Grand Hô­tel en dé­sha­billé

La restauration du Grand Hôtel du Cervin à Saint-Luc (VS), dans le Val d’Anniviers, est vertueuse à plus d’un titre. Elle prend autant la main sur l’existant qu’elle la lui tend et fait exécuter au bâtiment des allers et retours dans le temps. Les architectes montheysans GayMenzel nous invitent à considérer le projet à la lumière des différentes étapes de vie du bâtiment.

Date de publication
29-03-2023

Dominé par l’Hôtel du Weisshorn, construit au-dessus du village sur un éperon rocheux, voisin de l’hôtel historique Bella Tola, adossé à la pente en contrebas, le Grand Hôtel du Cervin est réalisé en 1893 par l’architecte élie Guinand à la demande de Benoît Antille, alors président de la commune. Sa volumétrie, son échelle, sa terrasse arborée, mais aussi son confort moderne (électricité et eau chaude) changent le visage de Saint-Luc et du Val d’Anniviers, à l’heure où le tourisme connaît un essor en Valais. Aujourd’hui encore, l’édifice épuré de style néo-classique, coiffé de sa toiture métallique peinte en rose saumon foncé, émerge clairement dans la morphologie du village. En 2014, après plus d’un siècle de gestion familiale, le Grand Hôtel du Cervin est vendu à un groupe d’investisseurs1 constitués en SA. Celle-ci regroupe une cinquantaine d’habitant·es de Saint-Luc, ainsi que des propriétaires de résidences secondaires, tous·tes passionné·es et amoureux·ses du lieu et de l’édifice, qu’ils et elles souhaitent faire revivre et protéger. Depuis sa construction, l’hôtel n’a en effet subi aucune transformation majeure et reste un témoin intact de l’essor de l’hôtellerie helvétique, ce qui a poussé le Canton à le classer au patrimoine valaisan en 2020.

La vétusté des installations et l’évolution des normes imposent toutefois une intervention sur l’existant pour permettre à l’hôtel de reprendre le cours de son existence. Sur le conseil du Service cantonal des monuments historiques, les propriétaires lancent en 2015 une procédure sur invitation. L’objectif est de reconduire la fonction d’hôtel-restaurant enrichie du label touristique «Swiss historic hotel», et d’y ajouter un espace de bien-être logé dans le mur de soutènement, sous la terrasse existante de l’établissement (cette partie du programme est portée par la commune et développée par le bureau d’architecture Jean-Marc Genoud, qui en assure aussi la réalisation). Le Grand Hôtel du Cervin est sous franchise des Auberges de jeunesse suisses, ce qui participe à la volonté d’offrir un concept hôtelier innovant qui s’adresse à des groupes, des familles ou des couples.

Raviver

Sélectionnés à l’issue de la procédure, GayMenzel Architectes a porté un regard attentionné sur l’existant et ses différents contextes, avec l’intention de raviver l’esprit du Grand Hôtel. Par raviver, on entend le ramener à son intensité première, en grattant des strates de peinture et en décollant les tapisseries accumulées au fil de transformations partielles, mais aussi en déposant, curant, et réinstallant des matériaux et des objets trouvés sur place. De multiples ambiances sont ainsi déclinées verticalement, des fondations jusqu’à une toiture qui devrait, au terme d’une nouvelle phase de travaux, être accessible, en passant par un rez-de-chaussée public, un bel-étage historique et semi-public et des étages de chambres à caractère privatif.

On pourrait aussi décrire le projet comme une synthèse des exigences normatives sismique et incendie, de l’intérêt patrimonial et de l’adaptation à l’usage. À l’image des strates des différentes époques manipulées par les architectes, les interventions sont parfois invisibles, comme la construction du nouveau plancher mixte antisismique des combles. Invisible, l’adaptation EI30 des portes de chambres l’est aussi, puisqu’elles conservent leur aspect d’origine. Mais certaines sont visibles et affirmées, comme les blocs sanitaires qui équipent désormais la majorité des chambres et évoquent, par métaphore, une malle de voyage oubliée par un occupant du pénultième siècle. Toutes ces interventions sont mises en œuvre dans le but de reconstituer le fil d’une narration rompue entre plusieurs époques, tout en intégrant des éléments neufs, pertinents du point de vue contextuel (au sens large). La qualité principale du projet architectural réside dans la poursuite d’une logique découverte sur place: l’utilisation de l’hôtel a évolué dans le temps, et avec elle son apparence et son atmosphère, comme le révèle le palimpseste de matières et de couleurs libérées par les analyses et recherches historiques effectuées avant et pendant la restauration2.

