Cam­pus Santé: blocs opé­ra­toires

Réalisées par Jan Kinsbergen Architekten, les trois formes élémentaires du nouveau Campus Santé à Chavannes-près-Renens (VD) frappent par leur expression architecturale acérée. Analyse chirurgicale en deux temps: architecture, ingénierie.

Date de publication
15-10-2026

C’est sur d’anciens terrains agricoles, coupé de l’UNIL par l’autoroute et le massif quartier Horizon, qu’a été inséré le Campus Santé, nouvelle entité intercalée dans la trame d’infrastructures de l’Ouest lausannois. Les trois volumes choisis lors d’un concours en 20161 se déploient en plan sous la forme d’un cercle, d’un rectangle et d’une croix alignés le long d’une route à quatre voies. Le lieu accueille depuis septembre la Haute école de Santé – Vaud (HESAV), le Centre coordonné de compétences cliniques (C4), ainsi que des logements étudiants (Neostar).

Retrouvez ici les articles consacrés aux enjeux structurels du C4, HESAV et Neostar.

Au premier coup d’œil, l’architecture du Campus Santé semble traversée par deux visions radicalement opposées qui animent les professions du soin: l’héritage de la tradition scientifique et positiviste de la médecine moderne d’une part; l’approche plus holistique des théories du care de l’autre.

En effet, avec leurs façades en verre et en aluminium, les trois bâtiments qui composent le campus évoquent à bien des égards l’imaginaire du bloc opératoire techno-centré – surfaces chromées, arêtes acérées, matières lisses et hygiénistes. Au contraire, le parc de 3.5 hectares qui l’entourera, conçu par Studio Vulkan, se veut luxuriant, jardin des Hespérides de 300 arbres destiné à accueillir la «Fontaine de Jouvence»2. Pour Jan Kinsbergen: «Nous n’avons pas voulu créer une image. Ces bâtiments ne représentent rien: ils mettent de l’espace à disposition. Nous appelons cela le non-design.»

Comment les programmes s’articulent-ils au sein de ces formes élémentaires? Sont-elles de simples totems, ou ont-elles également un rôle typologique, opérationnel, en adéquation avec l’expression fonctionnaliste de ces volumes rutilants?

C4: un anneau pour les former tous·tes

Le bâtiment de forme cylindrique, sobrement nommé C4 pour Centre coordonné de compétences cliniques, abrite un hôpital de simulation. Ce programme hors du commun offre aux futur·es professionnel·les de la santé des locaux de cours pratiques, dans des conditions aux plus proches de celles qu’ils et elles rencontreront dans leur métier. Ici, la forme circulaire n’est pas qu’un caprice d’architecte, elle permet d’articuler le ballet des étudiant·es (qui circulent sur le périmètre) et des patient·es simulé·es et robots (qui transitent par le centre). Les salles pratiques (bloc opératoire, cabinet médical, salle d’accouchement…) sont pensées un peu comme des studios de cinéma: aveugles et en cœur de bâtiment, tandis que les classes rayonnent sur le pourtour, en contact direct avec l’extérieur. Au rez-de-chaussée sont concentrés les programmes les plus collectifs, articulés par des parois mobiles. L’atrium central est couvert par un coussin ETFE. Celui-ci satisfait aux exigences thermiques et acoustiques, et diffuse une lumière laiteuse, douce et homogène, qui rompt avec la froideur de la structure en béton et des escaliers en acier galvanisé.

Le parvis du C4, mais aussi de ses voisins, est pensé comme un atoll sur ce pacifique jardin: une fine dalle de béton aux contours mouvants, qui se détachent de la forme géométrique pour plonger dans le parc public en cours d’aménagement.

HESAV: réminiscences paulistes (et bâloises)

Le vaste porte-à-faux en béton qui accueille le visiteur de la haute école de santé sous son ombre doit sa forme en parasol aux petits auditoires en pente qui auraient dû le surplomber. Ceux-ci, obtenus structurellement au prix de nombreux efforts [lire encadré p. 50], ont finalement été abandonnés et comblés par des faux-planchers pour des raisons d’usage. La légère inclinaison du couvert d’entrée, qui confère au seuil une agréable intériorité, est un vestige spatial de cet abandon.

