Disparition des plages de Barcelone: Sisyphe en Catalogne?
Puni pour son arrogance, Sisyphe est condamné par les dieux de l’Olympe à pousser un rocher au sommet d’une colline pour le voir irrémédiablement la dévaler aussitôt. À Barcelone se joue un scénario semblable: afin d’assurer la survie de leurs plages, les autorités de la métropole catalane y déposent régulièrement des millions de grains de sable que les vagues et les tempêtes emportent inexorablement.
L’Institut de Cìences del Mar de Barcelone-CSIC se situe entre le Port Olímpic et le quartier historique de La Barceloneta, deux jalons importants dans la longue relation que la métropole catalane entretient avec la Méditerranée. Pour y tremper les pieds, il suffit de traverser la promenade maritime et de descendre une rampe. Mais c’est dans son bureau que je rencontre le géologue Jorge Guillén, spécialiste des questions d’érosion côtière, pour en savoir plus sur un phénomène qui met en péril le développement touristique de la ville ainsi que la protection de ses infrastructures: la disparition des plages de la région au tournant des années 2000.
Ville et sédiments
L’histoire de Barcelone, ville construite sur une zone lagunaire comprise entre les deltas des rivières Llobregat (au sud-ouest) et Besós (au nord-est), est intimement liée à la mer. Si elle fût fondée par les Romains, sous le nom de Barcino, quelques années avant J.-C., la construction d’un véritable port (Port Vell) ne commence qu’à la fin du 15e siècle, quand le roi Jean II d’Aragon décide de faire une puissance maritime et commerciale de cette cité affaiblie par les dix ans de la guerre civile catalane (1462-1472).
Les travaux, qui débutent en 1477, rompent une première fois l’équilibre sédimentaire de la région. Le sable, qui se déplaçait librement du nord-est au sud-ouest de la côte sous l’action des vagues, s’accumule devant la jetée en construction. Au fil des décennies, la mer recule, la terre avance et les hommes s’installent: ainsi naît le quartier de La Barceloneta, construit au milieu du 18e siècle pour y loger les pêcheurs du quartier voisin de La Ribera, déplacés par la construction, en 1714, de la citadelle à l’emplacement de l’actuel parc de la Ciutadella. Les travaux du Port Vell sont rendus épiques en raison de l’apport perpétuel de sédiments. Ce n’est que grâce à l’utilisation de machines à vapeur que les ouvriers peuvent enfin aller plus vite que la mer et terminer le port à la fin du 19e siècle.
Au début du 20e siècle, Barcelone a gagné 400 m sur la mer: jusqu’à 30000 personnes, attirées par une promesse d’emploi, s’entassent jusque dans les années 1960 dans les bidonvilles jonchant ces plages. Le boom économique de la métropole en fait table rase; les grands travaux lancés à l’occasion des Jeux olympiques de 1992 définissent l’apparence actuelle du front: tours, routes, promenades et plages.
Avis de disparition
Grâce aux ouvrages de protection mis en place lors des chantiers olympiques, les plages n’évoluent que très peu jusqu’au début des années 2000. Mais la situation se détériore sitôt après, notamment en raison de deux tempêtes, en 2001 et 2003, qui provoquent une érosion très rapide. Le bilan sédimentaire déficitaire (environ 30000 m3/an sur Barcelone uniquement1) ne permet plus de maintenir l’équilibre: la régulation des rivières par des barrages retient les sédiments en amont des bassins versants, les ouvrages de protection et les ports empêchent leur transfert le long de la côte en les piégeant, comme à La Barceloneta. Plus étonnant, la politique espagnole de reforestation, avec un gain de surface forestière d’environ 30% en quelques décennies, ajoute aussi au problème: l’érosion des sols ralentit, le flux de sédiments faiblit.
Confrontées à l’ampleur et à la rapidité du phénomène, les autorités locales adoptent une double stratégie: multiplier les ouvrages de protection (épis, brise-lames, etc.) qui réduisent l’érosion et le transport de sédiments; réensabler les plages en y déversant des milliers de m3 de sable. Mais le succès n’est que partiel, l’érosion se poursuit. Une solution simple d’apparence se dessine: draguer les ports pour réensabler les plages. D’une pierre, deux coups.
1 million de m3
En 2010, lors d’une opération majeure, ce n’est pas moins de 1 million de m3 de sable (soit un cube de 100 m de côté!) qui vient redonner vie aux plages de Barcelone. «Selon des études menées aux Pays-Bas, dans certaines situations, le dépôt d’un grand volume de sable en une seule fois peut avoir un impact plus positif à long terme que plusieurs opérations de moindre envergure», explique Jorge Guillén. Pour un temps, le problème semble résolu. Avec un prix d’une dizaine d’euros/m3 de sable, le coût de l’opération est facile à déterminer.
Mais cette ressource alors facilement accessible se tarit rapidement, notamment en raison de la pollution des zones portuaires dont le sable est extrait. Comme la demande augmente, il faut aller le chercher ailleurs, au large, à des profondeurs atteignant maintenant 70 à 80 m, multipliant son prix par trois à quatre! Le maintien des espaces indispensables au secteur touristique ne semble pas avoir de prix pour les responsables politiques, également attirés par les avantages d’une action de réensablement: rapide, démonstrative. «N’oublions pas que les plages profitent avant tout aux Barcelonais·es qui les élisent», précise Jorge Guillén. Outre l’aspect loisir, le maintien des plages est en effet l’un des volets du plan climat et du plan littoral de Barcelone.
