MoSE: un rem­part mo­derne contre l’ac­qua alta à Ve­nise

Afin de se protéger d’acqua alta de plus en plus dévastatrices et fréquentes, Venise se réfugie depuis 2020 derrière les barrières mobiles du projet MoSE. Si le système a fait ses preuves, qu’en sera-t-il demain avec la montée inexorable du niveau des mers?


 

Date de publication
09-04-2026
Laura Ceriolo
Architecte, docteur en histoire des sciences et techniques de la construction

Le 12 novembre 2019, Venise a été frappée par une acqua alta exceptionnelle atteignant 187 cm, soit le deuxième niveau le plus élevé jamais enregistré depuis la catastrophe du 4 novembre 1966, quand l’eau était montée jusqu’à 194 cm. Les eaux ont envahi les places, ruelles et édifices historiques, rappelant avec brutalité la vulnérabilité chronique de la cité lagunaire. À ce moment-là, l’ampleur réelle du phénomène avait été sous-estimée: les barrières de protection du MoSE, encore à l’état de vérification, n’avaient pas été activées. Cet événement marqua profondément la ville, ses habitants et ses autorités. Venise se retrouva en grande partie submergée: la place Saint-Marc, les rez-de-chaussée des habitations, les commerces et de nombreux monuments furent envahis par l’eau saumâtre. Cet événement a marqué durablement les esprits et constitué un véritable électrochoc, révélant non seulement les limites des systèmes de prévision alors en place, mais surtout l’urgence de bénéficier d’un dispositif pleinement opérationnel capable de protéger la ville de phénomènes extrêmes de plus en plus fréquents.

La lagune de Venise s’étend sur environ 550 km², ce qui en fait l’une des zones humides les plus vastes d’Europe. Elle est séparée de la mer Adriatique par une étroite bande de terre et communique avec la mer par les bocche di porto (passes portuaires). Deux fois par jour, la marée entre et sort de la lagune, atteignant deux niveaux maximaux et deux niveaux minimaux1. À l’intérieur de la lagune se trouvent, entre autres, la ville historique de Venise, mais aussi l’aéroport et la zone industrielle de Porto Marghera.

MoSE: entre symbole et héritage historique

L’idée de protéger Venise des marées ne date pas d’aujourd’hui. Depuis le 16e siècle, la gestion de la lagune est au cœur de débats opposant différentes visions de son aménagement. L’homme de lettres Alvise Cornaro proposait de détourner le fleuve Brenta et de réduire les ouvertures vers l’Adriatique afin de favoriser l’expansion des terres agricoles et de la terraferma. À l’inverse, Cristoforo Sabbadino, ingénieur hydraulicien, soutenait le détournement du cours d’eau mais s’opposait à la fermeture de la lagune, estimant que le véritable problème résidait dans le creusement excessif des canaux.

La vision de Sabbadino l’a emporté, mais cinq siècles plus tard, les tensions demeurent: érosion et disparition des barene (bancs de vase et de sable émergeant à marée basse et partiellement submergés à marée haute), creusement de grands chenaux, développement des activités portuaires et du tourisme de croisière, création d’îles artificielles liées au MoSE. La question fondamentale reste inchangée: comment concilier les besoins d’une ville unique avec l’équilibre fragile de son environnement lagunaire?

Dès les années 1980, scientifiques, urbanistes et responsables politiques se sont inquiétés de l’augmentation progressive de la fréquence et de l’intensité des phénomènes d’acqua alta. L’enfoncement naturel du sol, combiné à la montée du niveau de la mer et à l’impact des activités humaines, accentue encore la fragilité de la ville. Face à ce constat, l’État italien a lancé un vaste programme de recherches et d’études qu’il a confié au Consorzio Venezia Nuova (qui a assuré et continue d’assurer la coordination technique). L’objectif était ambitieux: concevoir une solution capable de protéger Venise à long terme, tout en respectant l’équilibre complexe de la lagune. Le système de protection MoSE, tel qu’il existe aujourd’hui, est le fruit de ces décennies de travaux scientifiques, de modélisations hydrodynamiques, d’essais en bassin et de débats parfois houleux entre partisans et opposants du projet2. 