L’esprit du Grand Hôtel du Cervin

Le projet se nourrit du décalage qui existait entre l’hôtel et le village d’une part, et entre l’apparence riche de son aménagement et les matériaux modestes utilisés d’autre part. Le Grand Hôtel du Cervin accueillait jusqu’au début du 20e siècle des touristes fortuné·es majoritairement étranger·ères, anglais·es en particulier. On venait de loin et on restait longtemps pour profiter de l’air alpin et du soleil, pour goûter aux joies de l’astronomie et de la photographie amateurs, tout en profitant d’un confort moderne. Quasi inexistant, le contact avec les habitant·es du village se résumait à quelques menus services ou aux échanges avec les employé·es de l’hôtel. Comme pour renforcer cette situation, l’entrée principale du rez-de-chaussée menait directement au bel-étage, où se trouvait la réception.

Les matériaux qui constituent l’hôtel racontent une autre histoire, celle de la version alpine du type du Grand Hôtel, plus économe que sa cousine urbaine, plus ancrée dans son territoire aussi – maçonnerie en pierre et menuiseries en bois locaux, même la chaux était produite sur place. Les rares boiseries ainsi que les portes et les embrasures sont en arolle, un bois local noueux, difficile à travailler et relativement bon marché à l’époque. Tous ces éléments ont été lasurés et pourraient faire passer l’arolle pour un bois exotique. Une métaphore qui souligne le paradoxe d’un hôtel orienté vers une clientèle aisée et étrangère, mais construit dans un souci d’économie durable et locale, réhaussé par endroits de détails luxueux en apparence, à l’image des plinthes créant l’illusion d’un relief par le simple effet de la peinture.

Restauration contextuelle

Face à une restauration, au moins trois attitudes sont possibles3: la reproduction fidèle, une modernisation radicale, ou le compromis d’une réinterprétation. Dans le projet de GayMenzel, ces trois attitudes sont pondérées en fonction de la destination des espaces4. Au rez-de-chaussée, le vestibule de l’hôtel en est un exemple. Sur le fond, la restauration ne respecte pas l’organisation historique du lieu et cherche au contraire à intégrer l’hôtel dans le fonctionnement du village. Le rez-de-chaussée est un lieu «cosmopolite» où se croisent les résidents·es de l’hôtel (réception et lobby), les utilisateur·rices des bains et les convives de la brasserie. Dans sa forme, le projet dévoile au contraire la «logique» historique des strates d’usages et de traces qu’il accommode de manière contextuelle. La brasserie, avec son bar et son mobilier en bois massif des années 1970, témoigne d’une autre étape que ce qu’évoquent les couleurs inattendues qui recouvrent les murs du lobby. L’éclatant bleu de méthylène, l’aubergine sombre et un jaune paille reconduisent une strate ancienne dévoilée dans des encadrés stratigraphiques qui garnissent çà et là les murs, à la manière de manuels de restauration ouverts. Au sol, l’amalgame de matières et de revêtements différents découverts après dépose du parquet a été laissé tel quel. Les sols trop détériorés pour être conservés ont été remplacés par des chapes de béton, tout simplement.

Au bel-étage, papier peint restauré, lampes en laiton d’allure ancienne, meubles chinés, alternance de murs grattés et d’autres fraîchement peints dans une même couleur retrouvée, reconstituent une atmosphère propre à chaque pièce en accord avec son usage: véranda, salle à manger, petit et grand salon. Seule manque la bibliothèque, pourtant indissociable de l’imaginaire lié au type du Grand Hôtel, abandonnée ici au profit de la diversité programmatique (en l’occurrence, une salle de projection) et au détriment de la richesse
atmosphérique.

La césure entre le caractère public de l’ensemble constitué du rez-de-chaussée et du bel-étage, et celui privatif des chambres, se traduit aux étages par une atmosphère feutrée et homogène. Les 22 chambres de l’hôtel sont réparties sur quatre niveaux. Elles offrent une capacité de 114 lits assemblés selon les constellations d’hôtes : couple, famille, groupe, dortoir. Le couloir central d’origine qui les distribue a été reconstitué en supprimant des appartements qui occupaient les ailes. Les chambres alignées derrière la façade principale, face aux majestueux 4000, ont été équipées d’une malle sanitaire contenant une douche et un WC séparé dans un espace minimum. Tapissée à l’intérieur, précieusement matérialisée comme ses anciennes cousines, chacune d’entre elle évoque l’esprit d’ailleurs qui habitait l’hôtel à une certaine époque.

