«Face au changement climatique, à peu près tout est à réinventer»
Face à l’urgence climatique, concevoir la ville de demain exige de nouveaux regards et de nouvelles méthodes. Les ateliers de conception pour la ville climatique, proposés par SIA inForm en collaboration avec la Fondation Braillard Architectes, offrent une approche concrète et ancrée dans le terrain pour intégrer l’adaptation climatique dès la conception — à l’échelle du quartier, du bâti et de l’espace public. Conçus pour les architectes et urbanistes qui souhaitent faire évoluer leur pratique, ils permettent de développer des outils directement applicables, de confronter ses idées à la réalité urbaine et de construire une réflexion collective sur la résilience de nos villes. En trois questions, les responsables de la formation Panos Mantziaras, Gwenaëlle Zunino et Guillaume de Morsier partagent leur regard et leur expérience sur les transformations en cours dans la pratique architecturale.
Quelles sont les compétences que les architectes et urbanistes d’aujourd’hui doivent développer et qui n’étaient pas enseignées il y a vingt ans?
Panos Mantziaras: Nos villes et nos campagnes se trouvent aujourd’hui sur un tournant majeur de leur longue histoire. Malgré leurs différences notables, on peut les considérer ensemble, comme un seul continuum spatial né au début de l’Holocène, il y a dix mille ans, et développé sans cesse avec des longues périodes de divergence et quelques moments de convergence dus aux modes de vie et d’économie qui s’y sont développés.
Ce nouveau moment de convergence est – hélas! – la crise environnementale, qui vient déstabiliser les trajectoires linéaires et défaire quelques points cruciaux, que nos métiers ont considéré comme stables: les régimes climatiques et les pratiques sociales qui y ont été associés; mais aussi les pratiques extractivistes et la tendance à l’innovation et au technosolutionnisme qui ont marqué l’apprentissage de nos disciplines durant tout le XXe siècle. En ont découlé les Gestalten, les formes et les structures matérielles, techniques et esthétiques qui ont façonné les villes suisses et européennes, aujourd’hui encore dominantes dans les lieux d’enseignement.
Comment la formation des architectes et des urbanistes doit-elle donc évoluer face à ces bouleversements?
Panos Mantziaras: Les avertissements des scientifiques sont univoques, les villes et leurs territoires deviennent proies d’incidents météorologiques dont la fréquence et les méfaits croissants ne laissent aucun doute sur la direction que doit prendre la formation en architecture et urbanisme: comprendre les tenants et aboutissants de la dynamique du climat, observer son impact sur les paysages naturels et urbains, revisiter les théories et pratiques de nos disciplines à toutes les échelles, enfin viser la transition écologique par le projet. Ce dernier volet doit devenir le cœur des formations, non pas par utilitarisme, mais parce qu’à chaque période de l’histoire les disciplines du projet ont assumé un rôle d’avant-garde qu’elles risquent aujourd’hui de perdre.
Accompagner un maître d’ouvrage dans un projet écologique, c’est aussi lui faire accepter une certaine vision. Quelles sont les résistances que vous rencontrez le plus souvent — et comment parvenez-vous à les dépasser?
Gwenaëlle Zunino: Les résistances les plus fortes sont dues, d’une part, à une compréhension étroite de l’économie du projet, souvent liée aux délais de retour à l’investissement; et, d’autre part, à une certaine méfiance face aux nouvelles méthodes de conception-construction, liées aux matérialités et énergies alternatives et aux modes d’usage non conventionnel. Autrement dit, ce sont les inerties d’un système trop bien rodé, et d’une société qui lui est viscéralement attachée.
Mais, quand les résistances se font sentir, il faut se rappeler que les maîtres d’ouvrage ne sont pas des «récipients» vides, qu’il s’agirait de «remplir» avec des visions et projets architecturaux et urbains. Ce sont des personnes physiques et morales avec des histoires plus ou moins longues, des besoins plus ou moins concrets, enfin des capacités financières plus ou moins serrés.
Tout se joue-t-il finalement dans la qualité du dialogue entre le maître d’ouvrage et l’architecte?
Gwenaëlle Zunino: La rencontre d’un maître d’ouvrage avec un maître d’œuvre est une convergence de dynamiques, qu’il s’agit d’orienter vers une direction positive et créative, plutôt que vers une direction stagnante et dégressive. La qualité écologique d’un projet ne peut que naître au travers d’un échange dialectique entre ces deux entités. Un projet écologique ne peut pas être le résultat d’un compromis soi-disant pragmatique, mais «la résultante» d’une recherche par le projet des meilleurs attributs possibles à l’instant «t», et surtout d’une considération stratégique de la question du temps: un projet réalisé marquera par sa présence, son fonctionnement et sa symbolique plusieurs générations, et son rôle dépassera certainement sa simple fonctionnalité et rentabilité. Autant d’ambitions qui marqueront le dialogue raisonné des deux maîtrises, et dont la forme projetée conduira à des résultats sensibles et visionnaires.