MoSE est l’acronyme de Modulo Sperimentale Elettro­mec­ca­nico. Au-delà de sa signification technique, le nom évoque Moïse, figure biblique qui, selon l’Ancien Testament, sépara les eaux de la mer Rouge pour sauver son peuple. La référence est hautement symbolique: comme le personnage biblique, le système a pour vocation de séparer temporairement les eaux de la mer Adriatique de celles de la lagune afin de protéger Venise de la submersion. Cette dimension symbolique confère au projet une aura presque mythique. Entre prouesse d’ingénierie et défi lancé à l’avenir, il reflète la relation ancestrale et ambivalente que la ville entretient avec l’eau – à la fois source de richesse et menace permanente.

Contrairement à une idée répandue, MoSE ne se résume pas à un simple système de barrières mobiles. Il s’inscrit dans une stratégie globale de sauvegarde de la lagune vénitienne, articulée autour de plusieurs types d’interventions complémentaires.

Travaux préparatoires

Avant même l’installation des barrières du système MoSE à Venise, d’importants travaux préparatoires ont été entrepris. Les fonds marins ont d’abord été consolidés au niveau des trois passes d’entrée de la lagune – Lido, Malamocco et Chioggia – afin de garantir la stabilité des futures structures. Parallèlement, les digues existantes ont été renforcées, les quais modernisés et de nombreuses structures historiques menacées par l’érosion et les infiltrations d’eau salée ont été restaurées. Enfin, un dragage contrôlé de certains chenaux a été réalisé pour préserver un équilibre délicat entre les apports fluviaux et les échanges marins. L’ensemble de ces interventions visait à créer les conditions nécessaires au bon fonctionnement du système tout en améliorant la résilience globale de la lagune.

L’objectif principal des interventions de restauration morphologique – visant à rétablir les fonctions environnementales, hydrodynamiques et naturalistes des différents éléments du milieu lagunaire et à contribuer à un rééquilibrage global de l’écosystème – est la lutte contre l’érosion. Ces interventions comprennent: la recalibration des canaux lagunaire; l’utilisation des sédiments pour la reconstruction des velme (bancs vaseux émergents à marée basse) et des barene; la protection des barene en cours d’érosion; la renaturalisation de zones lagunaires asséchées, comme dans le cas des bassins de dépôt (casse di colmata); l’élévation des fonds pour réduire le mouvement des vagues, ainsi que leur consolidation par la transplantation de phanérogames marines, ces plantes formant prairies dans l’eau de la lagune3.

Premier rempart de la lagune et des centres habités face à la mer, le littoral a perdu au fil du temps sa fonction défensive: le renforcer était une étape préalable à la réalisation du MoSE. Un vaste programme d’interventions a consisté dans son réaménagement, ainsi que le renforcement des jetées extérieures qui délimitent les passes portuaires. Les ouvrages de défense du littoral vénitien concernent environ 60 km de côte et ont pour objectif de lutter contre l’érosion et de protéger la lagune ainsi que les zones habitées proches de la mer contre les tempêtes, tout en améliorant le paysage et l’environnement de la bande côtière.

Un système de barrières mobiles

Le cœur du projet MoSE réside dans ses 78 vannes métalliques articulées, installées sur le fond marin aux trois principales entrées de la lagune de Venise. Leur fonctionnement repose sur un principe à la fois simple et ingénieux: en temps normal, elles sont remplies d’eau et reposent au fond, permettant les échanges naturels entre la mer et la lagune. Lorsque des marées dangereuses sont annoncées, de l’air comprimé y est insufflé et en chasse l’eau, entraînant leur rotation vers la surface. Une fois relevées, les barrières forment un rempart continu qui isole temporairement la lagune de la mer Adriatique.

Après le passage du pic de marée, les vannes sont de nouveau remplies d’eau et redescendent dans leurs caissons de logement, rétablissant ainsi la circulation maritime. Ces caissons constituent la base des barrières de protection: ils abritent les vannes mobiles ainsi que les installations nécessaires à leur fonctionnement et sont reliés entre eux par des tunnels servant également aux inspections techniques. L’élément de liaison entre les barrières et le territoire est assuré par les caissons de tête, qui regroupent l’ensemble des équipements et des bâtiments indispensables au fonctionnement des vannes.