Une architecture authentique

«Nous aimons nous rattacher à l’imaginaire contextuel. Sa complexité, son chaos et son incohérence nous inspirent des mondes que nous réintroduisons dans le projet. L’architecte agit en somme comme un éditeur qui fait des choix et met en relation ces différents éléments5», explique Catherine Gay Menzel en faisant référence à l’assemblage des atmosphères, qui s’appuie sur différents registres de l’architecture d’intérieur. De ce qui pourrait s’apparenter à un Sammelsurium se dégage en fait une unité. Le kitsch n’a pas sa place au Grand Hôtel du Cervin. Si la reconduction de certaines techniques et stratégies ayant prévalu à la construction et l’évolution du bâtiment est un élément expliquant la réussite de cette restauration, la valorisation des usages passés pour obtenir une forme d’authenticité, par opposition à l’historicité6, en est un autre. Une recontextualisation est nécessaire. Il était inconcevable à la Renaissance de présenter des œuvres altérées, le Beau étant alors identifié au Tout achevé et intégral7. Cette vision du projet d’architecture est encore très répandue. GayMenzel, a contrario, célèbre la non-linéarité du projet, en référence à la non-linéarité de l’histoire. Dès l’instant où l’on travaille avec l’existant, les incohérences et contradictions historiques se répercutent dans le «nouveau» projet.

Rénovation du Grand Hôtel du Cervin à Saint-Luc (VS)

 

Maître d’ouvrage
Grand Hôtel du Cervin à Saint-Luc

 

Architecture
GayMenzel

 

Génie civil
Cordonier & Rey

 

Ingénierie CVS
Michellod & Clausen

 

Ingénierie électricité
DPE Electrotechnique

 

Expert·es restauration
E. Lüthi-Graf, MF Monod, E. Favre-Bulle, les Murales

 

Procédure
Concours privé, juin 2015

 

Début du chantier
Mai 2019

 

Fin de chantier
Novembre 2022

 

Surface de plancher 
2800 m
2

 

Volume bâti
10 000 m
3 

 

Coûts
8-9 mio CHF

Notes

 

1 Il y a quelques années, le concept hôtelier adopté pour le Grand Hôtel du Cervin était encore peu développé. Il connaît ces dernières années un essor en Suisse, illustré par le succès de l’Hôtel Ofenhorn dans le Binntal valaisan, ou encore de la Kurhaus à Bergün dans la vallée grisonne de l’Albula. La répartition des charges d’exploitation et de maintenance sur un groupe d’investisseurs permet d’assurer leur exploitation, et l’intégration de la clientèle dans la gestion financière par le biais de l’actionnariat la fidélise.

 

2 Ce faisant, le projet tourne en partie le dos à la formule de Eugène Viollet-le-Duc, «Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné.» In: Eugène Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné de l’architecture française du 11e au 16e siècles, Paris, 1875, p. 14.

 

3 Les premières restaurations et les interrogations sur leur sens et leur portée naissent au Quattrocento, alors que l’Antiquité ressortait de terre. Voir Godin Christian, « Le problème de la restauration comme conflit de totalités ». In: Raison présente, no 118, 2e trimestre 1996. « De la contestation radicale: itinéraires des années trente ». pp. 85-108.

 

4 Aloïs Riegl faisait également référence à l’actualisation de l’usage d’un bâtiment historique lorsqu’il distinguait cinq valeurs réparties entre la « valeur de remémoration » (valeur d’ancienneté, valeur historique et valeur de remémoration) et la « valeur de contemporanéité » (valeur d’usage et valeur d’art). In: Aloïs Riegl, Le Culte moderne des monuments, trad. D. Wieczorek, Le Seuil, 1984.

 

5 Citation tirée de la capsule vidéo réalisée à l’occasion du cycle de conférences Open House, organisé par le forum d’architecture de Bienne en 2021: alansahin.com/OPEN-HOUSE

 

6 Aloïs Riegl avance le fait que l’authenticité accepte la dégradation, au contraire de l’historicité.

 

7 «La Renaissance, par opposition aux modernes, ne supportait pas volontiers la vue de l’objet ruiné». In: André Chastel, Fables, formes, figures, t. 2, Flammarion, 1978, p. 41.

Sur ce sujet