Bâtiment, espace public et nouveaux usages: trois dimensions que vous menez de front. Comment interagissent-elles pour devenir des leviers d’adaptation climatique, et où reste-t-il encore le plus à inventer?
Guillaume de Morsier: L’été que nous passons actuellement en Europe le démontre de manière brutale, face au changement climatique, à peu près tout est à réinventer: le bâtiment dans sa matérialité, sa structure et son enveloppe; l’espace public dans son rôle rassembleur, pacificateur et formateur; les usages qui évoluent à la vitesse des nouvelles technologies et des nouveaux modes de vie.
Leur interaction est systémique, même si on peut observer un certain décalage temporel: certains usages et comportements sociaux changent très vite, et s’adaptent à la substance bâtie de manière plus ou moins hasardeuse, souvent sans accompagnement professionnel.
Sur quel terrain les architectes et urbanistes peuvent-ils agir le plus efficacement?
Guillaume de Morsier: Le parc bâti lui-même est le moins adaptable, de par sa réalité matérielle, mais aussi foncière, et c’est bien là que nous devons porter notre attention et nos efforts de concepteurs. Les villes suisses sont globalement déjà construites. Nous sommes donc appelés à chercher dans cette substance relativement hétéroclite de nouveaux potentiels d’évolution et d’adaptation, permettant également de créer par la même occasion des nouvelles qualités écologiques face au changement climatique.
Les anglo-saxons ont appelé cette approche adaptive reuse ou retrofitting, pour signaler le travail de transformation patient et persistant que nous pouvons mener sur ce qu’on appelle «l’existant». Car, la longue histoire des villes montre qu’il n’y pas de ville «achevée»; nos villes sont en permanente transformation. Une nouvelle vague d’expérimentation à toutes les échelles est dorénavant à l’ordre du jour: de la micro-échelle de la façade thermo-régulatrice, en passant par celle de l’îlot d’habitations et de la placette de quartier, à celle du paysage et du territoire. La nouvelle ville climatique, ne pourra naître que grâce à des approches systémiques et inter-scalaires.
Enfin, face à l’urgence climatique, l’invention la plus nécessaire est celle des montages de projets intégrant des logiques transversales permettant de révolutionner les pratiques du projet. À cet égard, on pense notamment aux villes allemandes du XIXe siècle, qui ont vu naitre ensemble des administrations éclairées, comme le maire Adickes à Francfort, et des maitrises d’œuvre visionnaires et radicales, comme Otto Wagner à Vienne, Martin Wagner à Berlin et Fritz Schumacher à Hambourg, entre autres. Cette transformation a pris des années à se consolider, portée par une dynamique de croissance économique. Mais aujourd’hui l’urgence est toute autre: nos pratiques et les cadres qui les régissent doivent évoluer dans des temps très courts, si nous souhaitons préserver le cadre de vie urbaine que nous avons collectivement façonnée.
Bios express
Panos Mantziaras, architecte-ingénieur et docteur en urbanisme, dirige la Fondation Braillard Architectes depuis 2015, où il développe The Eco-Century Project®, programme de recherche et de consultation internationale sur la transformation écologique des villes.
Gwenaëlle Zunino, architecte et urbaniste, s’appuie sur quinze ans d’expérience à l’Institut Paris Région en matière d’intensification urbaine et d’évolutivité du bâti pour accompagner aujourd’hui, à la Fondation Braillard Architectes, les maîtres d’ouvrage dans la réalisation de projets écologiques.
Guillaume de Morsier, architecte EPF/SIA et cofondateur de Kunik de Morsier architectes (Lausanne et Marseille), développe en Suisse des projets urbains, des architectures productives et des équipements publics articulant nouveaux usages, adaptation climatique et construction en circuits courts. Il enseigne à l’École nationale supérieure d’architecture (ENSA) de Marseille.
La formation «Ateliers de conception pour la ville climatique» en collaboration avec la Fondation Braillard Architectes est composée de quatre modules à la carte. Le premier aura lieu à Genève, le deuxième à Lausanne et le troisième à Fribourg. Le début de la formation aura lieu le 14 septembre 2026 à Genève. Les inscriptions sont encore possibles jusqu’au 3 septembre.