À l’intérieur, le bâtiment rappelle à certains égards la faculté d’architecture de Vilanova Artigas à São Paulo3 et sa puissante rampe zigzagante sous un plafond ajouré – en plus modeste. Comme dans nombre de projets paulistes, la rampe suspendue est pensée comme un parcours de déambulation en cœur de volume. Le reste du programme de ce bâtiment, qui abrite auditoires, bureaux et bibliothèque, s’articule de manière conventionnelle autour de cet atrium de distribution.

Neostar: pauvre néo-rationalisme

Et enfin, il y a la croix qui abrite de nouveaux logements étudiants pour la FMEL (Fondation Maisons pour étudiants Lausanne). Ici, les typologies s’inscrivent dans la forme élémentaire avec une logique implacable: dans les bras nord et sud du projet, un couloir central dessert 290 studios mono-orientés; dans les bras est et ouest, des appartements traversants en colocation (486 chambres au total) sont desservis par des coursives au sud.

Même si un langage similaire de béton (omniprésent), de métal et de verre traverse les trois bâtiments, l’homogénéité du C4 et de HESAV ne se retrouve pas dans Neostar, qui n’a pas le même maître d’ouvrage. En mars 2022, celui-ci décide de renoncer au modèle contractuel de l’entreprise générale (EG) au profit d’un modèle traditionnel afin de conserver une maîtrise complète sur le bâtiment. Un choix qui lui permet de faire d’une pierre deux coups: un meilleur contrôle des détails architecturaux, bien sûr; mais aussi, curieusement, une économie providentielle sur les coûts – car le projet est sous haute pression pour atteindre des loyers abordables4,5.

Mais qu’à cela ne tienne: «Nous voulions une architecture simple, nonchalante, brute», explique Jan Kinsbergen. Les finitions sont donc réduites au minimum, voire absentes, les techniques laissées apparentes, les matériaux exsangues. Pour la façade notamment, qui aurait dû initialement être conçue comme celles, très sophistiquées, du C4 et de HESAV, des panneaux sandwichs autoportants Trimoterm ont été mis en œuvre. Ce produit industriel utilisé généralement pour les hangars a été «une petite découverte»: facile à manipuler sur le chantier, il incarne à son paroxysme le non-design évoqué par l’architecte.

Ici, on retrouve certaines affinités avec le travail de Bruther à Paris, notamment l’immeuble de logements étudiants et parking réversible de Saclay (2021)6. Si on peut y admirer leur radicalité, leur néo-rationalisme, il semblerait malheureusement que ce type d’architecture, une fois soumise à la pression de la calculatrice, capitule en premier lieu dans ce qu’elle a de plus hospitalier: sa domesticité, ses détails raffinés qui offrent une enveloppe sensuelle au corps humain dans un décor qui, sans cela, semble plus adapté à la machine. La cage d’escalier centrale en béton à la complexe géométrie, où figurent, gigantesques, les numéros d’étages peints de couleurs vives, rappellent plus la partie parking de la résidence réversible de Saclay que sa partie logement.

Avenir solaire?

Un projet est toujours jugé plus sévèrement lorsqu’il ne profite pas encore de ses dehors: le parc qui entoure le Campus Santé sera livré l’année prochaine. À l’ouest, un quatrième bâtiment dédié à la HEP viendra compléter le trio. Au nord, un quartier résidentiel de 600 nouveaux logements développé par la caisse de pension de l’État de Vaud devrait accueillir 1800 habitant·es d’ici 2029.

Dernier regard pour les toitures du campus, couronnées par de vastes pergolas solaires demandées par le Conseil d’état et le Grand Conseil7 – une exigence difficile à intégrer, arrivée également en cours de processus, mais finalement admirablement traitée par l’équipe de projet. Ce nouvel horizon suspendu offre un attique léger sur chaque volume, traité comme un élément d’architecture à part entière. En haut du C4, il ombragera un foisonnant jardin pédagogique et thérapeutique.

