Ault: ac­cep­ter le re­pli stra­té­gique?

Littoraux français : de l'aménagement au déménagement

Sur la Côte d’Albâtre, les falaises de craie s'effondrent. Très exposé, le village d'Ault a longtemps rejeté l'hypothèse du repli stratégique. Jusqu'à quand ?   

Date de publication
28-04-2026

«Depuis la catastrophe du bas village, tout le Bourg d’Ault s’est réfugié sur la falaise. De loin tous ces pauvres toits pressés les uns sur les autres font l’effet d’un groupe d’oiseaux mal abrité qui se pelotonne contre le vent. Le Bourg d’Ault se défend comme il peut, la mer est rude sur cette côte, l’hiver est orageux, la falaise s’en va souvent par morceaux. Une partie du village pend déjà aux fêlures du rocher». Ainsi Victor Hugo décrivait-il Ault en 1837, déjà meurtrie par les éléments, avant qu’elle ne devienne au tournant du siècle une station balnéaire prisée. À la grande époque des bains de mer, les promoteurs ont construit des villas en bord de falaise et un casino sur la plage (plusieurs fois détruit depuis), malgré les risques, pourtant connus.

Sur la Côte d’Albâtre en bord de Manche, Ault est un point de transition entre les falaises de craie qui se poursuivent vers le sud jusqu’à l’estuaire de la Seine et une côte basse de galets jusqu’à l’embouchure de la Somme au nord. Hautes de 38 m, les falaises ont reculé de 70 m au 20e siècle, à raison de 30 cm en moyenne par an, affaiblies par un double aléa: au pied, par l’action mécanique des vagues qui contribue à l’érosion de la craie en creusant leur base directement en contact avec la mer (falaises vives); au-dessus, par le ruissellement des eaux pluviales et l’infiltration des eaux usées, en l’absence de système d’assainissement. 

Pour endiguer ces phénomènes, maintenir l’activité touristique et préserver les maisons menacées (à Ault, 60% des habitations sont des résidences secondaires), la Commune s’est lancée à partir des années 1980 dans une stratégie défensive de protection et de fixation du trait de côte: épis, digues d’enrochements, casquettes et perrés de soutènement, qu’il faut depuis conforter au prix d’investissements lourds qui ont conduit Ault à s’endetter massivement. 

En 2011, anticipant la Stratégie nationale de gestion intégrée du trait de côte (SNGITC) de 2012, la Municipalité a lancé une «étude stratégique du développement communal et de gestion durable de la frange littorale» qui dégage deux scénarios contrastés: un scénario «balnéaire», poursuivant la stratégie de protection renforcée du trait de côte, et un scénario «belvédère», abandonnant la défense du littoral (et donc des constructions menacées) au profit de la relocalisation vers l’intérieur des terres. C’est ce projet de repli stratégique qui est alors retenu. En parallèle, Ault est lauréate de l’appel à projets «Relocalisation des activités et des biens: recomposition spatiale des territoires menacés par les risques littoraux», qui prévoit l’expropriation des maisons menacées et l’entretien minimal des ouvrages de protection le temps d’organiser le repli. Mais, faute de débat public, la population, s’estimant insuffisamment informée et consultée, se révèle hostile à cette stratégie.

En 2016, dans le cadre de la stratégie littorale Bresle-Somme-Authie, de nouvelles actions sont envisagées dans une logique de résilience et de réduction de la vulnérabilité: redynamisation du centre-bourg, travaux sur les réseaux d’eau potable et d’assainissement. L’idée d’exproprier et détruire des villas menacées et de relocaliser semble définitivement abandonnée.

L’éboulement massif du 23 au 24 mars 2023 – 5000 m3 sur 15 m de long aux abords d’un quartier d’habitation qui ne se trouve désormais plus qu’à 20 m du bord de la falaise vive – rappelle pourtant avec brutalité l’exposition de la commune aux aléas et pourrait contribuer à remettre le repli stratégique sur la table des négociations. 

Sur ce sujet