véritable chance, mais peut aussi être une de ses limites. La chance, c’est que nous ayons un public, les étudiants et les personnes qui fréquentent l’Accademiaa, qui nous est acquis. Mais c’est justement parce que c’est un outil de l’Accademia que nous n’avons pas ce pouvoir d’attraction dont jouissent par exemple la Biennale de Venise ou la Triennale de Milan. Nous tentons donc de faire peu de choses, mais de bien les faire, et de produire des documents – comme les catalogues – qui reprennent les réflexions critiques qui ont été menées au sein de l’établissement. C’est un but ambitieux mais dont je crois qu’il est possible, y compris grâce au potentiel de nos professeurs.
Maintenant, il nous faut trouver les ressources pour faire vivre le Teatro. Pour ce faire, on peut emprunter deux directions: soit le Teatro devient un lieu d’exposition de l’Accademia (et je considère que ce serait une erreur), avec une circulation plus rapide et peut-être moins ambitieuse, soit il marque un territoire historique, un projet de recherche autour de l’architecture, et, alors, son existence a du sens.

Vous avez parlé de ressources: comment opérez-vous sur le plan économique?
MB: 
Nous avons créé une fondation, car l’école ne peut pas subvenir toute seule aux besoins du Teatro. La fondation cherchera donc des fonds. En réalité, le grand absent, c’est la Suisse… En termes économiques, elle fait des choses, d’accord, elle soutient l’université en arrosant de ses sous les établissements, en semant l’argent de partout, sans opérer de choix véritable, mais elle ne dit pas, par exemple: allons voir un centre d’excellence qui accueille des étudiants originaires de plus de 40 pays… Alors que la Suisse a besoin de cette «méditerranéité», de cette culture latine, de cet univers humaniste qui se nourrit aussi de la culture italienne de la Renaissance… Elle devrait donc envoyer un signal!
Et ce n’est pas tout: en 1965, un an avant sa disparition, j’ai rencontré Alberto Giacometti dans son atelier parisien. Il m’a dit: «Mon pauvre, tu es Suisse aussi, tu devras tout faire tout seul». Des paroles prophétiques. Avant sa mort, la Suisse ne lui avait pas acheté une seule lithographie. Et ce n’est qu’après qu’ils sont allés chercher ses œuvres en Amérique! Tout ça pour dire que la Suisse est vraiment négligente, très négligente!

Lire également: Une tente en béton pour la palabre

MDT: D’un autre côté, si l’on y réfléchit bien, le Teatro a été inauguré au mois d’octobre 2018, et on voit déjà un intérêt de la part du territoire… Nous faisons régulièrement des journées portes ouvertes et le public ne cesse d’augmenter au fil de ces événements: beaucoup de lycées viennent, et puis toujours des écoles polytechniques (de Milan, de Turin), et la SUPSI avec ses professeurs. Nous avons également des contacts avec d’autres réalités, le Vitra Design Museum par exemple, et nous allons tisser des partenariats avec les différents forums suisses de l’architecture.

Dans le cadre de ces collaborations, avez-vous également l’intention de mener une réflexion sur la culture du bâti, qui pourrait impliquer aussi le monde de la politique?
MB: 
Oui. Nous avons reçu ici les représentants de l’enseignement de l’architecture en Suisse, réunis au sein du Conseil suisse de l’architecture. Nous leur avons dit que notre établissement était un espace à leur disposition. Il s’agit petit à petit de faire fonctionner cette machine; pour l’instant, nous avons le contenant. Les contenus, eux, ne vont pas tarder à arriver.

Le Teatro peut aussi s’appuyer sur son emplacement au sein du «réseau» de l’Accademia, qui comprend la bibliothèque spécialisée et l'Archivio del Moderno…
MDT: Pour ce qui est des archives, en ce moment, nous sommes dans une phase de transformation délicate: leurs rachat par l’USI est en cours, mais ce sont des procédures lentes. Dans tous les cas, cela reste bien sûr une ressource, et de ce point de vue-là, l’Accademia est parvenue à une certaine complétude: elle a une bibliothèque extraordinaire, des archives et un Teatro. Même pour un étudiant, que demander de plus?

Informations

Koen Vanmechelen. The Worth of Life 1982–2019
Teatro dell' architettura
Jusqu'au 2 février 2020