Dans un rapport publié il y a quelques semaines, l’Observatoire suisse de la santé alerte sur les risques d’une pénurie accrue de personnel soignant d’ici 20348. Les pressions qui pèsent aujourd’hui sur les professions du soin sont bien connues: logique de rentabilité, industrialisation de l’hôpital, surcharge administrative, et donc, souvent, abandon prématuré de carrière. À Chavannes-près-Renens, les professionnel·les du care de demain seront formé·es au sein d’une architecture brute, nue, dépourvue de chair, sourde aux qualités haptiques. Certes, ici, on a refusé de produire une image faussée de la réalité, et c’est tout à l’honneur des concepteur·ices du projet. Mais on semble avoir oublié en chemin que l’architecture est non seulement un espace habité, mais aussi un moyen de communication – que nous raconte ce campus du futur de la santé?

Notes

 

1. Pour plus d’informations sur la procédure, lire l’entrée Campus Santé sur competitions.espazium.ch (06.04.2017) ou Camille Claessens-Vallet, «Campus Santé: le luxe de l’informalité», TRACÉS 6/2023

 

2. Nom donné à l’installation artistique en forme de bisse qui sera abritée dans le futur parc public du campus, conçue par l’artiste Fabian Marti avec le bureau Truwant+Rodet. Source: 05.12.2025 / FAO n° 97 de l’État de Vaud

 

3. Pour se rafraîchir la mémoire: «Résistance ouverte: l’horizon de Vilanova Artigas», TRACÉS 10/2020

 

4. 750.–/mois en colocation, 950.–/mois en studio

 

5. L’ensemble des trois bâtiments a coûté plus de 300 mio de francs.

 

6. Christophe Catsaros, «L’architecture réversible de Bruther», blog.letemps.ch

 

7. «Certifiés Minergie-P ECO, les bâtiments du Campus Santé illustrent les ambitions du Canton en matière de construction durable. Près de 9000 m² de panneaux photovoltaïques installés sur des pergolas couronnent les bâtiments et permettront au site de produire autant d’électricité qu’il en consomme. Un champ de 105 sondes géothermiques, à une profondeur de 300 m, permet d’assurer le chauffage et le rafraîchissement des bâtiments (géocooling), combiné à une ventilation naturelle optimisée.» Extrait du communiqué de presse de l’État de Vaud du 20 août 2026. Et quelles sont les ambitions du Canton en matière de construction durable pour l’avenir?

 

8. Lucas Haldiman, Clémence Merçay. Offre et besoins de relève en personnel de soins et d’accompagnement. Projections pour la période 2024-2033/34 (Rapport 5/2026). Neuchâtel: Observatoire suisse de la santé, 2026

 

Campus Santé, Chavannes-près-Renens (VD)

 

Maîtres d’ouvrage: État de Vaud, DEIEP, DGIP (C4, HESAV); Fondation Maisons pour Étudiants Lausanne (FMEL) (Neostar)

 

Architecture: Jan Kinsbergen Architekten

 

Direction des travaux: Pragma Partenaires

 

Génie civil: Dr Neven Kostic (C4, HESAV); Dr Schwartz Consulting et co-struct (Neostar)

 

Géotechnicien: Dr. Vollenweider

 

Ingénieur électricien: Amstein + Walthert Lausanne

 

Ingénieur façade: Buri Müller Partner

 

Architecture du paysage: Studio Vulkan

 

Ingénieur CVS: Weinmann-Energies (C4, HESAV)

 

CVCS + AdB + coordination: MLH Engineering AG (Neostar)

 

Maçonnerie: Induni (Neostar)

 

Faux-planchers techniques: AGB Bautechnik (HESAV)

 

Revêtements: Phida Groupe

 

Concours: 2016

 

Livraison: 2026

 

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