Les 78 vannes, plus 8 de réserve (2 pour chaque barrière), ont des dimensions diverses selon chaque rangée, proportionnelles à la profondeur du canal de passe où elles sont installées. Chaque vanne mesure 20 m de large, avec des longueurs et épaisseurs variables selon le canal (Lido-Treporti: 18.6 m de long et 3.6 m d’épaisseur; Malamocco: 29.6 m de long; Chioggia: 5 m d’épaisseur). Le temps moyen de fermeture des passes portuaires est d’environ 4 à 5 heures.

Les protections locales, qui complètent le système MoSE, consistent principalement à surélever les rives et les chaussées dans les secteurs urbains les plus bas afin de faire face à des marées hautes de plus en plus fréquentes, responsables de perturbations de la mobilité, de difficultés pour les services aux habitants et de dégradations progressives des structures bâties – rives, maçonneries et revêtements. Ces aménagements impliquent des travaux complexes destinés à limiter les infiltrations par le sous-sol et à protéger les rez-de-chaussée des bâtiments. Dans certains cas, des vannes ont également été mises en place dans les canaux intérieurs pour bloquer l’entrée de la marée depuis la lagune.

Adaptées aux contraintes urbaines, architecturales et patrimoniales propres à chaque site, ces surélévations atteignent en moyenne +110 cm. Au total, 100 km de rives ont été renforcés et rehaussés, protégeant une surface d’environ 13 km². Il s’agit toutefois d’une protection partielle, car une élévation excessive des niveaux compromettrait la qualité du bâti et l’usage des espaces urbains.

Une surveillance technologique avancée

Le fonctionnement du MoSE s’appuie sur un dispositif technologique sophistiqué: réseaux de capteurs, stations de mesure, prévisions météomaritimes, centres de contrôle, protocoles automatisés et personnel spécialisé pour définir quand et selon quelles modalités procéder à la fermeture des barrières, en tenant compte des paramètres hydrauliques, environnementaux et de navigation. Cette infrastructure permet d’anticiper les événements critiques et d’activer le système avec précision, réduisant les marges d’erreur et les risques d’intervention tardive.

Un chantier long et semé d’écueils

Le chantier du MoSE a officiellement débuté en 2003. Il s’agit de l’un des projets d’ingénierie hydraulique les plus complexes jamais entrepris. Sa réalisation a été marquée par: une durée de travaux exceptionnellement longue; des défis technologiques inédits, liés notamment aux conditions marines et à la corrosion; de nombreuses controverses politiques, économiques et environnementales, mais aussi une évolution constante du projet afin d’intégrer de nouvelles normes de sécurité et des améliorations techniques. Après plusieurs reports, le système est finalement entré en phase opérationnelle expérimentale en 2020. 

Un avenir encore en construction

Entre 2020 et 2025, les nombreuses activations du MoSE ont permis d’éviter plus d’une centaine d’épisodes d’acqua alta à Venise, pour des dommages potentiels estimés à plus de 2 milliards d’euros, y compris des événements d’intensité exceptionnelle, comme celui survenu en 2022, lorsque le niveau de la mer a atteint environ +178 cm.4 Ces chiffres illustrent concrètement l’impact du système sur la protection du patrimoine, de l’économie locale et de la vie quotidienne des habitants.

Toutefois, cette protection a un coût élevé. La construction du MoSE et des ouvrages complémentaires a déjà dépassé 6 milliards d’euros, un montant susceptible d’augmenter avec les besoins croissants de maintenance et d’adaptation. Ce montant comprend le système des quatre barrières mobiles aux trois passes portuaires, l’aménagement de la zone nord de l’Arsenale di Venezia, le Service d’information ainsi que les activités de mise en œuvre et d’organisation du centre opérationnel décisionnel du MoSE tout comme les interventions de compensation environnementale prévues par le «Plan Europe». De plus, chaque élévation des vannes représente une dépense d’environ 200000 euros, liée à la gestion opérationnelle, à l’énergie et à la mobilisation du personnel. À cela s’ajoutent les frais d’entretien ordinaires et extraordinaires, indispensables pour garantir la fiabilité du système dans le temps.