Tapis roulant?
Puisque le sable se déplace le long de la côte, ne serait-il pas possible de le récupérer à un endroit et de le réinjecter en amont du système, à la manière d’un gigantesque tapis-roulant? L’expérience a été tentée au sud du delta du Llobregat. Des travaux récents au niveau du port de Barcelone ont bouleversé son cours, entraînant une érosion rapide de la côte à l’embouchure du fleuve et une accumulation de sédiments au niveau du port de Port Ginesta, une vingtaine de kilomètres au sud-ouest. Des études, menées lors d’opérations de réensablement annuelles, d’un volume de l’ordre de 100000 m3, ont montré que ces dernières étaient inefficaces en raison de la perte au large de la partie sableuse des sédiments déversés2. En effet, les plages connaissent un rythme annuel: elles s’érodent en hiver sous l’effet des tempêtes et gagnent du terrain en été par accrétion, un processus naturel voyant les vagues calmes de l’été ramener le sable depuis le large vers le rivage, rehaussant et élargissant la plage. Les études effectuées ici montrent que, lors de petites tempêtes, le sable est emporté à une profondeur de 4 à 5 m et peut être réincorporé naturellement dans la plage l’été suivant. Cependant, lors d’événements plus forts, il est emporté à des profondeurs plus importantes, de l’ordre de 7 à 8 m, où l’accrétion estivale ne permet plus sa réincorporation. La solution idéale au maintien des plages devrait inclure une augmentation de l’approvisionnement naturel en sable au moyen d’une meilleure régulation des rivières et des cours d’eau. Le réensablement artificiel, non durable et écologiquement problématique, ne devrait servir que de solution d’appoint.
Changement climatique
Ces dernières années, l’Espagne et sa côte méditerranéenne ont été confrontées de plein fouet aux conséquences du changement climatique avec la multiplication d’événements météorologiques extrêmes. Ces derniers hivers, la région de Barcelone a été frappée par un grand nombre de tempêtes, comme Gloria en 2020 ou Nelson en 2024. Entre le 20 janvier et le 15 février 2026, Harry (voir les illustrations de l'article), Kristin, Nils et Oriana se sont succédé pour pilonner les côtes catalanes. Lors des événements les plus extrêmes, certaines plages ont perdu plusieurs dizaines de mètres, voire tout simplement disparu, et les infrastructures côtières (tourisme et transports) ont été mises à mal. «Globalement, nous voyons que les tempêtes tendent à devenir de plus en violentes, explique Jorge Guillén. Mais en Catalogne, les données dont nous disposons depuis une trentaine d’années ne permettent pas de l’affirmer avec certitude. Nous constatons cependant clairement une modification de la direction du vent, et donc de celles des vagues.»
L’eau qui monte
Une autre inquiétude concerne l’élévation du niveau de la mer sur ce littoral densément construit. Un exemple emblématique est la ligne ferroviaire qui longe la côte du Maresme, au nord-est de Barcelone. Le tronçon Barcelone-Mataro a été la première ligne à voir le jour sur la péninsule ibérique, dans les années 1880. Il a été construit à l’endroit le plus facile: les plages quasi continues sur une quarantaine de kilomètres, alimentées en sable par le fleuve Tordera, qui ont longtemps été sa protection contre les assauts de la mer. La construction de nombreux ports et l’urbanisation de la côte ont ici aussi brisé l’équilibre sédimentaire, menant à une réduction de la taille des plages et de la protection qu’elles offraient.
Repli stratégique?
La ligne est donc aujourd’hui endommagée à chaque tempête importante. Comment assurer le maintien de cette infrastructure indispensable alors que le niveau de la mer pourrait monter d’un mètre d’ici 2100 selon le scénario le plus pessimiste du GIEC (SSP5-8.5)? «Cette question divise les géologues et les ingénieurs civils, poursuit Jorge Guillén. Comme moi, les premiers travaillent sur le temps long: déplacer cette ligne à l’intérieur des terres semble une évidence; les seconds estiment quant à eux qu’ils sont capables de protéger cette ligne en construisant des ouvrages de protection.» Le déplacement de cette ligne relèverait du casse-tête logistique et financier, maintenant que le littoral est en grande partie urbanisé; la construction d’ouvrages de protection pourrait quant à elle se faire plus rapidement, avec un coût élevé mais un impact humain moindre.
«On estime qu’une élévation d’un mètre du niveau de la mer correspond à un recul d’environ 100 m du trait de côte», poursuit le géologue. En regardant des photos satellites, on voit alors que la ligne de chemin de fer ne constitue qu’une partie du problème: il y a aussi la route, les infrastructures touristiques et portuaires ainsi que les habitations. Il n’existe pas de solution miracle pour protéger les 500 km de la côte catalane, mais toute une palette d’outils: ouvrages de protection, repli territorial, réensablement, création de zones inondables et de cordons dunaires. «Nous disposons de 70 ans pour gérer ce problème, continue Jorge Guillén. Nous avons pu aller sur la Lune, cela est donc faisable. Mais cela nécessite de la réflexion, de l’audace politique et une population informée.»
Notes
1 Efectes del canvi climàtic sobre el litoral de Barcelona – Una recopilació dels estudis existents, Ajuntament de Barcelona, 2021
2 Est défini comme sable un sédiment meuble dans le diamètre des particules qui le constituent est compris entre 0.063 et 2 mm.