Par ailleurs, des interrogations majeures subsistent: l’accessibilité du port de Marghera lors des fermetures prolongées, l’impact environnemental sur l’écosystème lagunaire et, surtout, l’élévation future du niveau marin. Conçu pour résister à une différence maximale de 3 m entre la mer Adriatique et la lagune – estimation fixée en 2007 sur la base des projections climatiques de l’époque –, le système pourrait être dépassé d’ici 2100 selon les scénarios les plus pessimistes, bien que sa durée de vie technique calculée soit de 100 ans. Des études récentes indiquent en effet qu’à la fin du siècle, il pourrait devoir être activé plus de la moitié de l’année, avec un risque de surcharge dès 2060-2070 dans l’hypothèse climatique la plus défavorable. Dans cette hypothèse, MoSE devrait être levé en permanence si l’on voulait protéger la place Saint-Marc de l’acqua alta, car la basilique éponyme est déjà inondée à partir de +70 cm!

MoSE est indubitablement une prouesse technique majeure. Ses barrières sont régulièrement actionnées et Venise semble aujourd’hui protégée. Mais son efficacité à long terme dépendra étroitement de l’évolution climatique, des investissements futurs et des choix politiques à venir. 

Dr Laura Ceriolo est architecte et chercheuse en histoire des sciences et des techniques constructives.


Comment détermine-t-on que l’acqua alta est réellement haute?

 

À Venise (et seulement à Venise), la référence altimétrique est le niveau moyen de la mer mesuré en 1897, appelé «zéro marégraphique de Punta della Salute». Il sert de base au suivi des quais et des bâtiments par rapport aux marées. Dans le reste de l’Italie, la référence officielle pour le monitoring du territoire est le niveau moyen de la mer de Gênes (1942), adopté par l’Institut Géographique Militaire, environ 23 cm plus élevé que le zéro vénitien. Le suivi territorial repose sur un relevé initial («relevé zéro») et sur sa répétition périodique, selon une fréquence adaptée aux phénomènes étudiés. D’ores et déjà, les données du marégraphe de Genova indiquent une hausse de 107 cm sur la période 2007-2016 par rapport à 1942.

À Venise, le niveau moyen de la mer est calculé comme la moyenne annuelle des valeurs maximales et minimales enregistrées, y compris – pour 2020 et 2024 – les données relevées lors des fermetures du système MoSE. Les séries historiques montrent une élévation progressive: aujourd’hui, le niveau moyen est environ 32 cm plus élevé qu’au début du 20e siècle. L’augmentation la plus marquée s’est produite entre 1930 et 1970, en raison de la subsidence du sol et de l’eustatisme – c’est-à-dire la variation globale du niveau de la mer. Après une phase de relative stabilité jusqu’en 2008, une nouvelle tendance à la hausse est observée. Cette évolution se reflète dans la fréquence des marées hautes ≥ 110 cm: alors qu’au début du 20e siècle, on enregistrait en moyenne un épisode par an, on en compte aujourd’hui environ cinq à six, parallèlement à une diminution des marées basses.


Notes:

 

1 La mer Adriatique connaît des marées plus fortes que les autres bassins méditerranéens. Elles sont de type semi-diurnes, ce qui signifie qu’il y a deux marées hautes et deux marées basses chaque jour. Le marnage, soit la différence de hauteur entre marées haute et basse est plus important au nord de l’Adriatique qu’au sud. Dans la région de Venise, il est de 1 m, contre une quarantaine de cm au sud du bassin. Cela est dû à la géométrie du bassin et aux différences de profondeur. L’action du vent peut, de par son orientation, atténuer le phénomène, ou le renforcer comme dans le cas des acqua alta.

 

2 Le projet a été développé par la société d’ingénierie Technital SpA. L’Autorità per la Laguna di Venezia – Nuovo Magistrato alle Acque a été instituée afin d’assurer la gestion et l’entretien du MoSE ainsi que de l’ensemble de l’écosystème lagunaire.

 

3 Plantes subaquatiques à fleurs

 

4 Dans certaines zones de la ville, 95 cm d’eau suffisent déjà à rendre inutilisables certains services, comme la circulation des bateaux, des ambulances et des pompiers dans certains canaux intérieurs et la fermeture des magasins.

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